Faire de la place pour l’épanouissement

Autrice, entrepreneuse et penseuse de l’intime, Camille Aumont Carnel a profondément transformé la manière dont la sexualité, le corps et le langage sont abordés dans l’espace public français. À travers le média Je m’en bats le clito, né dans le sillage de #MeToo, elle a contribué à ouvrir un espace inédit où les expériences intimes deviennent des faits politiques. Dans le documentaire À l’avant-post, elle revient sur la genèse de cet engagement, les violences structurelles qu’il révèle, et les stratégies mises en place pour reprendre du pouvoir là où il a été historiquement confisqué. Cet article propose une analyse approfondie de son intervention, structurée autour de quatre grandes thématiques.

Le documentaire À l’avant-post est disponible sur on.suzane juste ici.


Créer un espace politique à partir de l’intime

Je m’en bats le clito naît d’un geste qui n’a, au départ, rien de stratégique. Il s’agit d’une réaction immédiate face à un vide massif : l’absence quasi totale de discours accessibles, incarnés et honnêtes sur la sexualité des femmes et des personnes ayant une vulve. Ce vide n’est pas anecdotique. Il est le produit d’un choix politique ancien : maintenir la sexualité féminine dans la sphère du privé, du non-dit, de la honte.

Camille Aumont Carnel identifie très tôt une fracture entre ce qui circule dans l’intimité — entre amies, dans les discussions nocturnes, dans les messages vocaux — et ce qui existe dans l’espace public. Là où les médias traditionnels proposent soit des discours médicaux froids et déconnectés du vécu, soit des représentations pornographiques normatives, il n’existe presque aucun espace pour dire le réel : les doutes, les ratés, le plaisir, l’absence de plaisir, les violences ordinaires.

Créer un média sur Instagram devient alors un geste politique radical. Non pas parce qu’il se revendique explicitement militant, mais parce qu’il rend visibles des expériences systématiquement invisibilisées. En donnant une place centrale au témoignage, Camille opère un renversement majeur : ce ne sont plus uniquement les expert·es institutionnel·les qui produisent le savoir, mais les personnes concernées elles-mêmes.

Ce déplacement a des effets profonds. La parole intime, lorsqu’elle est reconnue comme légitime, cesse d’être isolée. Elle devient collective. Elle produit de l’identification, du soulagement, parfois de la colère. Elle permet de comprendre que ce qui était vécu comme individuel relève en réalité de structures sociales, médicales et patriarcales plus larges. En ce sens, Je m’en bats le clito ne parle pas seulement de sexualité : il politise l’expérience vécue.


« Ce qui me préoccupait à 21 ans n’existait tout simplement pas dans l’espace public. »

👉 Dans À l’avant-post, cette naissance spontanée d’un média devient le point de départ d’une réflexion plus large sur la politisation de l’intime.

Corps, représentations et racisme structurel : l’enjeu de l’incarnation

Pendant plusieurs mois, Camille Aumont Carnel choisit l’anonymat. Ce choix n’est ni esthétique ni marketing : il est profondément politique. Il répond à une crainte rationnelle, celle de voir son travail immédiatement disqualifié ou réduit à son corps. Être une femme noire parlant de sexualité dans un espace médiatique majoritairement blanc n’est pas neutre.

Cette peur révèle un mécanisme structurel : la difficulté, pour les personnes racisées, d’être perçues comme universelles. Tant que le visage reste invisible, le message circule librement, perçu comme collectif. Dès que le corps apparaît, il devient situé, particularisé, parfois même soupçonné de ne parler que pour lui-même.

Lorsque Camille révèle son identité, la violence est immédiate. Messages racistes, fétichisation, remarques stupéfaites : son corps devient un enjeu politique à part entière. Cette réception confirme ce qu’elle pressentait déjà : la société française peine encore à accepter qu’une femme noire puisse être simultanément sujet politique, experte de son intimité et figure médiatique centrale.

Mais ce moment marque aussi un basculement. En choisissant de rester visible malgré les attaques, Camille refuse le “prix de la tranquillité”. Elle transforme son corps en outil politique, non pas en le surexposant, mais en refusant qu’il soit effacé. Cette décision s’inscrit dans une logique de rôle-modèle : rendre possibles d’autres trajectoires, d’autres formes de visibilité.

Instagram apparaît ici comme un espace profondément ambivalent. Il permet une diversité de représentations inédite — corps gros, racisés, queer, trans, marqués par la maladie ou le handicap — tout en reproduisant des logiques de censure et de hiérarchisation violentes, dès lors que ces corps deviennent politiques plutôt que simplement désirables.

« Le problème, ce n’est pas la nudité. Le problème, c’est la nudité qui revendique. »

👉 Le film montre comment l’incarnation devient un lieu de lutte à part entière, entre visibilité, violence et réappropriation.

Sexualité, santé et savoirs situés : reprendre le pouvoir sur nos corps

Parler de sexualité n’est jamais anodin. C’est toucher à l’un des lieux de contrôle les plus anciens des sociétés patriarcales : le corps des femmes, le plaisir, la reproduction. Si ces sujets sont encore tabous, c’est précisément parce qu’ils menacent un ordre établi fondé sur l’ignorance et la domination.

L’un des apports majeurs de Je m’en bats le clito est de mettre en lumière l’ampleur du manque d’information. Éducation sexuelle lacunaire, discours médicaux infantilisants, absence de recherche sur certaines pathologies féminines : les corps des femmes sont largement méconnus, y compris par celles qui les habitent.

Face à ce vide, Camille Aumont Carnel valorise le savoir expérientiel. Les témoignages ne se substituent pas à la médecine, mais ils permettent d’identifier des constantes, de faire émerger des alertes, de rompre l’isolement. Ils offrent aussi une reconnaissance essentielle : comprendre que l’on n’est ni seule, ni “anormale”.

Cette approche remet en question la hiérarchie traditionnelle entre savoirs légitimes et savoirs disqualifiés. Elle redonne du pouvoir aux personnes concernées, en les autorisant à faire confiance à leur ressenti, à leur expérience, à leur colère aussi. La sexualité cesse alors d’être un espace de performance ou de conformité ; elle devient un lieu d’autonomie et de réappropriation.

Mais cette politisation du plaisir suscite un backlash. Censure algorithmique, perte de visibilité, suppression de contenus : dès que la sexualité sort du registre de l’objectification pour devenir un enjeu d’émancipation, les plateformes se referment. Cette répression révèle une contradiction centrale : les corps peuvent être sexualisés à des fins commerciales, mais pas politisés à des fins féministes.


« C’est politique de parler de plaisir parce que ça dérange, et parce qu’on manque cruellement d’informations. »

Le langage comme outil de libération collective

Au cœur du travail de Camille Aumont Carnel se trouve une conviction forte : on ne peut transformer que ce que l’on peut nommer. Le langage n’est pas neutre. Il structure les imaginaires, désigne les responsabilités, rend visibles — ou invisibles — les rapports de pouvoir.

Pendant longtemps, de nombreuses réalités intimes n’avaient pas de mots, ou seulement des mots culpabilisants, patriarcaux, déformants. Parler de “protection hygiénique” associe les règles à la saleté. Dire “elle s’est fait violer” déplace subtilement la responsabilité sur la victime. Dire “pénétration” centre l’acte sexuel sur celui qui agit.

En proposant d’autres termes — protection périodique, “elle a été violée”, circlusion — Camille ne joue pas avec le vocabulaire. Elle modifie les cadres de pensée. Elle permet aux personnes concernées de se raconter autrement, sans honte ni culpabilité. Le langage devient alors un levier politique puissant.

Cette attention portée aux mots s’accompagne d’un usage assumé de l’humour, du ton cash, parfois de la vulgarité. Là encore, le choix est politique. La vulgarité, traditionnellement refusée aux femmes, devient un outil de reprise de pouvoir. Elle permet d’exprimer la colère sans la neutraliser, de dire sans s’excuser, de rester entière.

L’humour fonctionne enfin comme une stratégie de survie collective. Il désamorce la violence, crée de la complicité, rend des idées complexes accessibles sans les édulcorer. Il permet de transmettre sans s’auto-censurer, de résister sans se dissoudre.

« On ne peut pas abattre des tabous sur des choses dont on ne parle pas. »

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Starification militante, backlash et impasses des luttes en ligne