Bertille, 33 ans, créatrice de lingerie, a fait son coming out à 28 ans, après un mariage avec un homme à New York. Laurette, 38 ans, productrice dans l'événementiel, a su très tôt qu'elle aimait les filles, mais a grandi à Versailles au temps des manifestations contre le PACS. Ensemble depuis six ans, mariées, elles élèvent Jules, 14 ans, et Lily, 10 ans. Un entretien plein d'humour sur les placards, les familles qui se construisent, et le flou juridique qui menace encore celles qui ne rentrent pas dans les cases.
Petite, à quoi ressemblait votre vie d'adulte ? Bertille répond sans hésiter : « Plein d'animaux, et pas vraiment d'humains autour de moi. » Elle n'a jamais voulu d'enfants. Laurette, elle, ne se souvient pas de s'être imaginée adulte.
Aujourd'hui, elles vivent à Paris avec deux ados, trois chats et une tablée qui s'éternise chaque soir. Ni l'une ni l'autre ne l'avait dessiné. Et c'est peut-être justement ce qui rend leur histoire si réjouissante.
« Les garçons ont tellement de chance »
Laurette l'a toujours su. À l'école primaire, quand on joue au papa et à la maman, elle est le papa. Quand on joue à La Petite Maison dans la prairie, elle est Charles. Vers sept ou huit ans, lors d'un concert près de chez ses grands-parents, elle tombe amoureuse d'une danseuse sur scène. Le lendemain, la photo de la jeune femme fait la une du journal local. Laurette la contemple en pensant : « Les garçons, ils ont tellement de chance, parce qu'ils vont pouvoir se marier avec elle. Et moi, non. »
Le mot « lesbienne », elle ne l'a jamais entendu. L'homosexualité masculine, oui, mais pas celle des femmes. Pas d'homosexuels dans sa famille, ni parmi les amis de ses parents. « Les filles étaient réservées aux hommes, et moi, je n'avais pas le droit à ça. » Il faut attendre la troisième et les débuts des chats sur Internet pour qu'elle tombe sur un « salon lesbien ». Elle y entre « par curiosité ». Mais ce n'était pas du tout de la curiosité.
Pour Bertille, le mot a d'abord été une insulte. En sixième, des affiches sont placardées dans tout le couloir du collège : « Bertille lesbienne. » Elle les arrache en niant. Des années plus tard, le même mot deviendra, dans sa bouche, « un mot chanmé ».
Côté représentations, le désert. Bertille a vu Gazon maudit à huit ans. Là où Laurette retient une Victoria Abril « terriblement sexy », elle, c'est Josiane Balasko qui l'a marquée : une femme qui fait un métier manuel et porte un costume d'homme. Puis plus rien, sinon les moqueries contre Amélie Mauresmo, accusée de « ressembler à un homme ». « Je trouvais ça très violent. » Et enfin The L Word, à condition d'avoir la bonne chaîne sur le câble.
Les deux femmes rient de ce décalage qu'elles connaissent par cœur : les hommes gays sont perçus comme joyeux, drôles, fêtards. Les lesbiennes, elles, sont « les éternelles meilleures amies qui habitent ensemble toute leur vie, mais sans sexualité ».
Versailles, le PACS et une double vie
L'adolescence de Laurette se passe à Versailles, « avec tout ce que ça représente » : des valeurs catholiques traditionnelles, la famille hétéroparentale sacrée. C'est l'époque du vote du PACS. Le lundi matin, des camarades racontent fièrement être allés manifester contre. Impossible, dans ce contexte, de dire qui elle est. En terminale, alors qu'elle est déjà sortie avec des filles, elle sort deux semaines avec un garçon qui ne lui plaît pas, « pour montrer que j'étais capable de faire comme tout le monde ».
Mais Laurette a une autre vie, derrière son écran. Sur les chats, puis dans l'aventure d'une webradio associative, elle découvre un monde queer où elle ne se cache jamais. Elle croyait être la seule lesbienne. Elle y rencontre plein d'hommes gays, des amis qu'elle a encore aujourd'hui. De ses années de lycée, en revanche, elle n'a gardé personne. « C'était tout pourri. »
La semaine, elle est « l'éternelle célibataire un peu creepy » du lycée. Le week-end, elle vit enfin. Et ses premières histoires d'amour, elle les traverse presque seule. En arrivant dans une école de communication à Paris, elle se présente d'emblée comme lesbienne. C'est accepté tout de suite. Plus de double vie.
Sa famille, elle, l'a découvert malgré elle. Laurette laisse un jour son ordinateur ouvert. Sa mère lit ses conversations avec une fille rencontrée sur le chat, et va jusqu'à les imprimer. Suit une discussion qui lui paraît durer une heure. Sa mère lui dit que ce n'est pas bien, avant d'ajouter, au moins, qu'elle n'attrapera « pas le sida ». Son père, lui, se contente de lui dire que ça ne lui pose aucun problème, mais qu'il espère que cela ne lui nuira pas plus tard, au travail ou dans ses relations. Ensuite, le silence. Pendant des années. Jusqu'au jour où, installée avec une compagne, Laurette annonce à sa mère qu'elle vit avec « une amie ». Réponse : « On n'est pas débiles, on sait. »
Elle n'en veut pas à sa mère. Celle-ci a grandi dans un monde sans aucune présence queer, et a réagi en « mère flippée pour son enfant dans un monde hétéro ». Mais elle a changé. Pendant les débats sur le mariage pour tous, alors que Versailles se couvrait de drapeaux de la Manif pour tous, cette même mère est allée déposer des petits mots dans toutes les boîtes aux lettres pour dire son désaccord.
New York, et un placard au fond du lit
Bertille, elle, a compris vers 14 ou 15 ans. Mais elle ne s'est pas autorisée à y aller. Pourtant, sa famille est ouverte, ses parents ont des amis queer. Ce qui la bloquait, c'était l'idée de devoir dire aux autres avec qui elle avait envie d'être. « C'était trop intime. » Alors elle a fait semblant d'être hétéro, « pendant beaucoup trop d'années ».
Après une relation très violente, elle veut fuir la France. Un homme « gentil » lui propose de partir vivre aux États-Unis. Elle se marie à 23 ans, en partie pour obtenir le visa, convaincue d'être amoureuse et heureuse. « En fait, il fallait juste que je me tire. »
À New York, personne ne la connaît. Elle traîne dans les bars queer et lesbiens du quartier, passe ses nuits à danser dans un grand club queer à deux stations de métro de chez elle. « Je dansais, je regardais les meufs et je me disais : la vie est tellement belle. » Puis elle rentrait se coucher dans son lit conjugal, avec une seule pensée : « Je vais crever. » Son mariage ressemblait alors à une colocation : on se croise le matin, on se croise le soir.
Le déclic vient à l'été 2018. De retour à Paris pour trois semaines, seule, elle vit la Pride avec des amies, puis passe ses soirées avec une femme à errer sur les quais de Seine jusqu'à deux heures du matin en mangeant des glaces. « Le meilleur été de ma vie. » De retour à New York, elle sait qu'elle ne peut plus faire semblant. Elle a 28 ans, voit arriver la trentaine et se demande si elle va se réveiller « à être passée à côté de sa vie ».
Ce qui la retenait ? La peur d'être rejetée par sa famille. Et surtout celle qu'on lui dise que ce n'était qu'une passade. Un dimanche soir, en rentrant du bar où elle travaillait, elle annonce à son mari que c'est fini. Deux jours plus tard, il la met à la porte. Elle passe trois mois à dormir sur des canapés, et vit pourtant « sa best life ».
« J'ai dit personne »
Il faut ensuite le dire à ses parents. L'occasion se présente lors d'une promenade dans le Marais. Son père évoque la future personne avec qui elle sera. Il aimerait avoir des affinités avec elle, lui qui ne partage pas grand-chose avec ses gendres. Bertille se lance : « Ce ne sera peut-être pas un homme, ce sera peut-être une femme. » Son père se retourne : « J'ai dit personne. Tu as bien remarqué que je n'ai pas dit homme ? » Et la promenade continue.
Ses deux grandes sœurs, elles, répondent : « On le savait. » Une phrase qui l'agace encore. « Ça fait très "il était temps". Comme si tu passais à côté de ta vie sous leurs yeux, alors qu'à l'intérieur, c'est les montagnes russes. »
Il y a aussi ceux qui insistent : « Non, tu es bi. » Bertille est catégorique. Ce n'est pas de la biphobie, précise-t-elle, mais elle n'a jamais aimé être avec des hommes. Elle parle d'ailleurs peu de son mariage passé, pour que personne ne remette en cause qui elle est.
Et elle s'insurge contre une expression qu'elle juge culpabilisante : le « coming out tardif ». Elle a ressenti de la tristesse, de la colère, d'être passée à côté de ces années qu'elle appelle celles des « bébés queers ». Mais le mot « tardif » n'arrange rien. « J'aurais pu le faire à 55 ans. Le terme tardif, à part nous culpabiliser, je trouve qu'il ne fait pas grand-chose. » Et à celles qui hésitent, elle dit : « Tu t'es enfin autorisée à être qui tu étais. Génial, viens, c'est cool. »
Un parapluie, un karaoké, et deux enfants
Leur rencontre commence sur une application. Bertille est rentrée de New York le 5 octobre, elles se parlent pour la première fois le 17. Laurette sort alors de quatre ou cinq années difficiles, boit beaucoup, fait la fête. Un soir, un peu éméchée, elle envoie le premier message : « On t'a déjà dit que tu étais canon ? » Bertille, déjà au lit, saute de joie.
Premier rendez-vous en demi-teinte, bise rapide sur un quai de métro. Puis un brunch un dimanche 11 novembre, qui s'étire. Il pleut. Elles se serrent sous le parapluie de Laurette, Bertille lui prend le bras. Elles finissent dans un bar karaoké. Laurette l'embrasse en sortant fumer une cigarette, pendant que toute la salle chante Pour un flirt avec toi de Michel Delpech. Dès lors, elles ne se quittent plus. « C'était intense tout de suite. Comme des lesbiennes, finalement. »
Il y a un détail que Bertille a mis six mois à avouer. Depuis New York, elle suivait déjà Laurette sur Instagram. Elle y voyait parfois des photos d'enfants, qu'elle imaginait être des neveux et nièces. Au premier verre, Laurette évoque ses « petits pépères », Jules et Lily. « Et là, j'ai fait : fuck. »
Pour Bertille, c'est d'abord un non catégorique. Elle a déjà vécu une relation avec une femme qui avait un fils. Elle s'est beaucoup attachée à cet enfant, et ne l'a plus jamais revu après la rupture. « Je ne peux pas m'attacher à des petits humains. Ils n'ont rien demandé, ils risquent de souffrir. » Elle rencontre pourtant les enfants au bout d'une semaine. Six ans plus tard, ils forment une famille. « Je sais aujourd'hui que ce n'étaient pas les enfants, le problème. J'adore les enfants, en fait. »
Trouver sa place, sans qu'on la lui assigne
Laurette pose les choses dès le départ. Elle ne cherche pas de « troisième parent » : les enfants sont en garde alternée avec son ex. Mais elle ajoute que Bertille prendra le rôle qu'elle voudra prendre, et que les enfants lui donneront celui qu'ils voudront lui donner. « Ce n'était pas à moi de leur dire : voici votre belle-mère. »
La place de Bertille se construit donc lentement. Des parties de Uno le soir, puis les premières vacances d'été à quatre, puis l'emménagement, un an et demi après leur rencontre. Laurette cuisine, Bertille s'occupe des devoirs. Lily, qui avait quatre ans et demi, se jette dans ses bras dès qu'il y a des câlins. Jules, neuf ans à l'époque, observe beaucoup, s'approche petit à petit. « Maintenant, les deux, pour moi, ce sont mes gamins. »
Les enfants, eux, ont toujours su comment ils avaient été conçus, par PMA en Belgique, avec des mots adaptés à leur âge. « On ne leur a jamais dit qu'ils étaient arrivés par la cigogne », sourit Laurette. Pour elle, un cerveau d'enfant est neutre : présentées naturellement, les choses se vivent naturellement.
Les anecdotes s'enchaînent. En grande section, Lily joue « à la maman et la maman » avec ses Playmobil, et va demander de l'aide à la maîtresse pour convaincre un camarade qui refuse d'y croire. Au parc, un petit garçon interpelle Laurette pour comprendre comment elles ont fait. Elle lui parle d'une « graine de monsieur », il repart jouer, satisfait. Jules, lui, jure régulièrement « sur la tête de son père », pour le plaisir de voir ses copains protester : « Mais tu n'as pas de père ! » Quant à Lily, qui connaissait la PMA et la GPA, elle a découvert très tard qu'il existait, pour les couples hétéros, « une manière plus artisanale ».
Des enfants qui ont le sens du monde
Chaque soir, depuis le Covid, la famille dîne ensemble, entre une heure et une heure et demie. On parle de sa journée, de politique, d'écologie, de ce qui se passe en classe. Ça se termine souvent en fou rire ou en danse.
De ces conversations naissent des enfants que leurs mères décrivent avec une fierté assumée, « on n'est pas objectives, et ce n'est pas notre rôle de l'être ». Lily explique dans la cour de récré que « pédé » n'est pas une insulte, et revendique au passage le droit de l'employer, puisque ses mamans le sont. Jules, grand, blond, musclé, sait qu'il est « en haut de la chaîne alimentaire », comme il le dit lui-même. Après la mort de Nahel, ses mères lui expliquent comment se comporter en cas de contrôle de police, en lui rappelant que ses amis, noirs, risquent bien plus que lui. Le lendemain, il transmet le message à sa bande.
Il reprend ses copains qui se moquent d'un garçon en surpoids. Il leur apprend à changer de trottoir la nuit pour ne pas faire peur à une femme qui marche devant eux. Il s'est même inscrit, sans en parler à personne, comme référent contre le harcèlement dans son collège. « Jules a vraiment intégré le féminisme, en sachant que ce n'est pas contre lui », résume Laurette.
Il n'est pas parfait pour autant. Un jour, il a lancé à Bertille, en colère, que c'était « parce qu'elle avait ses règles ». « Toute la colère de Manhattan est arrivée », raconte-t-elle en riant. Il a vite compris. « C'est un ado qui teste. Et on en parle. »
« Je ne suis pas le second parent »
C'est là que l'entretien prend un tour plus grave. Laurette n'a pas porté ses enfants. C'est son ex qui les a mis au monde. Pendant des années, on l'a reléguée au rôle de « second parent ». Il a fallu attendre l'ouverture du mariage aux couples de même sexe pour qu'elle puisse, par une procédure d'adoption devant un juge, devenir légalement leur mère. Jules avait alors sept ou huit ans, Lily deux ans et demi ou trois. « Un vrai soulagement. On ne pouvait plus me les enlever, ou en tout cas pas aussi facilement. »
Aujourd'hui, elle travaille avec sa thérapeute sur cette place qu'on lui a refusée. « On ne dit pas d'un père qu'il est le second parent. Un père, il est père. Donc moi, je suis mère également. »
Mais la peur ne l'a pas quittée. Peur de tomber un jour sur un juge homophobe. Peur de ce qui se passe en Italie, où l'État remet en cause la filiation des parents non biologiques dans les familles homoparentales. Et surtout, peur pour Bertille, qui, malgré leur mariage, n'a aucun statut légal auprès des enfants qu'elle élève pourtant à parts égales. S'il arrivait quelque chose à Laurette, son ex pourrait légalement empêcher Jules et Lily de voir Bertille. « Pour eux, ce serait un coup de tonnerre, une souffrance terrible. » Chaque soir, à la sortie de l'école, la première question de Lily est toujours la même : « Est-ce que Bertille est à la maison ? »
Ce vide juridique, rappellent-elles, concerne toutes les familles recomposées. Le maire qui les a mariées l'avait bien compris, puisqu'il s'est adressé à toutes les deux pour leur rappeler leurs devoirs envers les enfants. Ce jour-là, Jules et Lily étaient « super fiers ». Bientôt, Bertille ajoutera le nom de Laurette au sien, pour que tous les quatre partagent au moins un nom. « Ça permet de montrer qu'on est une famille. » Elles ont d'autres projets pour faire bouger les choses, qu'elles préfèrent garder pour elles pour l'instant.
« À la fin, ça va »
Si elle repense à la jeune femme mariée de 23 ans, Bertille n'a aucun doute : « Aujourd'hui, je peux dire que je suis heureuse. » Heureuse de rentrer chez elle le soir, de ne plus se cacher, de ne plus être en colère. Entre sortir boire un verre et rester avec les enfants, elle choisit désormais les enfants. « Ça passe vite. Bientôt, ce sont eux qui sortiront boire des verres. »
À celles qui doutent, elle conseille de prendre le temps, et de se mettre en sécurité avant de s'ouvrir au monde. « Mais à la fin, franchement, c'est chouette, et ça va le faire. »
Laurette va dans le même sens. Il y a six ou sept ans, elle pensait sa vie « foutue ». Elle continuait à se battre pour ses enfants, sans imaginer pouvoir être heureuse un jour. « Bertille, en arrivant, a vraiment créé notre famille. Aujourd'hui, je suis la plus heureuse des femmes. À la fin, ça va toujours, parce que c'est notre but à tous, d'aller bien. »