Nathan, papa trans : refuser le schéma, inventer le reste
Psycho-praticien en thérapie brève, Nathan est papa d'Arthur, deux ans et demi. Sa particularité : c'est un papa trans. Avec Amélie, la mère d'Arthur, ils ont fait des choix de vie qui questionnent les rôles genrés, l'hétéronormativité et ce que la société projette encore sur ceux qui poussent une poussette. Il parle avec une clarté désarmante de paternité, d'émotions, de filiation, et d'un deuxième enfant qu'il envisage de porter, malgré une loi qui, pour l'instant, ne le prévoit pas.
Il y a une image qui revient souvent dans l'interview de Nathan. Celle d'un homme avec une poussette dans la rue. Nathan, barbe légère, cheveux courts, sweat et jean, le même qu'il a toujours. Et pourtant : dès qu'il prend la poussette, les « Madame » fusent. Il lâche la poussette cinq minutes, et redevient « Monsieur ». La scène est absurde. Elle dit, mieux que n'importe quel discours, ce que la société a encodé dans ses réflexes les plus profonds : une poussette, c'est une femme qui la pousse. Un enfant en écharpe, c'est une mère.
« Cette projection de la société par rapport aux poussettes, ça me rend fou. La société a ce message ancré : c'est forcément une femme qui porte un enfant en écharpe, qui promène son enfant en poussette. Parce que l'homme, il est parti travailler. »
Nathan, lui, est resté à la maison. C'était un choix. Réfléchi, assumé, militant.
Refuser le schéma
Quand Arthur est né, Nathan et Amélie ont fait un calcul — pas seulement financier. Amélie travaille à Paris, Nathan à Lille. Son CDD arrivait à échéance. Ses indemnités chômage correspondaient peu ou prou à ce qu'il aurait gagné en reprenant un poste. La question s'est posée naturellement : qui reste à la maison ?
« On ne voulait pas correspondre au schéma hétéronormatif : c'est le mec qui va travailler et la femme qui reste s'occuper de l'enfant. Pour moi, le côté militant s'est ajouté en bonus. Les planètes s'étaient alignées, et on s'est dit : OK, on correspond pas du tout à ce schéma, et tant pis pour ce que les gens vont dire. »
Ce qu'ils ont dit, justement, c'est surtout de le féliciter. Lui. Comme si s'occuper d'un nourrisson était une performance exceptionnelle quand c'est un homme qui le fait. Nathan a posté un jour une question sur un groupe Facebook consacré aux couches lavables — il cherchait des conseils techniques sur le décrassage. Des dizaines de femmes lui ont répondu en le couvrant d'éloges. Il a répondu : « Je ne veux pas de remerciements. Je ne veux pas de bravo. Je fais ma part. »
Parce que voilà ce qu'Arthur voit depuis sa naissance : un papa qui fait le ménage, qui prépare les repas, qui apprend les cycles de la machine à laver et les taux d'absorption des couches lavables. Et un papa trans.
« Arthur a un petit garçon pour qui ça lui paraît normal de faire du ménage. Ses potes à la crèche, c'est maman qui s'occupe et papa qui n'est pas là, qui ne vient pas chercher à la crèche. Lui, c'est normal que papa s'active à la maison. On n'a pas voulu lui apprendre ça plus tard. On voulait que ce soit ancré. »
Un psycho-praticien face aux émotions de son fils
Nathan travaille en thérapie brève selon le modèle de Palo Alto — une approche centrée sur le présent, sur ce qui fait souffrir maintenant et sur ce qu'on peut mettre en place pour s'en sortir. Pas de retour systématique au passé, pas de diagnostic. Une observation fine de ce qui se joue dans les interactions, et une manière de s'adapter.
Cette formation, il la vit au quotidien avec Arthur.
« La chose que j'ai remarquée cette année-là, c'est que tout a été chamboulé au niveau des émotions. La fatigue décuple les émotions — que ce soit la peur, la fierté, la joie, la tristesse. Et de le voir lui, apprendre à montrer ses émotions, ça a été quelque chose de fascinant. »
Anecdote : Arthur, les trois premières semaines de sa vie, faisait « la gueule ». Nathan s'était résigné à avoir un colérique à la maison. Et puis ils ont compris : le bébé cherchait à faire le focus. Sa vision n'était pas encore développée. Il était frustré de ne pas voir nettement. Quand sa vue s'est améliorée, Arthur est devenu, selon Nathan, un enfant dont l'émotion dominante est tout simplement la joie.
Cette observation constante, ce regard attentif aux signaux de l'enfant, Nathan l'applique aussi à la question des émotions négatives. Il et Amélie ont décidé de ne pas les invalider.
« La société envoie le message, et surtout aux garçons, qu'être en colère c'est mal, qu'avoir peur c'est pas bien, qu'être triste ça ne se fait pas. Moi, j'ai été éduqué dans un truc où il fallait que je sois content tout le temps. Si j'étais triste, on me disait : "Tu n'as pas à être triste." Si j'étais en colère : "Calme-toi." Ça me faisait encore plus partir. Ce n'est pas du tout ce message-là que je veux envoyer à mon fils. »
Leur approche avec Arthur est simple à formuler, moins simple à tenir : accueillir l'émotion, la nommer, lui donner un sens. « La joie, ça permet de profiter du monde. La colère, ça permet de faire changer le monde. La tristesse, ça permet de pleurer le monde. La peur, ça permet de se protéger du monde. »
Il raconte le jour où Arthur l'a vu pleurer. Nathan était triste — il ne précise pas pourquoi. Arthur, deux ans, lui a posé la question avec ses mots et ses signes. Nathan a dit : « Papa, il est triste. » Arthur lui a fait un câlin. « J'étais triste sur le moment. Et là, juste ça, ce petit truc — tu découvres l'empathie — ça m'a fait pleurer, mais pas pour la même raison. »
Famille transparentale, passing hétéro
Nathan et Amélie forment ce qu'il appelle un couple transparental. Et cette réalité crée une tension permanente, subtile et épuisante : d'un côté, Nathan a un passing qui fonctionne — dans la rue, dans les administrations, il est perçu comme un homme cisgenre. De l'autre, lui et Amélie ne veulent pas disparaître dans l'invisibilité d'un couple hétéro cis.
« Il y a cette balance à trouver entre : on est une famille queer, mais on a un passing d'hétéro. Quand les gens nous appellent "messieurs dames" dans la rue, ça nous fait super plaisir. Et en même temps, on n'a pas envie de coller à ce stéréotype d'une famille hétéronormative cis. Parce que ce n'est pas le cas. »
Alors, ils rendent leur existence visible. Ils vont à la Pride. Ils participent à des événements. Ils répondent aux interviews. « On est transparent, mais pas invisibles. »
La naissance d'Arthur, administrativement, s'est passée sans accroc. Nathan s'est rendu à la mairie pour une reconnaissance anticipée. Il a montré sa carte d'identité. On lui a dit : « Félicitations, monsieur. » À l'état civil de la maternité, deux jours après la naissance, même chose : personne ne leur a posé de question sur le lien biologique. La filiation s'est faite automatiquement.
« On a vachement bénéficié du privilège hétéro. »
La génétique, c'est du bullshit
Arthur est né d'un don de sperme. Ni Nathan ni Amélie n'avaient accès à la PMA en France : Nathan parce qu'il est un homme trans dont le changement d'état civil a été acté — il a un M sur ses papiers — et Amélie parce qu'elle est une femme grosse, dont l'IMC ne correspond pas aux critères des centres de PMA, en France comme à l'étranger.
C'est le meilleur ami du couple qui a fait le don. Il est le parrain d'Arthur.
« J'avais peur de voir chez Arthur son parrain plutôt que moi. Et en fait, pas du tout. Il a la gueule de sa mère, mais il a complètement mes mimiques, mes comportements, mes façons de faire. »
Il cite l'exemple de ses petites phrases — « Et voilà » — qu'Arthur a repris mot pour mot sans que personne ne lui ait appris. Sa mère a demandé d'où ça venait. Nathan a répondu : « Ça, c'est moi. »
« La parentalité, c'est autre chose que de la génétique. C'est être là, à côté de son enfant, le faire grandir, partager des moments avec lui. »
Cette conviction, Nathan la porte depuis longtemps. Il a perdu sa mère biologique à trois ans. C'est sa mère adoptive qu'il appelle sa mère. « Je pense que j'ai un lien plus fort avec ma mère d'adoption qu'avec ma mère biologique. Donc ça, c'était déjà ancré en moi : la biologie, ce n'est pas ça. »
Deuxième enfant, et un combat juridique à venir
Nathan envisage de porter leur deuxième enfant. Il se sent prêt. Son corps le lui permet. Médicalement, ce n'est pas une impossibilité.
Juridiquement, c'est une terra incognita.
« Je n'ai pas accès à la PMA en France parce que je suis un mec trans qui a fait son changement d'état civil. Sur mes papiers, j'ai un M. Et je ne sais pas pourquoi la société a décidé que pour porter un enfant, il fallait avoir un F sur un bout de papier. On parle de ça, en fait. C'est rien de plus. »
Le cas de figure n'existe pas encore dans la jurisprudence française : un père trans, déjà reconnu comme père d'un premier enfant, qui en porte un deuxième avec sa compagne. Nathan et Amélie prévoient d'aller à l'état civil après la naissance « au culot » — en s'appuyant sur la première filiation pour établir la seconde. Ils savent que ça peut ne pas fonctionner.
« Le worst case scenario, ce serait qu'on me reconnaisse pas en tant que père de cet enfant et qu'en plus, on me supprime ma filiation avec Arthur. Parce qu'on ne sait pas, vu que ça n'existe pas. »
Le best case scenario, lui, ne fait que sembler raisonnable : qu'on ne leur pose aucune question, que la filiation se fasse automatiquement, comme elle s'est faite pour Arthur. Et si ça peut faire bouger la loi en chemin — « Ce serait incroyable. Je n'y crois pas une seconde, mais ce serait incroyable. »
Être là pour Arthur, pas pour défendre une cause
On pourrait croire que Nathan porte sur ses épaules la charge de représenter toute une communauté. Il s'en défend — sans agressivité, avec une clarté tranquille.
« On ne peut pas prétendre vouloir défendre tous les parcours trans, ni tous les parcours transparentaux, parce que chaque parcours est unique. Nous, on a ce fonctionnement-là et ça marche. On est des parents queers, mais on est des parents avant tout. Et c'est que le bien-être d'Arthur qui va primer. »
Sur l'injonction à la perfection que subissent souvent les familles queer — cette pression invisible d'être des parents exemplaires pour justifier leur droit à exister —, Nathan répond avec une franchise désarmante : « On s'en bat les couilles. On va faire des erreurs. On va se planter et on va se rattraper. Ce n'est pas grave. »
Ce qu'il retient de cette année passée avec Arthur, c'est plus simple que toutes les batailles juridiques et tous les regards dans la rue. C'est la première fois où Arthur a tendu son front pour recevoir un bisou. C'est ce « et voilà » qu'il a appris sans qu'on lui apprenne. C'est la façon dont il mord son doudou pour réguler une émotion trop forte, et dit « ayminé » quand ça va mieux.
« On n'a pas envie d'être entre toi et le monde. On a envie d'être à côté de toi pour être face au monde. »