Sage-femme libérale dans l'est de la France, Marion Vallet consacre l'essentiel de son temps à former des professionnels de santé à l'observation du cycle menstruel. Un sujet que les études médicales survolent, et que beaucoup de femmes découvrent tard, parfois avec colère, parfois en larmes. Rencontre avec une soignante qui veut rendre aux femmes la compréhension de leur propre corps.
Pour expliquer le cycle menstruel, Marion Vallet a une image qu'elle utilise souvent en consultation. Le cerveau, dit-elle, fonctionne comme une box wifi, et les ovaires comme des objets connectés. À chaque cycle, la box lance le signal : « Allez, on y va, il faut préparer l'ovulation suivante. »
Une vingtaine de follicules entrent alors en croissance. L'un d'eux prend le dessus et se met à sécréter des œstrogènes, qui préparent le corps à une éventuelle grossesse. Quand il est prêt, il envoie à son tour un message au cerveau, qui déclenche l'ovulation. L'ovule est capté par la trompe, et son enveloppe, restée dans l'ovaire, produit désormais des œstrogènes et de la progestérone. Pendant une semaine environ, le corps attend : y a-t-il une grossesse ?
S'il ne reçoit pas le signal de l'embryon, cette hormone qu'on appelle bêta-HCG, la structure qui produisait les hormones régresse. Les taux chutent, et les règles arrivent. « En fait, les menstruations, c'est la fin de tout ce processus », résume-t-elle. Un paradoxe, puisqu'on considère le premier jour des règles comme le premier jour du cycle.
Les règles, reflet de l'ovulation
Les règles surviennent entre 11 et 16 jours après l'ovulation. On retient souvent le chiffre de 14 jours, mais ce n'est qu'une moyenne. Et surtout, les règles en disent long. « J'aime bien utiliser cette phrase : dis-moi comment tu saignes et je te dirai comment tu as ovulé. »
Leur couleur, leur durée, leur abondance, la manière dont elles s'écoulent au fil des jours, une éventuelle douleur : autant d'indices sur le bon déroulement du cycle. Des règles très abondantes, très longues, très douloureuses ou d'une couleur inhabituelle peuvent être le signe d'un trouble. Elle insiste sur le conditionnel : c'est aux soignants d'évaluer précisément ce qui se passe. « Mais la femme elle-même peut évaluer, en observant ses menstruations, la normalité de son cycle. »
Pour Marion Vallet, le cycle ne concerne pas seulement l'appareil génital. Les hormones agissent « de la tête aux pieds ». Dans le cerveau, elles influencent l'énergie, l'envie de se lancer dans des projets ou au contraire de prendre du recul. Elles jouent aussi sur les os, la peau, le cœur, l'immunité. Elle décrit un cercle vertueux : un cycle qui fonctionne bien soutient la santé, et une bonne santé soutient le cycle. Un cercle qui peut devenir vicieux en cas de trouble du cycle ou de la fertilité.
Un savoir resté dans la tête
Pendant ses études de sage-femme, Marion Vallet a bien sûr étudié le cycle. Mais d'une manière « presque cérébrale », centrée sur les hormones, et très peu sur ce que la femme peut percevoir dans son corps. La glaire cervicale, ces pertes qui changent au fil du cycle, n'a été évoquée qu'en passant, à propos des couples en désir d'enfant.
Une anecdote l'a marquée. En quatrième ou cinquième année d'études, une camarade lui demande, étonnée : « Pourquoi, toi, tu sens quand tu ovules ? — Parce que j'observe mon cycle. — Moi, je ne le sens pas. — Tu prends la pilule. » Elles avaient suivi exactement les mêmes cours. « Elle était aussi intelligente que nous tous, mais elle n'avait pas pris la mesure de ce savoir intellectuel dans son corps. » Et cela pose une question de fond : « Si les soignants ne connaissent pas l'observation du cycle, qui va la transmettre aux femmes ? »
Dans son cabinet, le constat est le même. Les femmes connaissent très peu de choses sur leur cycle. La transmission familiale, plus présente autrefois, s'est perdue. Au collège, en cours de SVT, on leur parle de contraception avant de leur apprendre à se connaître. Elle voit se dessiner « presque deux mondes » : d'un côté, des femmes qui se forment, lisent, deviennent expertes de leur cycle, puis peinent à trouver un soignant qui les comprenne. De l'autre, toutes celles qui n'en ont jamais entendu parler.
« Je suis en train de comprendre que je suis normale »
La phrase qu'elle entend le plus souvent en consultation : « On ne m'avait jamais parlé de ça. » Parfois avec du ressentiment. « Certaines femmes sont presque en colère. Elles ont eu des dizaines de rendez-vous gynécologiques, et personne ne leur a jamais posé ces questions. » Marion Vallet refuse d'en tirer une gloire personnelle. « Je n'ai pas fait la révolution. Simplement, quand on prend le temps de revenir au fonctionnement du cycle, on met du sens derrière ce qu'elles ont déjà observé. »
Elle se souvient d'une patiente venue avec son conjoint, qui s'est mise à pleurer pendant qu'elle lui expliquait simplement le fonctionnement d'un cycle. Surprise, elle lui a demandé ce qui provoquait cette émotion. La réponse : « Je suis en train de comprendre que je suis normale. » Cette femme avait traversé des épreuves et avait fini par se croire « anormale », persuadée que « rien n'allait », de la tête au corps. Comprendre ce qu'elle vivait l'a réconciliée avec elle-même.
« Je n'avais pas mesuré, jusqu'à cette expérience, à quel point se comprendre soi-même, non seulement ça donne du pouvoir, mais ça peut aussi réconcilier avec soi-même. »
Des femmes qui veulent reprendre la main
Depuis quelques années, Marion Vallet observe un changement. Les polémiques autour des pilules de troisième génération ont créé « un électrochoc » chez certaines femmes. La prise de conscience écologique a aussi joué. De plus en plus de patientes arrivent en disant : « Je ne veux plus d'hormones. Qu'est-ce que vous avez d'autre à me proposer ? » Et les soignants qui n'ont pas de réponse sont poussés à se former.
Elle défend les méthodes d'observation du cycle, comme la symptothermie, qu'elle juge « très scientifiques » et qui figurent parmi les méthodes de contraception reconnues par l'Organisation mondiale de la santé. Selon les données de l'OMS, leur efficacité peut être élevée lorsqu'elles sont parfaitement appliquées, ce qui suppose un apprentissage rigoureux. Elle ne prétend pas qu'elles conviennent à tout le monde. Mais elles ont, selon elle, « une vraie place, encore faut-il la leur laisser ».
Car elle constate surtout une grande méfiance dans le milieu médical. Elle se souvient d'une prise de parole, il y a quelques années, au nom de gynécologues, qui associait l'essor des « méthodes naturelles » à une hausse des IVG. Une lecture qu'elle conteste : selon elle, il n'y a pas de véritable explosion du recours à ces méthodes, la désaffection pour la pilule profitant surtout au stérilet. Et les femmes les plus concernées par l'IVG, souligne-t-elle, sont des jeunes femmes de 20 à 25 ans, qui ne sont pas celles qui se tournent vers l'observation du cycle.
Elle pointe aussi un amalgame. On range sous l'étiquette « méthodes naturelles » un « fourre-tout » de pratiques très différentes, alors que l'observation du cycle, rigoureusement apprise, n'a rien d'approximatif. Un gynécologue lui a récemment lancé : « J'espère que vous n'êtes pas exclusive. » La remarque l'a fait sourire. « Ce n'est pas parce qu'on propose autre chose, et qu'en plus c'est naturel, qu'on est exclusive. Et ce n'est pas parce que c'est naturel que c'est ridicule. »
Pour elle, le vrai changement vient des patientes. « Il y a dix ans, les femmes arrivaient chez leur gynécologue et disaient : docteur, qu'est-ce qu'il me faut ? Et c'est le médecin qui choisissait. Aujourd'hui, elles ont envie d'être actrices, d'être au centre. Et c'est très bien. »
« Les règles, est-ce si naturel que ça ? »
Un jour, intriguée par son intitulé, elle s'inscrit à une conférence donnée par des gynécologues : « Les règles, est-ce si naturel que ça ? » La démonstration part d'un constat historique. Nos arrière-grands-mères avaient beaucoup d'enfants et allaitaient longtemps, donc elles avaient moins de règles au cours de leur vie. On parlait moins d'endométriose à l'époque. Conclusion implicite : les règles ne seraient peut-être pas si naturelles, et leur multiplication poserait problème.
La présentation se termine par la promotion d'une pilule à prendre en continu pour supprimer les règles, dont le nom apparaît dans les diapositives. « On se dit tout simplement que le conflit d'intérêts a eu raison du sujet de fond. » Ce qui l'inquiète, c'est que la démonstration était habile. « Si on ne prend pas de recul, on pourrait le croire. »
Elle refuse l'idée que les règles seraient une contrainte inutile, qu'il vaudrait mieux supprimer. « Elles ne sont que la conséquence de tout le processus précédent. Vu la complexité du fonctionnement humain, il y a une intelligence derrière tout ça. » Et elle se méfie d'une vision où la femme irait mieux en étant sous dépendance médicale permanente. « Je suis persuadée que le corps nous donne des informations, et que la femme est tout à fait capable de les comprendre, quel que soit son milieu social, économique ou culturel. » À une condition : en avoir envie. « Une femme qui préfère se reposer sur la médecine ne s'y intéressera pas, et c'est son choix. »
La douleur n'est pas une fatalité
Parmi les motifs de consultation les plus fréquents, il y a le syndrome prémenstruel : douleurs aux seins, moral en berne, troubles du désir. Et surtout la douleur, pendant les règles ou pendant les rapports. « On peut tenir quelque temps, mais pas indéfiniment. »
Avoir mal pendant ses règles peut arriver. Mais Marion Vallet pose un repère clair : la douleur doit devenir largement tolérable avec un antalgique simple, comme le paracétamol ou un anti-inflammatoire. Si elle persiste malgré ces traitements, si elle empêche d'aller en cours ou au travail, si elle rend la journée impossible à vivre, c'est un signal d'alerte. Il faut alors consulter un soignant formé à l'endométriose, idéalement dans l'un des centres spécialisés qui se développent partout en France. « Ce n'est pas toujours une endométriose. Mais c'est ce à quoi il faut penser, pour ne pas perdre de temps. »
C'est pour cette raison qu'elle se dit réservée sur le congé menstruel. Non qu'une femme qui souffre ne doive pas pouvoir s'arrêter. Mais elle craint que le dispositif banalise la douleur. « Ça laisse penser que c'est normal d'avoir mal tous les mois au point d'être absente. Alors que non, ce n'est pas normal. » Du point de vue du soignant, elle y voit presque « l'échec de la prise en charge ». « Pour la femme, ça peut être tout à fait nécessaire. Mais ça veut dire qu'elle n'a pas été suffisamment bien soulagée. Et ça, c'est dommage. »
Le choc toxique, un risque méconnu
Un dernier sujet lui tient à cœur : le syndrome du choc toxique. Une affection rare mais très grave, liée à une bactérie, le staphylocoque doré, qui peut se développer lorsque le sang stagne dans une protection interne, comme un tampon ou une coupe menstruelle. Il peut survenir soudainement, même chez une femme qui utilise les mêmes protections depuis des années.
Les signes : une forte fièvre, de fortes douleurs, un malaise brutal. Dans ce cas, il faut consulter en urgence. Et pour limiter le risque, changer régulièrement ses protections internes, sans dépasser les durées indiquées sur la notice, et ne pas oublier sa coupe menstruelle en fin de règles « en se disant que ça attendra ».
Or la plupart des femmes, estime-t-elle, n'en ont jamais entendu parler. « À moins d'avoir lu la notice dans leur boîte de tampons, ou de l'avoir vu dans la presse au moment où le sujet était médiatisé. »
Au fond, tout le propos de Marion Vallet tient dans cette idée : informer, transmettre, et faire confiance aux femmes. Elle aimerait que toutes les jeunes filles apprennent à observer leur cycle, « de la puberté jusqu'à la ménopause, quel que soit leur projet ». Et elle reste optimiste. « Dans les dix années à venir, ça va changer. Je suis dans l'espérance. »