Cœur d'artichaut : « Le drag, c'est ma façon de mettre en scène ce qui me met en colère »
Entre catharsis artistique, héritage politique et dilemme numérique, rencontre avec un Drag King qui refuse de séparer l'art de l'engagement.
Il s'appelle Cœur d'artichaut. Le nom sonne comme une provocation tendre, un oxymore vivant — le muscle rouge et vulnérable caché sous les feuilles épineuses. Un an et demi de drag au compteur, une présence dans le milieu associatif, et une manière bien à lui d'habiter la scène : avec les dents. Ce soir-là, dans le cadre de l'aftermanif du 8 mars, il monte sur scène pour parler de cyberharcèlement, de réseaux sociaux et de la violence ordinaire qui s'y déploie. Avant de ranger son costume, il accepte de répondre à nos questions. Et ce qu'il dit mérite qu'on s'y arrête.
Le drag comme espace de survie
Demandez à Cœur d'artichaut ce que le drag représente pour lui, et il ne vous parlera pas de paillettes ni de performance au sens spectaculaire du terme. Il vous parlera d'abord d'émotions. « C'est un moyen d'expression qui m'a vraiment permis d'explorer tout ce qui est artistique, dit-il, mais aussi de vachement pouvoir explorer mes émotions. » Et il va plus loin : « C'est une forme de catharsis. Tout ce qui me met en colère, je peux le mettre dans le drag. »
La colère comme matière première. Le plateau comme espace de transformation. Il y a dans cette définition quelque chose de profondément personnel et, en même temps, de résolument collectif : car si le drag permet à celui qui le pratique de digérer le monde, il permet aussi à ceux qui le regardent de le voir différemment. C'est là que l'art cesse d'être un exutoire privé pour devenir un acte public.
Cœur d'artichaut le sait. Et c'est pourquoi il ne conçoit pas son art sans y accoler une dimension politique.
Une histoire politique, une pratique politique
« Le drag, ça a une histoire politique. » Cette phrase, il la pose sans détour, comme une évidence que certains auraient trop tendance à oublier. En France, rappelle-t-il, le drag a longtemps trouvé ses racines dans les cabarets — ces espaces interlopes où des personnes transgenres exploraient leur identité, où des personnes gay et lesbiennes trouvaient refuge dans l'art et la scène. Des espaces de marge, de survie, de résistance.
Aujourd'hui, ce contexte s'est partiellement transformé. Le drag a gagné en visibilité — grâce notamment à des émissions télévisées qui l'ont popularisé auprès du grand public — mais cette visibilité a un prix. « On peut aussi trouver une dépolitisation du drag un petit peu, avec des manières de le pratiquer qui sont plus tournées vers l'argent », observe-t-il, sans pour autant condamner ceux qui font ce choix. C'est un constat, pas un procès. Lui, en tout cas, a choisi son camp.
Ce soir-là, sa performance est construite autour de deux morceaux : Patrick d'Angèle, satire acerbe d'un homme d'une cinquantaine d'années qui déverse ses opinions sur les réseaux sociaux, et Mom's Basement de Tilly, dans lequel la rappeuse s'en prend à un harceleur en ligne en lui lançant au visage : tu es toujours dans le sous-sol chez ta mère et jamais tu ne viendras m'insulter en face. La perf s'ouvre sur des témoignages de streameuses victimes de cyberharcèlement. Le message est clair, le propos assumé : les violences en ligne ne sont pas virtuelles. Elles sont réelles, elles touchent de vraies personnes, et elles s'inscrivent dans un contexte politique plus large.
La modération qui s'effondre, et ce que ça change
Ce contexte, Cœur d'artichaut le nomme avec précision. Fin 2024, Meta — maison mère de Facebook et Instagram — a annoncé des changements majeurs dans sa politique de modération, notamment aux États-Unis. Des changements qui permettent, concrètement, de qualifier une personne LGBT de « malade psychiatrique » sans que cela soit considéré comme un discours haineux. Des changements qui coïncident, non par hasard, avec la réélection de Donald Trump et le rapprochement ostensible d'Elon Musk — propriétaire de X — avec les mouvements d'extrême droite américains et européens.
« En France et dans l'Union européenne, on est encore relativement protégé », reconnaît-il. Le Digital Services Act impose des obligations aux grandes plateformes opérant sur le territoire européen, et les règles de modération ne peuvent pas simplement être copiées-collées depuis les États-Unis. Mais la menace plane. « On craint que ça arrive aussi chez nous. » Et au-delà des règles légales, il y a quelque chose de plus diffus, de plus difficile à légiférer : l'effet d'autorisation que produit la victoire des figures d'extrême droite sur ceux qui partagent leurs idées. « Les fachos ne se sentent plus de voir que Trump a été réélu. »
Pour une personne qui pratique un art historiquement associé aux communautés LGBTQ+, qui monte sur scène dans un corps genré et performatif, cette évolution n'est pas abstraite. Elle se traduit par une hausse potentielle des insultes, du cyberharcèlement, des signalements abusifs. Et par une question qui devient chaque jour plus pressante : faut-il encore utiliser ces plateformes ?
Le dilemme Instagram : partir ou rester ?
C'est peut-être là que réside la tension la plus vive, la plus concrète, la plus difficile à résoudre. Car Cœur d'artichaut, comme la plupart des artistes drag de sa génération, dépend d'Instagram pour exister professionnellement. Pas seulement pour « faire de la com » — pour travailler, tout simplement.
« Je pense que c'est possible [de se passer d'Instagram], mais c'est hyper difficile », dit-il. Et il pointe quelque chose que les injonctions au boycott oublient souvent : le drag est un art visuel. Ce n'est pas un podcast, pas un texte, pas un live qui s'écoute en fond. C'est du costume, du maquillage, du mouvement, de la scénographie. Instagram, avec son format image et vidéo pensé pour capter l'attention en quelques secondes, est structurellement adapté à ce type de contenu. Les plateformes alternatives — Mastodon, Pixelfed, BlueSky — n'offrent ni la même audience, ni la même ergonomie, ni la même culture visuelle.
Et puis il y a la question de l'audience construite. Cœur d'artichaut évoque avec honnêteté une réalité que beaucoup d'artistes vivent sans toujours l'avouer : la communauté drag a déjà du mal à être visible. « Dès que je commence à mettre des stories de mes perfs, j'ai moins de vues. » L'algorithme, ce grand invisible qui décide de ce qui est vu et par qui, pénalise déjà les contenus militants, queer, politisés. Quitter la plateforme, c'est risquer de recommencer à zéro sur un terrain encore moins balisé, avec une audience qui ne suivra peut-être pas.
« Ce qu'on a réussi à avoir, c'est dur de se dire : je vais migrer sur une autre plateforme. J'ai mis du temps, j'ai galéré. Est-ce que les gens vont suivre ? » La question n'est pas rhétorique. Elle est existentielle pour des artistes indépendants dont la carrière repose en grande partie sur leur visibilité numérique.
Followers et légitimité : le miroir déformant
Et cette visibilité, elle est elle-même devenue un critère de recrutement. Plus tôt dans la soirée, des stand-upeurs avaient mentionné ce phénomène : certaines salles bookent les artistes en fonction du nombre d'abonnés qu'ils ont sur Instagram. Cœur d'artichaut confirme que la tendance existe aussi dans le milieu drag : « Dès que tu commences à avoir un certain nombre d'abonnés, tu sens que ça compte, que tu es plus pris au sérieux. »
C'est là quelque chose de profondément pervers dans le système actuel. La légitimité artistique, qui devrait reposer sur le talent, l'originalité, la cohérence d'un propos, se voit supplantée — ou du moins conditionnée — par un chiffre. Un chiffre contrôlé par un algorithme appartenant à une entreprise dont les choix politiques et éthiques sont, précisément, ce que l'on reproche.
Rester sur Instagram pour continuer à exister artistiquement, c'est donc aussi alimenter le système qui rend l'existence difficile. Un cercle que personne n'a encore vraiment su briser.
Pour ou contre : un faux débat ?
Alors, que faire ? Cœur d'artichaut résume les termes du débat avec une lucidité qu'on aimerait voir plus souvent dans les discussions sur ce sujet. « Les arguments pour quitter, c'est qu'on finance des personnes qui financent les campagnes de Trump et de personnalités d'extrême droite. L'argument numéro un, c'est d'arrêter de donner de la thune à des gens qui promeuvent des fachos. » C'est clair, c'est dit.
Mais les raisons de rester ? « Ce n'est pas des arguments pour, c'est de la contrainte. C'est qu'on n'a pas vraiment de quoi faire mieux pour l'instant. » Cette distinction est importante. Il ne défend pas Instagram. Il ne trouve pas que la plateforme est bien gérée, qu'elle mérite sa loyauté, qu'elle a fait des choix acceptables. Il dit simplement que l'alternative n'existe pas encore vraiment — ou pas encore à la hauteur.
Ce n'est pas de la résignation. C'est un diagnostic. Et un diagnostic honnête est le premier pas vers quelque chose de nouveau.
Conclusion : l'art comme terrain de résistance
Ce qui frappe, au fond, dans cette conversation avec Cœur d'artichaut, c'est la cohérence entre la forme et le fond. Ici, un artiste qui utilise le corps et la scène pour parler de ce qui l'enrage. Là, quelqu'un qui réfléchit à voix haute aux contradictions de son époque, sans prétendre les avoir toutes résolues. Et tout au long, une conviction que l'art — même quand il est festif, même quand il brille, même quand il fait rire — peut être un espace où l'on dit des choses vraies sur le monde.
Le drag a survécu à l'époque où il était criminalisé. Il a traversé l'ère du silence, des marges, de la clandestinité. Il a existé dans des caves, des cabarets, des squats, des sous-sols. Il survivra, sans doute, à l'ère des algorithmes et de la modération à géométrie variable.
Mais pour cela, il faudra peut-être, comme Cœur d'artichaut ce soir-là, continuer à monter sur scène. À nommer. À dénoncer. Et à mettre sa colère en musique.