Lolita RivÉ : « Personne ne dit aux enfants que personne n'a le droit de leur faire mal. C'est fou. »
Professeure des écoles à Paris, journaliste et autrice du podcast C'est quoi l'amour maîtresse ?, Lolita Rivé a décidé de faire ce que l'institution ne fait pas : parler aux enfants de leur corps, du consentement, des violences. Un entretien qui dérange les idées reçues et qui pose une question simple : pourquoi ce qui protège les enfants fait-il si peur aux adultes ?
Elle est devenue enseignante à 32 ans. Et en retournant à l'école — pas comme élève, mais comme adulte qui observe — elle a réalisé que rien ou presque n'avait changé. La violence entre enfants, toujours là. La violence des adultes envers les enfants, toujours là. Et surtout : l'ignorance des enfants sur des sujets fondamentaux — leur corps, leurs droits, le consentement — que tout le monde autour d'eux semblait tenir pour acquis sans jamais en parler.
« Je me suis dit qu'il fallait absolument parler aux enfants de ces sujets-là. Du consentement, de leur corps, des rapports entre eux, des discriminations. Des choses qu'ils vivaient, qu'ils expérimentaient et dont personne ne leur parlait — à part pour leur dire : ce n'est pas bien, non, c'est méchant, on ne fait pas ça. Sans leur dire quoi faire à la place. »
C'est de ce constat qu'est né son programme d'éducation affective, relationnelle et sexuelle, et le podcast C'est quoi l'amour maîtresse ? qui en rend compte. Un travail de terrain, fait au départ sans formation, presque sans ressources, et qui produit des résultats que personne ne devrait plus ignorer.
Commencer par les émotions, toujours
Le programme de Lolita Rivé ne commence pas par le corps ou la sexualité. Il commence par les émotions. C'est un choix pédagogique qui dit beaucoup sur sa philosophie : on ne peut pas parler de consentement à un enfant qui n'a jamais appris à identifier ce qu'il ressent.
« Qu'est-ce qu'on ressent ? Est-ce qu'on est mal à l'aise ? Est-ce qu'on n'a pas envie ? Est-ce qu'on a de la colère ? Je pars toujours de là. » Une fois que l'enfant sait nommer ce qu'il ressent — dans son corps, dans ses tripes — il devient possible de lui parler de consentement. Pas avec le mot, pas nécessairement, mais avec la réalité qu'il désigne : être à l'écoute de ce que l'autre ressent, et savoir exprimer ce qu'on ressent soi-même.
La violence physique entre enfants arrive ensuite dans la progression — et là, quelque chose se passe presque automatiquement. « Sans que j'ai besoin de rien dire, les enfants parlent des violences qu'ils subissent de la part des adultes. Parce que quand on dit à un enfant qu'on n'a pas le droit de taper, il dit : pourquoi les adultes, eux, me tapent ? » C'est là que Lolita Rivet aborde les droits des enfants. Et que se produit ce qu'elle décrit comme un moment toujours émotionnellement fort : apprendre pour la première fois à un enfant que personne n'a le droit de lui faire mal.
« Personne ne leur dit ça. C'est fou. Ils voient plein d'instits dans leur vie. Personne ne leur dit : personne n'a le droit de te toucher, de te faire mal. Et si ça arrive, ce n'est pas de ta faute. Ce n'est pas parce que tu es méchant. C'est l'adulte qui n'aurait pas dû faire ça. »
La colère n'est pas une maladie
L'un des fils rouges du programme, c'est la question de la colère. Pas pour l'éliminer — pour lui donner un espace et une forme. Parce que l'injonction habituelle faite aux enfants — arrête, c'est méchant, tais-toi — ne fait pas disparaître l'émotion. Elle la rend orpheline de tout moyen d'expression.
« Quand on dit à un enfant d'arrêter, on ne lui dit pas quoi faire à la place. Parce que cette émotion, il l'a toujours en lui. Il la ressent là. Dire à un enfant d'arrêter, c'est inefficace au possible. »
Ce que Lolita Rivé propose à la place : légitimer ce que l'enfant ressent, et lui donner des alternatives concrètes. Taper sur un coussin, courir, secouer les mains, crier si nécessaire — mais pas sur les autres. Elle dit aux plus grands qu'ils peuvent même dire des gros mots si ça aide. « Je préfère ça à ce qu'ils tapent leur camarade. »
Et elle met en garde sur les conséquences à long terme de ce qu'elle appelle l'émotion orpheline. « Les risques, c'est notre société. C'est une société très violente où des gens se permettent d'en taper d'autres parce que ça les défoule, où des gens n'écoutent pas le consentement des autres parce que c'est leur désir qui compte, leur pouvoir sur les autres. » Des adultes qui n'ont jamais appris à traverser leurs émotions autrement que par la violence, parce que personne ne leur a montré comment faire. Et qui, au passage, ont intégré que leurs émotions étaient une honte — quelque chose à faire disparaître, pas à traverser.
Le consentement dès la maternelle
Pour Lolita Rivé, le consentement n'est pas un concept réservé aux adolescents. C'est une pratique qui commence en petite section, avec des enfants de trois ans, et qui se décline dans chaque conflit, chaque câlin refusé, chaque jouet qu'on ne veut pas prêter.
« Le consentement, c'est juste ça : s'il dit non avec son corps, tu n'y vas pas. S'il dit oui avec sa bouche mais que son corps n'a pas envie, c'est le corps. Le corps sait mieux. Donc tu n'y vas pas. » Et elle réutilise ce principe dans toutes les situations du quotidien de classe — pas comme un cours magistral, mais comme un cadre permanent qui infuse la relation entre enfants.
Ce qu'elle observe ensuite est significatif : les enfants qui comprennent que le non de l'autre n'est pas dirigé contre eux, mais appartient à l'autre, souffrent moins du refus. « Ce n'est pas qu'il ne m'aime pas, ce n'est pas que je ne suis pas aimable. C'est que là, juste, il n'a pas envie. Comme moi, parfois, je n'ai pas envie. » Un apprentissage qui, élargi jusqu'à l'adolescence, changerait profondément la qualité des relations — amicales, amoureuses, sexuelles.
Mais il y a un paradoxe douloureux que Lolita Rivet nomme sans détour. On apprend aux enfants que le consentement compte — et puis on les force à embrasser la grand-mère, on ne les écoute pas quand ils disent non à un câlin, on chante : ce n'est pas gentil, je suis triste. Le chantage affectif, dès le plus jeune âge. « Les enfants, tu peux leur dire dix fois un truc. Si tu montres le contraire à côté, c'est ça qu'ils voient et c'est ça qu'ils retiennent. »
Parler de sexualité aux enfants ne les met pas en danger. Le silence, si.
L'argument qui revient le plus souvent contre l'éducation sexuelle à l'école est aussi le plus pervers : parler du corps et de la sexualité aux enfants les sexualiserait, en ferait des proies pour les adultes malveillants. Lolita Rivet le démonte méthodiquement.
« Ce qui se passe, c'est que les enfants sont abusés par les adultes parce qu'ils n'ont aucune information sur ces sujets. Un enfant qui ne sait pas qu'on n'a pas le droit de toucher ses parties intimes ne sait pas que c'est interdit. Il sent qu'il y a un truc qui ne lui plaît pas. Mais c'est un adulte, il a raison. Donc on obéit. »
Toutes les études disponibles montrent l'inverse de ce que prétend cet argument : un enfant informé parle plus vite, se défend mieux, sort plus rapidement du silence. L'information ne crée pas le danger — elle protège de lui.
Elle détaille aussi comment elle parle de sexualité quand les enfants posent la question : « La sexualité, ce sont des câlins que les adultes se font quand ils s'aiment. Leur corps à eux n'est pas fini. Ce n'est pas pour maintenant. Leur intimité à eux, c'est pour eux, seuls, dans leur bain, dans leur lit. Jamais avec un adulte. » Simple, clair, dédramatisé. Et sans rien occulter d'essentiel.
L'autre accusation fréquente : faire de la « propagande LGBT ». « La propagande hétéro est autorisée, puisqu'on parle aux enfants de princesses et de princes depuis qu'ils sont nés. Mais dire que deux princes peuvent se rencontrer, c'est interdit. » Elle le dit sans agressivité, mais avec la netteté de quelqu'un qui a réfléchi à ces objections depuis longtemps et ne les trouve pas sérieuses.
Les stéréotypes de genre : l'exercice d'inversion
Sur les stéréotypes de genre, Lolita Rivé utilise un exercice simple et redoutablement efficace : l'inversion. Une petite fée passe la nuit et échange les genres. Le lendemain matin, qu'est-ce que tu ne peux plus faire ? Qu'est-ce que tu peux faire que tu ne pouvais pas faire avant ?
Les réponses des enfants sont révélatrices. Les petits garçons, souvent, sont horrifiés à l'idée de devenir des filles. Les petites filles, moins. Ce déséquilibre dit quelque chose d'important : le féminin est encore massivement dévalué, perçu comme une restriction plutôt qu'une liberté. Mais l'exercice met aussi en lumière la dissonance que les enfants perçoivent déjà entre les cases qu'ils ont intégrées et la réalité de leur entourage. « Mon oncle a des chemises roses. Ma sœur fait du foot. » Les contre-exemples viennent d'eux-mêmes, et ils démontent les stéréotypes de l'intérieur.
L'école ne joue pas son rôle. Et c'est un choix politique.
Lolita Rivé n'a pas de mots assez forts pour décrire l'écart entre ce qui devrait exister et ce qui existe. Une loi de 2001 impose trois séances d'éducation sexuelle par an de l'école primaire au lycée. En 2024, 15 % des enfants en bénéficient. « Aucun enfant n'a des cours d'éducation sexuelle de la maternelle au lycée depuis qu'il est scolarisé. Ça n'existe pas en France. »
Les enseignants ne sont pas formés. Ils ne connaissent pas les chiffres — deux à trois élèves par classe subissent des violences sexuelles dans leur milieu proche. Ils ne savent pas quoi faire quand un enfant leur dit quelque chose. « Comment se fait-il qu'en 2024, on en soit encore là ? Ce n'est que politique. »
Sa proposition est concrète : former tous les professionnels qui travaillent avec des enfants — enseignants, animateurs, profs de sport — à reconnaître les signaux d'alerte, à accueillir la parole d'un enfant, à donner les informations essentielles sur le corps et le consentement. Financer les associations qui peuvent les accompagner dans cette formation. Et inscrire ces séances dans les emplois du temps, pas comme option, pas comme initiative individuelle, mais comme matière obligatoire, dotée de temps et de ressources.
« Ce n'est pas un luxe. Ce n'est pas une cerise sur le gâteau. C'est essentiel. »
Ce que les enfants ont à nous apprendre
Lolita Rivé termine sur quelque chose qui ressemble à une inversion de perspective. On pense protéger les enfants en les gardant dans l'ignorance, en les tenant à l'écart des sujets difficiles, en les maintenant dans une vulnérabilité que l'on croit naturelle. Mais cette vulnérabilité n'est pas naturelle. Elle est construite.
« Un enfant, ça se défend. Ça tape quand quelqu'un rentre dans son espace. Ça crie. Un enfant sait ce qu'il veut. Il va commencer à se soumettre quand il comprend que l'autre a un pouvoir sur lui — le pouvoir de le priver de tendresse, de sécurité. C'est là qu'il se soumet. Parce qu'il a peur. »
Rendre du pouvoir aux enfants — une parole entendue, un corps respecté, un non pris au sérieux — ne les fragilise pas. Ça les rend plus forts. Et peut-être, en retour, ça nous oblige nous, adultes, à nous regarder en face. À nous demander ce que nous avons reçu, ce que nous reproduisons, et ce que nous voulons vraiment transmettre.
« Les violences, ça ne fait que détruire. Ce qui fait de nous des bonnes personnes, c'est l'amour qu'on a reçu. C'est ça qui fait qu'on grandit bien et qu'on peut en donner aux autres. »
Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.