MaI lan chapiron : « La prévention, c'est joyeux. C'est peut-être empêcher que la catastrophe arrive. »

Chanteuse, illustratrice, activiste. Mai lan a été victime d'inceste à sept ans. Quarante ans plus tard, elle a transformé ce silence en outil de protection pour les enfants. Rencontre avec une femme qui a décidé que ce qui lui avait manqué, elle allait le donner à tous les enfants qu'elle pourrait atteindre.

Il y a des histoires qui commencent dans le silence et qui finissent en chanson. Pas métaphoriquement — littéralement. Mai lan est chanteuse. Et c'est en écrivant de la musique, en cherchant les mots pour dire ce qu'elle ne savait pas encore nommer, qu'elle a compris ce qui lui était arrivé à sept ans. Ce qu'elle avait enfoui. Ce qu'elle portait depuis toujours, sans savoir que c'était là.

« J'avais une lourdeur. Toujours. Quelque chose qui me tirait vers l'arrière, quelque chose qui empêche, clairement. Mais cette lourdeur-là, je pensais que c'était quelque chose que tout le monde ressentait, que c'était normal et qu'il fallait dealer avec ça. »

C'est cette phrase qui dit tout, ou presque. La violence faite aux enfants ne ressemble pas toujours à ce qu'on imagine. Elle n'empêche pas forcément de vivre, de rire, de créer, d'aimer. Elle s'installe en fond sonore. Elle colore tout, sans qu'on sache d'où vient la couleur.

Le silence qui dure

Mai lan a été agressée par son grand-père quand elle avait environ sept ans. Elle l'a su tout de suite — pas dans les mots, mais dans le corps, dans l'instinct. « J'ai tout de suite compris que c'était bizarre. Mais j'avais peur de faire exploser ma famille. J'avais peur que tout le monde se fâche. » Alors elle n'a rien dit.

Les indices sont arrivés progressivement. Une conversation entendue par hasard sur une amie de sa mère dont la famille avait volé en éclats après une agression. Une petite voisine agressée par un adulte dans une fête, et la réaction de sa mère qui « se mettait dans tous ses états ». Un film, L'âme des guerriers, dans lequel une enfant agresse par un ami du père finit par se suicider. Autant de signaux qui lui confirmaient, peu à peu, que ce qu'elle avait vécu était grave. Qu'elle avait le droit de se sentir mal.

À treize ans, après de longues semaines de pleurs dont elle ne comprenait pas l'origine, elle en parle à sa mère. La réponse de sa mère tient en deux mots : moi aussi. Et ces deux mots ont ouvert non pas une conversation, mais un nouveau silence. Un silence de quinze ans.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. Ce n'est pas de l'indifférence. C'est l'incapacité d'un adulte lui-même blessé à accueillir la parole d'un enfant blessé. C'est exactement ce dont Maïlan parlera plus tard, dans ses séances de prévention avec les enfants : l'adulte à qui on parle peut être défaillant à cet endroit précis, même s'il est bon parent par ailleurs. Même s'il s'appelle maman.

Quand l'inconscient parle avant la conscience

Entre ces deux moments — l'enfance silencieuse et la prise de parole adulte — il y a une vie construite sur fond de lourdeur. Une marque de vêtements, des amours, un enfant, une carrière musicale. Un premier album. Et un deuxième, Autopilot, écrit dans une période de turbulences intenses, au bord de quelque chose qu'elle décrit comme une perte d'équilibre, une impression de devenir folle.

C'est pendant l'écriture de cet album qu'elle compose une chanson intitulée Howcomment, en anglais. Une petite comptine au piano, étrangère au reste de l'album électro et vénère. Une chanson faite de questions : Comment veux-tu que je me sente en sécurité si tu es là ? Comment est-ce que je pourrais t'aimer ? Elle croit alors écrire l'histoire d'une femme dans une relation dangereuse. Elle met la chanson de côté — elle ne rentre pas dans l'album.

Ce n'est que bien plus tard, par l'intermédiaire d'une autre histoire dans son entourage, qu'elle perçoit cette chanson sous un prisme différent. Celui d'un enfant. « Ce son — how — m'est apparu évident. C'était le cri du loup. C'était un enfant coincé dans une position de proie avec un prédateur dans la maison. » Son inconscient avait écrit ce qu'elle n'avait pas encore les mots pour dire. Gros comme cinq maisons, dit-elle.

C'est aussi à cette période qu'elle entame une thérapie sérieuse. Un psy, puis une analyse. Un travail long et difficile qui lui permet de comprendre à quel point cet événement de l'enfance avait tout coloré — sa relation à l'autre, à la confiance, à elle-même. « Presque la majorité de mes problèmes, qui étaient des problèmes de confiance en l'autre, avaient été colorés par cet événement-là qui avait été extrêmement destructeur. »

La confrontation, et ce qu'elle libère

Pendant cette période de travail intérieur, un même rêve revenait. Elle se retrouvait face à son grand-père, vieillissant et déclinant, et prenait le dessus. Elle devenait plus grande, lui se rabougrit. Ce n'était pas un rêve agréable — « pas genre ouais, c'est bon, j'ai gagné » — mais il portait un message : il fallait qu'elle lui parle.

L'occasion s'est présentée par hasard, dans une maison de vacances. Ce qui aurait pu être un face-à-face traumatisant est devenu autre chose, parce que son père était là. Une tierce personne. Un parent qui pouvait reprendre, enfin, un rôle de protecteur. « Cette confrontation n'était pas un souvenir horrible de moi et lui, unique témoin de ça. Il y avait une tierce personne. »

Elle le dit elle-même avec un sourire : peut-être que ce n'était pas si un hasard. Peut-être qu'elle l'avait organisé ainsi, sans le savoir.

Le jour de cette confrontation, quelque chose s'est dénoué physiquement. « J'ai l'impression que tous les fluides de mon corps recommençaient à circuler. C'était comme si tout était coincé et tout d'un coup, il y a tout qui circulait. » Son grand-père est mort peu après. Et à son enterrement, Maïlan a chanté How — dans sa version anglaise, suffisamment pudique pour ne pas créer de scandale, suffisamment claire pour ceux qui devaient comprendre. Les chemins se séparent, dit la chanson à la fin. Le sien et celui de son grand-père.

De la survie à la prévention

C'est à partir de là que quelque chose se retourne. Mai lan ne veut plus seulement aller mieux — elle veut faire quelque chose. Pour les enfants. Pour que ce qui lui a manqué existe pour les autres.

Elle se met dans la tête de l'enfant qu'elle a été. Qu'est-ce qui lui aurait manqué ? Quelles informations n'avait-elle pas ? Et elle écrit Le loup — l'histoire de Miette, une petite fille qui ne se sent pas en sécurité dans sa maison parce qu'elle y vit avec le loup. Un loup qui n'est pas un vrai loup, mais une personne de sa famille qui l'agresse. On suit Miette dans ses tentatives de parler, dans ses silences, dans sa peur. Et à la fin, le loup ne finit pas en prison. Il est là, il va bien.

Ce détail est capital. « C'est rassurant pour un enfant de savoir que son agresseur va bien, parce que l'enfant aime son agresseur. C'est là toute la difficulté des violences sur mineurs. » La grande majorité des livres de prévention existants mettent en scène des étrangers qui proposent des bonbons dans la rue. Utiles, mais incomplets. « Il n'y en avait aucun où ça se passait dans la famille, où on expliquait clairement que c'était une personne que l'enfant aime qui l'agressait. »

Elle ajoute un autre angle mort que personne n'aborde : le fait que l'adulte à qui l'enfant parle ne fera probablement rien. Elle cite un chiffre édifiant — dans 94 % des cas, la personne à qui un enfant révèle une agression ne fait rien. Le livre le dit clairement à l'enfant : si l'adulte ne t'aide pas, cherches-en un autre. Et un autre encore. Jusqu'à ce qu'on t'entende.

Dans les classes, la magie opère

Mai lan accompagnée d'une psychologue et d'une pédiatre a construit un outil complet : le livre, une chanson, une vidéo pédagogique de quatre minutes dans laquelle les personnages Miette et Balthazar expliquent aux enfants ce que sont les parties intimes, pourquoi personne n'a le droit d'y toucher, et quoi faire si ça arrive. Quatre minutes. « Je me disais : c'est juste ça qu'il faut faire. »

Elle découvre qu'il existe une loi — la loi Aubry de 2001 — qui prévoit justement ce type de prévention en milieu scolaire. Elle ne la connaissait pas. Elle réalise que personne ou presque ne l'applique.

Alors elle va dans les classes elle-même. La première fois, une institutrice transpire d'inquiétude à côté d'elle — et à la fin de la séance, lui dit : « Ça fait dix-sept ans que je fais ce métier et je n'ai jamais parlé de ce sujet à mes élèves. À partir de maintenant, ce sera chaque année. »

Le schéma se répète à chaque intervention. L'adulte qui invite Mai lan est partant, mais anxieux. Il a peur des réactions des enfants, peur de les traumatiser, peur des révélations, peur de ne pas savoir quoi faire si un enfant parle. Et à la fin, l'adulte bascule. Il voit que les enfants ne sont pas traumatisés — au contraire. Ils sont soulagés. Ils posent des questions. Ils rient, parfois. « Un adulte vient leur parler de ce sujet mystérieux qu'on leur cache. Et tout d'un coup, c'est simple. »

Les questions que posent les enfants sont révélatrices. La plus fréquente : qu'est-ce qui est arrivé à ton grand-père ? Mai lan répond la vérité — rien. Et dans cette question, elle voit quelque chose d'émouvant : l'enfant s'inquiète pour l'agresseur. Parce que l'enfant aime l'agresseur. Parce que le monde à l'envers, c'est justement ça.

D'autres questions surgissent, plus inattendues. Est-ce qu'une fessée, c'est une agression sexuelle ? Non, répond Maïlan — mais frapper un enfant est aussi interdit. Et là, des enfants répondent que leur père les frappe. Certains ajoutent : mais on l'avait bien cherché. La culpabilité, déjà intégrée, déjà installée, à cinq ou six ans.

Rendre joyeuse la prévention

Ce qui frappe dans la démarche de Maïlan, c'est le ton. Elle refuse l'angoisse, le sérieux pesant, l'atmosphère de catastrophe. Elle a aussi créé un tout petit livre pour les très jeunes enfants — coloré, pop, presque rigolo — qui se résume à une seule information répétée en boucle : personne n'a le droit de toucher tes parties intimes. Ni ta sœur, ni tes cousins, ni tes parents, ni la maîtresse, ni le père Noël. Et toi, tu as le droit de les toucher. Ça aussi, il faut le dire.

« Dès qu'on est cool, il y a tout qui passe et l'enfant ne peut pas avoir peur si nous, on n'a pas peur. C'est tout simple, en fait. »

Elle n'est pas naïve sur les obstacles. Le système de prise en charge des victimes est défaillant. Les instituteurs manquent de formation. Les parents tardent à s'y mettre — elle est encore un peu petite, je verrai plus tard. Mais elle maintient que la prévention, c'est ça : agir avant. Et que ce temps qu'on n'a pas, il faut le prendre maintenant.

À la question de savoir si tout ce travail la répare elle aussi, Mai lan sourit. « Ce n'était pas le but. Mais ça marche vachement bien. »

Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.

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