Dr Camilla Kolanska : « Il faut que les gens comprennent qu'on ne fait pas de magie »
Gynécologue obstétricienne à l'hôpital Tenon (Sorbonne Université), où elle dirige l'unité d'assistance médicale à la procréation, le Dr Camilla Kolanska pratique une médecine que l'imaginaire collectif pare de tous les pouvoirs. Elle, au contraire, passe l'interview à en dessiner les limites : une science jeune, inexacte, éprouvante pour les corps et les couples, portée par des équipes à flux tendu. Un exercice de lucidité rare et, paradoxalement, profondément rassurant.
Il y a quelque chose de contre-intuitif dans la parole du Dr Camilla Kolanska. On attendrait d'une responsable d'unité de PMA qu'elle vante sa discipline, ses prouesses, ses bébés-miracles. Elle fait exactement l'inverse. Tout au long de l'entretien, cette gynécologue obstétricienne de l'hôpital Tenon s'emploie à déconstruire le mythe de la médecine toute-puissante non par pessimisme, mais par honnêteté envers celles et ceux qui poussent la porte de son service avec des attentes immenses.
« Souvent, les couples qui arrivent chez nous pensent qu'on va forcément les aider, dit-elle. Et aujourd'hui, en médecine, il y a beaucoup de situations qu'on n'arrive pas à régler. » Le chiffre qu'elle avance mérite d'être gravé quelque part : parmi tous les couples qui entrent dans un centre de PMA, 60 à 70 % seulement repartiront, au bout du processus, avec un bébé. Ce qui veut dire qu'un tiers, environ, n'en aura pas. « Ce n'est pas quelque chose de magique et efficace à 100 %. »
La PMA, au-delà du bébé-éprouvette
Avant d'aller plus loin, un peu de pédagogie c'est l'une des forces de cette interview. PMA ou AMP, d'abord : c'est la même chose, l'assistance médicale à la procréation, cette branche de la médecine de la reproduction qui prend en charge les couples et les femmes qui désirent une grossesse et peinent à l'obtenir. Soit à cause d'une infertilité, soit parce que la configuration ne le permet pas naturellement un couple de femmes, par exemple.
Et non, la PMA ne se résume pas au « bébé-éprouvette ». Le Dr Kolanska décrit une gradation : d'abord, parfois, de simples conseils hygiène de vie, repérage de l'ovulation, rapports programmés. Puis l'insémination intra-utérine, où l'on dépose les spermatozoïdes dans l'utérus au bon moment du cycle, naturel ou légèrement stimulé. Et enfin la fécondation in vitro, avec sa stimulation ovarienne par injections quotidiennes pendant dix à quinze jours, sa ponction des ovocytes, sa fécondation au laboratoire classique ou par micro-injection et son transfert d'embryon. La préservation de fertilité suit le même chemin, à ceci près qu'on congèle les ovocytes au lieu de les féconder.
Les causes d'infertilité, elles, se répartissent des deux côtés : anomalies de la quantité ou de la qualité spermatique chez l'homme ; troubles de l'ovulation, trompes bouchées, problèmes utérins chez la femme. Sans oublier deux pathologies fréquentes dont elle prend le temps de parler. Le SOPK, syndrome des ovaires polykystiques des ovaires « trop riches en follicules » qui, paradoxalement, n'arrivent pas à ovuler, parfois une ou deux fois par an seulement. Et l'endométriose, sa spécialité, dont elle admet volontiers que le mécanisme exact de l'infertilité qu'elle provoque reste mystérieux : qualité ovocytaire altérée, ovulation perturbée, trompes gênées par les cicatrices, implantation compromise par l'inflammation « ça, ce sont des hypothèses. Le vrai mécanisme, on ne le connaît pas. Il y a probablement un petit peu de tout. »
Cette phrase pourrait servir d'épigraphe à toute l'interview : voilà une médecin qui dit « on ne sait pas » sans se cacher.
« Un être humain, ce n'est pas un robot »
Car le cœur de son propos est là : la médecine de la reproduction n'est pas une science exacte. Sur les doses hormonales, par exemple celles-là mêmes qui, mal calibrées, peuvent conduire à des hyperstimulations douloureuses, voire dangereuses. « On n'a pas vraiment d'algorithme. On se base sur le poids, l'âge, la réserve ovarienne. Mais on peut avoir des patientes du même âge, du même poids, avec la même réserve ovarienne, qui vont répondre complètement différemment au traitement. Et il nous arrive régulièrement d'avoir la même patiente qui réagit complètement différemment sur deux stimulations. »
Pourquoi ? Parce que la réserve ovarienne n'est pas une donnée gravée dans le marbre : « C'est une fonction du corps. Le stress, la fatigue, la température dehors plein de choses peuvent impacter la fonction des ovaires. Un être humain, ce n'est pas un robot. »
Elle raconte même ces situations qui défient la logique médicale : des patientes suivies pendant des années, échec sur échec, et puis « une petite chose change dans leur vie quotidienne et elles tombent enceintes spontanément. Ça nous arrive régulièrement. » Frustrant ? Sa réponse fuse, et elle dit tout de la soignante : « Au contraire. Pour moi, chaque grossesse est un succès. Si une patiente ne vient pas me voir pour sa FIV parce qu'elle est enceinte, je suis encore plus contente pour elle. »
Elle va plus loin, en assumant une part que la médecine quantifie mal : l'effet du soin lui-même. « Parfois, des patients nous expliquent une infertilité qui dure depuis des années, ils sortent du cabinet et le mois suivant, ils sont enceints parce qu'ils ont été rassurés. Je pense que la façon dont on s'occupe des couples peut modifier les chances de grossesse. » D'où l'importance croissante, dans son service, de tout ce qui entoure le protocole : psychologie, sophrologie, acupuncture, yoga, activité physique.
Préservation de fertilité : « Je ne sais pas si on rend vraiment service aux femmes »
C'est sur la loi de 2021 que son honnêteté devient presque dérangeante et donc précieuse. Cette loi a ouvert la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, et autorisé la préservation de fertilité dite « sociétale » : la possibilité, entre 29 et 37 ans, de congeler ses ovocytes sans raison médicale, pour plus tard.
Sur le papier, une liberté nouvelle. Dans les faits, un dispositif qu'elle décrit comme mal calibré. Très peu de centres sont autorisés à pratiquer ces procédures uniquement le public et le non-lucratif et les moyens n'ont pas suivi : « Les locaux de l'hôpital ne sont pas extensibles. On était déjà ric-rac en nombre de consultants avant la loi, et après, le nombre de médecins et de soignants n'a pas augmenté. » Conséquence cruelle : les délais d'attente sont devenus tels que son service ne peut plus, en pratique, prendre en charge les femmes de plus de 35-36 ans le temps que leur tour arrive, elles auront dépassé la limite légale. Un droit proclamé, et matériellement inaccessible à une partie de celles à qui il s'adresse.
Mais sa réserve la plus profonde est ailleurs, dans les chiffres que personne ne communique. Parmi les femmes qui congèlent leurs ovocytes, seules 15 à 20 % reviendront un jour les utiliser. Et parmi celles-ci qui sont, par définition, celles pour qui plus rien d'autre n'est possible seules 30 % environ auront réellement un bébé. « Essayer de promettre des choses qui ne sont pas efficaces à 100 % me paraît délicat. Je ne sais pas si ce genre de procédure rend vraiment service aux femmes. »
La phrase peut heurter. Elle mérite d'être entendue pour ce qu'elle est : non pas une opposition au droit lui-même, mais une exigence d'information loyale. Car la préservation d'ovocytes n'est pas un acte anodin : c'est le même protocole qu'une FIV, avec ses piqûres quotidiennes, ses surveillances rapprochées, sa ponction sous anesthésie. Et ses risques réels : hyperstimulation pouvant entraîner thromboses, embolie pulmonaire, insuffisance rénale ou hépatique ; hémorragies ou infections lors de la ponction. Des complications graves de l'ordre de 1 pour 1 000 ce qui, dans un centre comme le sien qui réalise 1 400 ponctions par an, signifie « chaque année, une patiente qui fait une grosse complication pouvant se terminer en réanimation ».
Or, observe-t-elle, les femmes qui viennent pour une préservation sociétale « ne se considèrent pas comme des personnes malades parce qu'elles ne le sont pas. Mais elles peuvent sortir de cette procédure avec des complications. On a parfois l'impression que c'est considéré comme aller au magasin acheter quelque chose. C'est un acte médical, il ne faut pas le prendre à la légère. »
Les délais, cette épreuve — et ce qu'ils cachent
Autre sujet brûlant pour toutes les personnes en parcours : l'attente. Des mois, parfois des années. Problème de moyens ? En partie. Mais sa réponse est plus nuancée, et bouscule quelques évidences. « En médecine de la reproduction, un mois, trois mois, même six mois parfois, n'ont pas beaucoup d'impact sur les chances de grossesse. Ça a un impact sur le vécu du couple. » Et il y a de l'incompressible : les traitements se calent sur les règles, certains protocoles demandent deux mois de préparation, la Sécurité sociale impose un mois de délai légal avant remboursement.
Elle ose même une idée à contre-courant : le temps qui passe peut être une chance. « Se laisser le temps peut laisser au couple le temps d'avoir une grossesse spontanée. Et c'est toujours mieux : elles sont plus physiologiques, avec moins de risques obstétricaux, moins de fausses couches. » Face aux couples très pressés qui partent vers le privé ou vers l'Espagne, elle ne juge pas mais note : « Quand je vois en consultation un couple vraiment très pressé, je sais déjà qu'il n'est pas dans les meilleures conditions. »
Quant au mythe du spécialiste providentiel qui trouve « la formule magique » après dix ans d'errance l'intervieweuse cite le cas d'un couple dont le problème, une simple varicocèle, a été identifié en deux semaines en Espagne après une décennie de FIV en France , elle le remet à sa place avec le même calme statistique : « Ça arrive. La plupart du temps, c'est beaucoup de chance. »
Le poids psychique, et les médecins alarmistes
Elle ne minimise rien, pourtant, de la dureté des parcours. « C'est un parcours très éprouvant. Un parcours qui nécessite de se faire mal en se faisant des piqûres, on se fait mal. Se déshabiller, s'installer, faire des échographies tous les deux jours, des prises de sang tous les deux jours. Il y a beaucoup de couples qui se remettent en question, qui se séparent, qui font une pause, qui abandonnent parce que c'est trop lourd. »
Et elle pointe une responsabilité qui incombe à ses pairs : la manière d'annoncer. « On peut annoncer beaucoup de choses à une personne, mais la façon dont on va l'expliquer peut changer complètement son vécu. Il y a encore beaucoup de médecins très alarmistes, et je ne pense pas que ce soit la meilleure façon de prendre en charge les couples infertiles. » Sa règle à elle relève presque de la déontologie de l'espoir : « Il n'y a jamais 0 ou 100 % de chances de grossesse. Zéro, on ne peut le dire que s'il n'y a pas d'ovaires, pas de testicules, pas d'utérus. Sinon, jamais. » Peut-elle être catégorique ? « Non. Jamais. »
Appariement, DPI, surmédicalisation : les zones grises
Sur l'appariement des gamètes cette pratique qui consiste à choisir un donneur ressemblant aux receveurs , elle rappelle le cadre : en France, le don est anonyme et il est interdit de choisir son donneur ; c'est le CECOS qui apparie, sur la base des caractéristiques exprimées lors d'un premier bilan, des traits physiques jusqu'aux origines géographiques. Pour les femmes seules, la règle retenue a été d'apparier sur les caractéristiques de la femme elle-même. Elle confirme la difficulté majeure : la pénurie de donneurs et donneuses issus de certaines origines. Et apporte une précision qui compte, au vu des témoignages de femmes racisées qui se sont vu opposer des refus : proposer des gamètes ne correspondant pas à l'ethnie d'origine, « ça arrive régulièrement pour des ethnies rares. Et si le couple ou la patiente est d'accord, ça se fait. » Autrement dit : c'est possible ce qui rend d'autant moins justifiables les blocages que rapportent certaines patientes ailleurs. « Ce qui compte, c'est surtout le projet parental. »
Sur le diagnostic préimplantatoire, elle démonte une autre idée reçue : non, tester génétiquement tous les embryons n'augmenterait pas les chances. « En faisant la biopsie d'un embryon, on peut le fragiliser, parfois le détruire. Cette procédure reste réservée en France aux maladies génétiques graves et elle ne rend pas nécessairement service au couple » en dehors de ces cas. Sa philosophie générale tient en une phrase : « Globalement, la nature fait bien les choses. Quand c'est possible de faire naturellement, il vaut mieux laisser faire sans intervenir. Il faut toujours mesurer la balance bénéfices-risques. » Elle reconnaît d'ailleurs que la PMA n'échappe pas à la « cascade d'interventions » bien connue en obstétrique : « À partir du moment où on entre dans un processus médical, ça devient médical. Tout nécessite tout de suite une surveillance et des mesures correctives. » D'où le mouvement de fond qu'elle décrit : s'éloigner de la systématisation, aller vers la personnalisation.
Une bonne nouvelle, enfin, à marteler contre les angoisses : les enfants issus de la PMA « n'ont pas plus de risques de malformations ni de complications neurologiques. Ils sont tout aussi viables que les enfants issus de grossesses spontanées. » Et une grossesse obtenue par PMA se surveille comme n'importe quelle autre les complications observées tiennent le plus souvent à la pathologie d'origine (diabète gestationnel plus fréquent en cas de SOPK, complications vasculaires avec l'endométriose) qu'à la technique elle-même. « Pour nous, le succès, ce n'est pas juste la grossesse : c'est, à la fin, un bébé en bonne santé. »
Pourquoi parler ?
Un mot, aussi, sur les personnes trans, qu'elle accompagne à Tenon avec endocrinologues et chirurgiens, notamment pour la préservation de fertilité. Elle défend le principe des centres référents spécialisés comme le sien l'est pour le cancer et la grossesse, recevant des patientes de la France entière tout en reconnaissant que la stimulation « se fait de la même manière chez un homme trans que chez une femme cis », moyennant une prise en compte des traitements hormonaux antérieurs. Aux inquiétudes sur l'accessibilité, elle répond expertise ; le débat reste ouvert.
Alors, pourquoi avoir donné une heure de son temps à ce documentaire ? Sa réponse boucle la boucle : « C'est très important de transmettre les informations aux femmes, aux couples. Que les gens comprennent qu'on ne fait pas de magie, qu'il y a beaucoup de choses qui ne dépendent absolument pas de nous et qu'eux, avant même d'arriver en consultation, peuvent faire beaucoup de leur côté. »
Et si elle avait une baguette magique ? Elle commence par rappeler le paradoxe éthique qui pèse sur sa spécialité « on a affaire à des femmes en bonne santé, dans la grande majorité des cas, et parfois on prend des risques pour ces femmes en bonne santé » avant de formuler un vœu qu'elle qualifie elle-même d'illusoire : « Trouver un jour des solutions pour toutes les patientes, pour toutes les situations. Que toutes puissent avoir un bébé à la fin de la prise en charge. »
Illusoire, peut-être. Mais venant de quelqu'un qui a passé une heure à dire la vérité sur ce que la médecine ne sait pas faire, ce vœu-là a une valeur particulière : celle d'une promesse qu'on ne fait pas à la légère.