Clémence lizambard : « On voit les enfants comme des petits êtres pas terminés, alors qu'ils sont une richesse »
Responsable des opérations à la Fondation pour l'enfance, Clémence Lizambard tire la sonnette d'alarme : 160 000 enfants victimes de violences chaque année en France, une loi méconnue dans ses implications réelles, et une société qui refuse encore de regarder la réalité en face. Rencontre avec une militante qui croit que tout commence par un changement de regard.
Il y a une question qu'on n'ose pas vraiment se poser. Une question qui dérange, qui déstabilise les certitudes les plus ancrées : est-ce que les enfants sont en sécurité chez eux ? Dans leur foyer, dans leur famille, avec leurs parents ? Clémence Lizambard, elle, se la pose tous les jours. Et les chiffres qu'elle cite répondent sans détour : 160 000 enfants victimes de violences chaque année en France. Dont 77 % au sein même de leur famille.
« C'est tout à fait légitime de s'interroger et de les interroger, de leur demander s'ils vont bien, de leur demander s'ils sont bien à la maison », dit-elle d'emblée. Cette légitimité, pourtant, est loin d'être acquise dans la culture française. Et c'est précisément là que commence le problème.
La famille comme sanctuaire intouchable
En France, la famille est un espace sacré. Ce qui s'y passe appartient à ceux qui y vivent. On n'interfère pas, on ne questionne pas, on ne s'immisce pas. Cette vision familialiste, profondément ancrée, protège autant les liens affectifs que les dynamiques toxiques. « On considère que ce qui se passe dans la famille, ça regarde la famille, dit Clémence Lizambard. Ce n'est pas du tout le cas dans d'autres pays. »
Dans les pays scandinaves, par exemple, l'enfant n'appartient pas à ses parents. Il appartient à la communauté éducative tout entière. Avant trois ans, il est sous la responsabilité de l'équivalent des PMI françaises. À l'école, il est sous celle des enseignants. La protection de l'enfant est une responsabilité collective, pas une affaire privée. « En France, on considère que le parent détient son enfant. »
Cette différence de philosophie n'est pas anodine. Elle explique en grande partie pourquoi les signalements tardent, pourquoi les voisins se taisent, pourquoi les enseignants hésitent. Ce n'est pas de la lâcheté — c'est une norme culturelle intériorisée : ça ne me regarde pas. Sauf que ça regarde tout le monde, justement.
Il y a aussi une dimension historique et structurelle à cette posture. La famille patriarcale, avec son schéma d'autorité verticale — le père sur la mère, les parents sur les enfants — n'a pas disparu. Elle s'est atténuée, transformée, mais ses mécanismes persistent. « C'est les mêmes mécanismes, dit Clémence Clizambard. Il y a cette emprise d'une personne qui aurait autorité sur les autres. » Le parallèle avec les violences faites aux femmes n'est pas une métaphore : c'est le même système d'oppression, appliqué à des individus considérés comme moins légitimes, moins capables, moins citoyens.
Une loi connue, des pratiques inchangées
En 2019, la France a adopté une loi interdisant les violences éducatives dans le cadre de l'exercice de l'autorité parentale. Une avancée réelle, que la Fondation pour l'enfance a largement contribué à faire émerger. Et pourtant, le dernier baromètre de la Fondation dresse un constat accablant : les pratiques violentes ne diminuent pas. Certaines, notamment les violences psychologiques, sont même en hausse.
Comment l'expliquer ? Clémence Clizambard pointe plusieurs raisons. D'abord, la loi a été réduite dans l'imaginaire collectif à une seule interdiction : « On a appelé ça à tort la loi anti-fessée. Dans la tête des Français, il y a cette notion : je n'ai pas le droit de mettre de fessée, pas le droit de gifler. Mais toutes les violences psychologiques et affectives sont beaucoup moins comprises. »
Ensuite, et c'est peut-être le point le plus révélateur : la loi n'a été suivie d'aucun plan de sensibilisation, d'aucune formation des parents à grande échelle. On leur a dit ce qu'ils ne pouvaient plus faire. On ne leur a pas dit ce qu'on entendait exactement par violence, ni comment faire autrement. « On dit aux parents : vous ne pouvez pas éduquer avec des violences. Mais on ne leur dit pas ce qu'on entend par ces violences, ni comment faire autrement, surtout. On ne vient pas les aider. »
Enfin, il y a ce qui ressemble à une résistance culturelle croissante. Six Français sur dix considèrent que cette loi s'immisce dans l'intime familial et que ce n'est pas à l'État de dire aux parents comment éduquer leurs enfants. Un retour de l'autoritarisme que Clémence Clizambard observe avec inquiétude : « Il y a une montée un petit peu de l'autoritarisme en France. Il y a un retour de ces notions. »
Ce que les neurosciences ont changé
Pendant des générations, on a élevé les enfants dans l'ignorance de ce qu'ils étaient vraiment. On pensait que les nourrissons ne ressentaient pas la douleur — jusqu'aux années 1970, on ne les anesthésiait pas pour certaines opérations. On croyait qu'un bébé qui pleure fait un caprice. On plaçait des enfants en pouponnière après-guerre et on s'étonnait qu'ils se laissent mourir, sans comprendre qu'un être humain a besoin de contacts, de caresses, de mots, pas seulement de nourriture et de sommeil.
Les neurosciences ont bouleversé tout cela. Et Clémence Lizambard mesure l'immensité de ce bouleversement. « L'enfant, ce n'est pas un petit adulte. Il n'a pas la maturité, il n'a pas le même niveau de compréhension. » Un enfant de moins de trois ans n'est pas en capacité de faire un caprice au sens intentionnel du terme. Son cerveau n'est tout simplement pas suffisamment développé pour calculer que pleurer lui permettra d'obtenir sa sucette. Il pleure parce qu'il ressent quelque chose qu'il ne peut pas réguler seul. « Il a besoin de l'adulte pour se calmer. Il n'est pas capable de le faire. »
Cette réalité neurologique a des conséquences pratiques immenses. Un parent qui comprend que son enfant lance sa tétine par terre pour la trentième fois non pas pour l'exaspérer, mais parce qu'il découvre avec émerveillement le principe de la gravité, va réagir différemment de celui qui pense être la cible d'un petit être manipulateur. La connaissance change la réponse émotionnelle. Et la réponse émotionnelle change tout.
Mais il y a un angle que Clémence Lizambard souligne avec force, et qu'on n'entend pas assez : le problème n'est pas seulement que les parents ne comprennent pas leurs enfants. C'est aussi qu'eux-mêmes n'ont jamais appris à réguler leurs propres émotions. Élevés dans des systèmes qui valorisaient la maîtrise au détriment de l'expression, le silence au détriment de la parole, ils arrivent à la parentalité avec un système nerveux mal outillé pour la gestion des crises. « Le vrai défi, c'est peut-être d'apprendre aux parents à réguler leur propre système nerveux », résume-t-elle. Parce que c'est souvent de là que partent les explosions.
Éducation positive : un terme galvaudé, une réalité mal comprise
En France, l'expression « éducation positive » est devenue presque une insulte dans certains cercles. Elle évoque pour beaucoup l'image d'enfants rois, sans limites, auxquels on ne dit jamais non. Cette caricature a fait des dégâts. Et Clémence Lizambard prend soin de la démonter.
« Éducation positive ne veut pas dire ne pas dire non à l'enfant. C'est simplement de se mettre à son niveau, de poser le cadre, de lui expliquer ce cadre et de faire en sorte que les choses se passent dans ce cadre. » Les limites — ou plutôt les repères, le mot est plus juste — restent absolument nécessaires. L'enfant a besoin de savoir dans quoi il peut évoluer. Ce qui est remis en cause, ce n'est pas la règle. C'est la violence avec laquelle elle est parfois posée.
La distinction entre punition et conséquence logique est ici centrale. Une punition déconnectée de l'acte est incompréhensible pour un enfant. Une conséquence logique, elle, fait sens. L'enfant renverse son assiette : on nettoie ensemble, on retarde l'activité prévue. Il comprend. Il intègre. La leçon ne passe pas par la douleur ou la honte — elle passe par le lien de cause à effet.
La science appuie cette approche bien au-delà du ressenti. L'éducation bienveillante déclenche la production d'ocytocine — l'hormone du lien et du bien-être. À l'inverse, un environnement stressant, fait de cris, de violence directe ou indirecte, provoque un excès de cortisol qui a des effets documentés sur le développement cérébral, émotionnel et même physique de l'enfant. « On est vraiment sur quelque chose de physique », insiste Clémence Lizambard. Ce n'est pas de l'idéologie. C'est de la biologie.
Un continent politique orphelin
Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait que les droits des enfants soient aussi absents du débat public. Dans aucun programme politique récent — y compris à gauche — les enfants ne constituent un axe fort. Pas de mesures ambitieuses pour réformer en profondeur la protection de l'enfance, renforcer les PMI, former massivement les enseignants aux compétences socio-émotionnelles, soutenir les parents dans leur pratique quotidienne.
Pourquoi ? « Parce que les enfants évoluent dans une société dans laquelle on ne leur donne pas vraiment de place. On ne les considère pas comme des citoyens à part entière. Tant qu'ils n'ont pas un certain âge, un certain droit de vote... » Les enfants ne votent pas. Ils ne font pas pression sur les élus. Ils n'ont pas de lobby. Et dans un système politique qui répond avant tout aux groupes qui peuvent le sanctionner électoralement, ils restent invisibles.
Il y a aussi, en France, l'empreinte particulière de la psychanalyse. Clémence Lizambard le souligne : la France est l'un des seuls pays au monde où la psychanalyse conserve une emprise aussi forte sur la manière dont on pense l'enfant. Or la psychanalyse classique — dans sa version première — positionne l'enfant comme un être pris de pulsions qu'il faudrait contrôler et modeler. Cette vision, loin d'être neutre, a profondément influencé la culture éducative et institutionnelle française, en opposition directe avec ce que les neurosciences et la psychologie du développement enseignent aujourd'hui.
Un quart des Français portent des blessures d'enfance
Les conséquences de tout cela ne sont pas abstraites. Un quart des Français déclarent avoir été victimes de maltraitance ou de violences pendant leur enfance. Et ces violences-là ne restent pas dans l'enfance. Elles se propagent dans le corps adulte, souvent sans qu'on en fasse le lien : risques accrus de dépression, d'obésité, de maladies cardiovasculaires. Elles se propagent aussi dans les familles, par reproduction inconsciente du modèle reçu. « On va simplement reproduire. Si on a eu une éducation violente, on va la reproduire parce que ça nous semble être comme ça. »
Et les violences forment un continuum. Les violences éducatives dites ordinaires ne mènent pas inévitablement à des formes plus graves — mais quand les formes graves existent, le contexte de violences plus diffuses est presque toujours là en arrière-plan. « Il faut vraiment penser les choses de façon globale. Les violences faites aux enfants, c'est vraiment un continuum. »
Alors, que faire ? Pour les parents qui ont eux-mêmes grandi dans des environnements violents, la réparation est possible. Elle prend des formes différentes selon les personnes — certains la trouvent dans le fait d'éduquer autrement leurs propres enfants, d'autres dans la compréhension intellectuelle, d'autres encore dans un travail thérapeutique. « L'humain a beaucoup de résilience. C'est quand même assez magique. »
Et si on changeait de regard ?
Clémence Lizambard conclut sur ce qui est peut-être le défi le plus profond : changer fondamentalement notre regard sur les enfants. Pas les voir comme des êtres à domestiquer ou à protéger de manière exclusive, mais comme des êtres compétents, en capacité de penser, de ressentir, d'avoir un avis légitime — à hauteur de leur développement.
Son monde idéal ? « Des enfants qui ont le droit de jouer, le droit de crier, que ça ne soit pas pris pour une nuisance. Le droit d'exposer une idée à table. Qu'on prenne leur avis comme légitime. Un monde où on les voit comme une richesse et pas simplement comme des petits êtres pas terminés. »
Ce changement de regard, il ne viendra pas seul. Il nécessite une volonté politique, des financements, des formations — pour les parents, pour les enseignants, pour tous les acteurs qui gravitent autour des enfants. Il nécessite aussi une société prête à regarder en face ce qui se passe dans ses foyers. À accepter que la famille peut être, pour certains enfants, le lieu du danger plutôt que de la sécurité. Et à décider collectivement que ça nous regarde. Que ça nous regarde tous.
Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.