Elsa : « On ne devient pas mère parce qu'on a un bébé. On devient mère en étant entourée. »

Elle a accouché chez elle, accompagnée de sa sœur et d'une sage-femme. Elle a traversé un post-partum qu'elle décrit comme un tsunami. Aujourd'hui doula à Montpellier, Elsa, 38 ans, accompagne les femmes et les couples dans ces passages que notre société a désappris à entourer.

Elsa a 38 ans, un fils de 11 ans, et un mot pour définir son métier qui ne figure dans aucune convention collective : doula. Une femme auprès des femmes. Une présence dans les moments charnières la grossesse, la naissance, le post-partum, mais aussi le deuil, les grandes transitions de la vie. Un métier qui, dit-elle, « a toujours existé » mais qu'on a longtemps oublié de nommer. Son histoire à elle commence bien avant sa formation. Elle commence dans une salle d'opération où elle n'était pas, auprès d'une sœur dont les mots l'ont percutée pour longtemps.

La première graine : l'accouchement de sa sœur

Demandez à Elsa d'où vient son chemin, et elle ne vous parlera pas d'abord d'elle. Elle vous parlera de sa grande sœur, de ce premier accouchement qui devait être une fête et qui s'est terminé en césarienne d'urgence, après dix-huit heures de travail. « Elle était vraiment super enthousiaste à l'idée d'accoucher. Et moi, j'ai été choquée. Choquée par ses mots, par sa tristesse, sa colère. » Sa sœur a été séparée de son enfant. Et les mots qu'elle a employés ensuite sont restés gravés : l'injustice. « Le fait de ne pas être entendue, de ne pas être reconnue comme la personne centrale qui est en train de vivre le moment avec son enfant. De se sentir dépossédée de ce qu'elle est en train de vivre. »

Dépossédée. Le mot est fort, et il dit quelque chose que beaucoup de femmes reconnaîtront. Pour Elsa, cette expérience a été « une des premières graines ». Elle a commencé à se demander ce qui avait manqué à sa sœur pour se sentir légitime de dire : non, ce n'est pas OK pour moi, je veux qu'on expérimente autre chose. Et elle a compris, en cheminant, que l'histoire ne commençait pas dans la salle de naissance. « C'est vraiment intéressant de comprendre ce qui s'est joué pour la femme dans sa vie avant qu'elle mette au monde son bébé. Parce qu'un impact comme ça elle évoque les violences faites aux femmes peut t'empêcher de t'ouvrir pour mettre au monde ton bébé par voie basse. »

L'histoire de sa sœur ne s'arrête pas là. Deux ans plus tard, un deuxième enfant arrive. Cette fois, elle choisit un accompagnement global avec une sage-femme en plateau technique et elle vit un accouchement par voie basse après césarienne. « Cette merveilleuse expérience de pouvoir être pleinement dans son choix, d'aller au bout. De réparer à la fois son corps et de vivre cette rencontre avec son bébé. » Pour Elsa, la démonstration était faite : le vécu d'une naissance n'est pas une loterie. Il dépend de l'accompagnement, de la préparation, de la place qu'on laisse ou pas à la femme qui enfante.

« Je vais accoucher à la maison »

Quand son propre enfant s'annonce, la décision vient « très simplement dans la discussion » : je vais accoucher à la maison. Ni militantisme affiché, ni bravade. Une évidence, nourrie par ses années passées à New York « ce sentiment d'avoir envie de vraiment comprendre et d'être actrice de ma vie, pas de subir les choses » et par les lectures que lui partage son compagnon de l'époque.

Sa sœur lui donne le réflexe pratique : regarde s'il y a une sage-femme qui pratique l'accompagnement global et l'accouchement à domicile dans ton département. Il y en avait une. Et autour d'elle, un gynécologue ouvert, qui suivait ses échographies de contrôle sans jamais la mettre sous pression, qui respectait son choix. Elsa insiste sur ce point, parce qu'elle sait aujourd'hui à quel point c'est rare : « Ça ramène l'idée qu'on peut avoir un accompagnement médical et un accompagnement non-médical qui soient liés. Pour moi, le combo idéal, c'est d'avoir son gynéco, sa sage-femme et sa doula. Les trois sont tout à fait compatibles. »

Elle accouche à 41 semaines et 5 jours « vraiment à la limite de ce qui est légal en France pour l'accouchement à domicile » sans que personne ne lui ait mis la pression des dates. « Ça m'a préservée. Ça m'a permis de vraiment vivre mon processus. » Le récit qu'elle en fait a la simplicité des choses justes : réveillée à 5 heures du matin, une envie irrépressible de cuisiner, puis à 7 heures, sur son ballon, des contractions « pas comme d'habitude ». À 8 h 30, elle est cramponnée à sa sœur, qui lui fait couler un bain. À 10 h 30, son fils est dans ses bras. Moins de quatre heures.

Sa sœur, cette fois de l'autre côté, « a clairement eu un rôle de doula de naissance. Elle murmurait à mon oreille. Elle m'a permis de relâcher, d'accompagner les vagues, de parler à mon fils, d'être vraiment dans cette bulle. » La boucle, déjà, se dessinait.

Accoucher à domicile ne veut pas dire accoucher librement

Mais Elsa ne raconte pas un conte de fées, et c'est ce qui rend son témoignage précieux. Car la fin de son accouchement, elle l'a vécue autrement. Quand sa sage-femme arrive, quelque chose se tend. « J'ai senti la tension qu'elle avait à ce moment-là. Elle m'a fait sortir de la baignoire. Et moi, toute jeune femme, nouvellement mère, je n'ai pas eu la force de lui dire : non, ce n'est pas OK pour moi, je suis bien là, je veux rester là. » La sage-femme la dirige vers la pièce prévue pour la naissance. « Elle a plutôt été dans une direction à me diriger qu'à m'accompagner, à me laisser prendre ma place. J'ai vécu la fin de mon accouchement comme un accouchement dirigé plus que comme un accouchement libre. »

Le constat est sans appel, et il bouscule une idée reçue : « Ce n'est pas parce qu'on accouche à la maison que l'accouchement est physiologique. »

Mais là où d'autres verseraient dans le règlement de comptes, Elsa fait un pas de côté. « Quand je raconte ça, ce n'est pas pour la mettre sur le bûcher. » Car pour elle, cette tension n'était pas un défaut personnel de sa sage-femme : c'était le symptôme d'un système. Les sages-femmes qui accompagnent des accouchements à domicile en France travaillent avec « une épée de Damoclès » au-dessus de la tête une posture professionnelle « extrêmement fragile », une vocation exercée sous la menace de ce qu'elle nomme, sans détour, une chasse aux sorcières. « Si on reconnaissait davantage la beauté de leur métier, si elles se sentaient soutenues, elles pourraient être davantage au service : agir sur les gestes techniques, et se détendre à donner les bons mots qui permettent cet amour et cette détente jusqu'au bout. »

Pourquoi ce manque de soutien ? Sa réponse est frontale : « Je pense que c'est une histoire d'argent. Il y a un enjeu économique énorme à ce que les naissances continuent d'exister principalement dans les maternités. Même si la loi autorise les femmes à accoucher là où elles veulent, dans les faits, on fait tout pour empêcher cette réalité. » Elle pointe au passage une désinformation tenace sur les coûts : un séjour hospitalier se chiffre en milliers d'euros, ce qu'on oublie simplement parce que la collectivité le prend en charge.

Le tsunami du post-partum

Si l'accouchement d'Elsa avait été préparé au millimètre, la suite ne l'était pas. « J'étais super bien rodée pour mon accouchement à domicile. Mais je n'avais que très peu de visibilité sur ce qui m'attendait en post-partum. » Face à son nouveau-né, elle est heureuse et paralysée. « J'avais peur de mal faire. J'étais terrorisée. » Il faut s'occuper de ce bébé 24 heures sur 24, et ses propres besoins passent au second plan. L'isolement pèse. L'allaitement questionne. Et quelque chose de plus ancien remonte : « J'avais une histoire énorme de déni de ce qu'était un post-partum dans ma famille. Des générations et des générations de femmes qui n'ont pas pris soin d'elles. Ça a été un tsunami. »

De ce tsunami, Elsa a tiré la conviction qui structure aujourd'hui tout son travail : « On ne devient pas mère parce qu'on a un bébé. On devient mère en le pratiquant, et en étant entourée de femmes qui sont passées par là et qui sont là pour nous soutenir, nous contenir, nous nourrir nous nourrir par les mots, par l'amour, par la nourriture, par les soins. »

C'est à New York, où elle rejoint le père de son fils pour ses premières années de parentalité, que la vocation prend forme. Autour d'elle, des mamans devenues mères après elle. Elle les soutient, les materne, naturellement. « Il y avait ce maternage qui découlait de moi et qui est devenu une telle évidence. » De retour en France, elle cherche, s'informe, et choisit une formation de yoga-doula un choix qui résonne avec les origines indiennes de son fils, et qui fait bien plus que la former : « Ça a contribué à guérir des espaces de femmes en moi. »

Ce que fait une doula, concrètement

Alors, que fait une doula ? D'abord, elle ne calque rien sur personne. « Toute personne est unique, donc tout accompagnement est unique. » Elsa accompagne des couples de tous horizons mamans solos, couples lesbiens, personnes transgenres, familles multiculturelles, anglophones de la préconception au post-partum, parfois seulement pour la naissance.

Pour les projets d'accouchement à domicile, sa méthode surprend : elle commence par élargir le champ. « Ne pas être focalisé sur : je veux un accouchement à domicile. Si on est focalisé là-dessus, pour moi, c'est une garantie que ça n'arrive pas. » Il faut explorer les peurs, gratter les freins, écouter le partenaire qui projette parfois des choses qui ne sont pas les désirs de la femme qui va enfanter. Et accepter que le chemin bifurque : certaines partent sur un projet de domicile et choisissent finalement la maternité ; d'autres font le trajet inverse, réalisant à quelques semaines du terme qu'être « dans mes odeurs, dans mon univers » est devenu l'évidence.

Le jour J, elle n'est pas forcément là beaucoup de couples préfèrent vivre la naissance sans elle, et elle se met alors « en mode silence, reliée au cœur avec la famille ». Quand elle est présente, son rôle tient dans un équilibre subtil : « Une présence ferme, mais en douceur. Je suis là, mais je ne suis pas omniprésente. » Tenir une main, masser, murmurer à l'oreille, s'occuper de la fratrie, cuisiner dans la pièce d'à côté pour préparer l'après. Et parfois, un seul rappel suffit à tout changer : « C'est toi la gardienne. C'est toi la reine. »

Les pères, eux aussi, trouvent leur place grâce à cette présence. « Ça les rassure énormément. Ça leur permet de se sentir encore plus légitimes auprès de leur femme, et de ne pas être seuls à traverser l'intensité de la vulnérabilité de leur compagne. D'être vus, eux aussi, dans leur vulnérabilité. » Avec la sage-femme, la répartition se fait naturellement : « Elle est dans son rapport technique, dans sa vigilance. Moi, je m'occupe de l'ocytocine, de la bulle, du soutien. » Deux places distinctes, complémentaires et, Elsa en est convaincue, la présence d'une doula soutient aussi la sage-femme elle-même.

Quant au post-partum, elle en a fait un terrain d'action prioritaire. Des rendez-vous hebdomadaires, des massages, des repas, de l'écoute. « La femme prend conscience à quel point c'est bon et justifié de vivre cet accompagnement. Se donner l'autorisation de recevoir, c'est central dans ce qu'elle va vivre après en tant que femme, en tant que compagne, en tant que mère. »

« Être doula, c'est clairement être féministe »

À la question de savoir si son métier est un engagement féministe, Elsa ne prend pas de gants : « Oui, c'est une évidence. On est des activistes. On vient questionner la place de la femme, ce qu'elle a le droit de faire, ce qu'elle veut, ce qui vibre au fond d'elle. Rééquilibrer l'égalité entre les hommes et les femmes. »

Elle ne masque pas pour autant les angles morts de son milieu. Interrogée sur la quasi-absence de femmes non blanches parmi celles qui accouchent à domicile, elle répond avec honnêteté : « Tu as raison. J'en vois très peu. » Une cliente, pour son troisième enfant, a finalement choisi le CHU à la dernière minute — pour des raisons de logistique et de sécurité. « Je ne sais pas si c'est qu'elles ne sont pas informées ou qu'elles n'en ont pas la possibilité. » La question reste ouverte, et le fait qu'elle accepte de la laisser ouverte plutôt que d'y plaquer une réponse toute faite en dit long sur sa manière d'être au monde.

Même honnêteté sur la question des hommes doulas : ils existent, certains « font ça merveilleusement bien ». Mais elle défend l'idée d'un instinct féminin, ancien comme le monde : « Depuis la nuit des temps, il y a des femmes qui se mettent autour de la femme qui accouche. Dans les tribus, en Afrique, en Asie, partout, il y a toujours eu cette organisation de femmes autour de la maman qui enfante. » Faut-il avoir soi-même accouché pour être doula ? Non, répond-elle sans hésiter. « Par contre, il faut avoir enfanté des projets, enfanté des choses dans sa vie. Et croire en la capacité de la femme à enfanter son bébé. »

De la sororité, alors ? « Peut-être bien. Je dirais qu'il y a vraiment cette question du maternage. Dire à la femme qui est en train de vivre cette intensité dans son corps : ma chérie, je te sens, je te comprends, je suis avec toi, je traverse avec toi. On y va ensemble. T'es pas seule. »

T'es pas seule. Trois mots qui résument peut-être tout ce que notre système de naissance a perdu en route et tout ce que des femmes comme Elsa s'emploient, une famille après l'autre, à réparer.

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