Marie et Sacha : « Sans aide extérieure, on ne serait pas ensemble aujourd'hui. »

Elles se sont rencontrées adolescentes, dans une école catholique de Liège. Treize ans plus tard, Marie, 30 ans, et Sacha, 27 ans, s'apprêtent à se marier. Entre-temps, il y a eu la honte, les familles qui ne voulaient pas voir, une relation devenue toxique, la dépression, puis la thérapie, qui les a sauvées. Un entretien à deux voix, d'une honnêteté rare, sur ce que c'est vraiment qu'aimer, et apprendre à aimer.

Il y a des histoires d'amour qu'on raconte en gommant les aspérités. Marie et Sacha, elles, font exactement l'inverse. Ensemble depuis treize ans, elles parlent de leurs débuts passionnés comme de leurs années les plus sombres : les disputes, les blessures qu'on s'inflige à tour de rôle, la drogue, la dépression. Et de ce qui a tout changé : oser demander de l'aide.

Sacha parle de lesbianisme et de thématiques LGBT sur les réseaux sociaux, où elle poste parfois des vidéos avec Marie. Elle travaille aussi dans la communication, à Liège, la ville d'où elle vient. Pourtant, elle refuse de se dire militante. Elle ne se sent pas à l'aise dans les manifestations ni dans les soirées du milieu militant. Elle voit des gens qui en font « beaucoup plus ». Et quand elle publie une vidéo drôle avec sa compagne, elle n'a pas l'impression de militer. Marie, qui a fait des études de communication avant de reprendre un master en ingénierie sociale, n'est pas d'accord. Leur histoire, telle qu'elles la racontent, lui donne plutôt raison.

Le dessin qui ne collait pas

Dans leur podcast, Marie et Sacha aiment poser une question : à quoi ressemblait le dessin de votre vie future, quand vous étiez enfant ?

Pour Marie, le dessin était tout tracé par les adultes autour d'elle : « Plus tard, tu auras un mari, tu auras des enfants. » Elle se voyait donc avec un mari, une maison, des enfants, « un labrador si tout se passe bien ». Mais très vite, elle a senti que ce dessin ne lui allait « qu'à moitié ». Sans savoir quoi, quelque chose clochait.

Sacha, elle, n'arrivait même pas à dessiner. Elle regardait les dessins des autres, ceux qu'on essayait de lui faire tracer. Elle pouvait s'imaginer avec des enfants, mais savait clairement qu'elle ne voulait pas les porter. Un mari ? « Peut-être un mari très flou, où on ne voyait pas que c'était un homme. » Elle en est convaincue : elle n'a vraiment pu se projeter dans l'avenir qu'une fois son homosexualité comprise.

Toutes deux se souviennent aussi des jeux d'enfants entre filles, ces moments de découverte qu'on vit lors des nuits passées les unes chez les autres. Des expériences qu'on range vite dans la case « petits jeux », mais que Sacha refuse de minimiser : « Pour moi, elles sont presque aussi valides que des expériences que j'ai vécues plus tard. On a tendance à fort infantiliser les enfants. »

Pour Marie, ce souvenir est lié à la honte. Un jour, les parents d'une petite camarade sont venus en parler à ses grands-parents, qui l'élevaient en grande partie. Elle garde en mémoire une scène précise, dans le hall d'entrée, sur trois marches, face à cette mère choquée. Ses grands-parents ne l'ont pas jugée. Mais la honte a été immense. Des années plus tard, lorsqu'elle a retrouvé cette fille dans la même école, elle a fait comme si elle ne la connaissait pas.

Ce silence autour de la vie affective des enfants, elles le dénoncent toutes les deux. D'où leur soutien sans réserve à l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle à l'école, adaptée à chaque âge. « Pourquoi laisser les enfants seuls face à ça, à penser que c'est honteux, plutôt que de les accompagner ? » Et Marie d'ajouter : en parler ne déclenchera pas « un raz-de-marée », au contraire, cela protège.

Des lesbiennes qu'on moque, ou qu'on ne montre pas

Les premières images de lesbiennes qu'elles ont croisées en disent long sur l'époque. Sacha était encore jeune quand elle a tapé quelque chose comme « filles qui s'embrassent » sur Internet. Elle est tombée directement sur de la pornographie. Des images qui l'intriguaient, mais qui ne ressemblaient en rien à ce qu'elle vivait. « Si j'avais été hétérosexuelle et que j'avais tapé "bisou", je ne serais pas tombée sur du porno. Je serais tombée sur un film, sur une belle image de gens qui s'embrassent. »

Pour Marie, la première représentation vient de sa mère, qui se moquait volontiers de Josiane Balasko dans Gazon maudit et, lors d'un mariage, de deux femmes butch : « Regarde les camionneuses. » Des commentaires sur leurs cheveux, leurs vêtements, leur physique. Marie comprend aujourd'hui que ce n'était pas un hasard. Sa mère voyait bien que sa fille était « garçon manqué », elle voulait la féminiser, lui imposer des robes, au prix de nombreux conflits. « Je pense qu'elle s'est dit : je vais me moquer des lesbiennes masculines, comme ça, elle ne le deviendra pas. »

Sacha a vécu la même chose, autrement. Au restaurant, son petit frère s'étonne un jour que leur marraine ait engagé un baby-sitter homosexuel. La réponse des adultes : « Oui, effectivement, c'est bizarre. Ce ne sont pas des gens comme nous. » Sacha, qui ressentait déjà tout cela depuis longtemps, en a été profondément choquée. De la honte, d'abord. Et surtout de l'incompréhension : pourquoi des gens ne seraient-ils pas heureux que d'autres s'aiment ? Aujourd'hui encore, elle ne comprend pas. « Non, toujours pas. »

« J'étais sûre que c'était une blague »

Marie et Sacha se rencontrent au lycée, dans une école « bourge-catho ». Elles ont des amis en commun, fréquentent les mêmes soirées. Sacha est déjà en couple avec une fille. Marie, elle, n'est sortie qu'avec des garçons, mais cette fille qui s'assume l'intrigue. Un mercredi après-midi, chez une amie, sous une couette, en écoutant de la musique, elles s'embrassent.

Pour Marie, c'est un choc. « Je n'ai jamais ressenti ça. J'ai des sentiments immenses, alors que j'ai eu pas mal de relations avant. » Elle devient « obsédée ».

Sacha, de son côté, n'y croit pas. À 14 ans, elle se trouve « moche, nulle », et ne comprend pas pourquoi la fille populaire et hétéro de l'école s'intéresse à elle. Elle est persuadée qu'il s'agit d'un piège, d'une de ces moqueries cruelles si fréquentes à l'adolescence. « J'étais certaine que ça allait finir comme ça. Qu'elle allait me dire : tu as cru que j'allais m'intéresser à toi ? » Il lui faudra du temps pour comprendre que ce n'était pas une blague.

D'autant que Marie, au début, veut que personne ne sache. Mais à force de traîner avec « la lesbienne de l'école », les rumeurs enflent. Chaque jour, on vient la trouver en récréation : « Tu n'es pas lesbienne, toi ? » Elle nie, jusqu'au jour où elle n'en peut plus et le dit à ses amis, qui ne la croient pas. Elle doit leur montrer des messages pour prouver qu'elle est sérieuse.

Et là, surprise : ça se passe bien. Si bien qu'un jour, lorsqu'une mère d'élève la traite de « sale lesbienne » devant l'école, c'est toute la cour qui hue cette femme. « Je me suis dit : en fait, ça ne change rien. Ils m'aimaient bien avant, ils m'aiment toujours bien. » Le paradoxe la fait encore sourire : « Le moment où on m'a le plus embêtée, c'est quand je n'assumais pas. »

Du côté des élèves, leur couple est traité comme n'importe quel autre. Plusieurs de leurs amis de l'époque le sont toujours. Les adultes, en revanche, c'est une autre histoire. Une enseignante vient leur faire « chut » quand elles s'embrassent dans la cour, là où tous les couples hétéros le font librement. Et un professeur gay, qui animait un espace en ligne où les élèves pouvaient se confier, vient un jour avertir une Sacha de 15 ans qui y avait écrit être lesbienne : « Fais vraiment attention. Après, tu ne pourras plus le retirer. » Elles apprendront plus tard que les enseignants homosexuels de l'école avaient déjà eu des problèmes avec la direction.

« Sacha, c'est l'exception qui confirme la règle »

Avant Sacha, Marie a eu quelques élans pour des filles, sans jamais se poser de questions. En soirée, on s'embrassait entre copines, ça ne lui faisait rien, sauf avec certaines. Elle ne s'interrogeait pas. Avec les garçons, elle se conformait : dans cette école, c'était la seule option. Ses amies semblaient trouver ça génial. Pas elle. « Je me disais : ce n'est pas le bon. Un jour, je trouverai l'amour. »

Elle pensait même, comme beaucoup de femmes avant elle, qu'elle était peut-être « cassée ». Avec Sacha, elle comprend enfin : « OK, ça va, je ne suis pas cassée. C'est vraiment chouette, l'amour. » Mais elle ne l'assume pas tout de suite. « Je me disais : Sacha, c'est l'exception qui confirme la règle. Moi, je suis hétéro. »

C'est une séparation d'environ un an, à l'adolescence, qui lui ouvre les yeux. D'autres relations, avec des filles et avec des garçons. « Personne ne vaut Sacha, mais les autres filles étaient quand même mieux que tous les mecs. » Peu à peu, elle se dit lesbienne. Sans honte. Puis avec fierté.

Cette fierté, elle l'explique ainsi : être lesbienne oblige à se poser des questions. On ne tombe pas enceinte par accident, il faut réfléchir à son désir d'enfant, à l'adoption, au modèle de vie qu'on veut. « Des questions que je ne me serais peut-être pas posées si j'étais restée dans la norme. Et je pense que se poser des questions, ça rend heureux. »

Un coming out à refaire tous les jours

Pourquoi tant de personnes n'explorent-elles jamais leur orientation ? La réponse des deux femmes tient en un mot : la norme. Et le confort qu'elle offre, même quand on n'y est pas vraiment heureuse. Car sortir de l'hétérosexualité, c'est devoir rendre des comptes. Sans cesse. Rassurer ses amies dans les vestiaires, se justifier d'appeler une copine « bébé », s'entendre dire qu'on n'a pas besoin « d'afficher » son homosexualité dès qu'on mentionne sa compagne.

Jeune, on ne vous croit pas : « On en reparle dans quatre ans. » Des années plus tard, alors qu'elles sont ensemble depuis cinq ans, l'une d'elles part en Australie et s'entend encore promettre qu'elle y rencontrera « de beaux surfeurs ». Et plus tard dans la vie, si l'on a eu des relations avec des hommes, il faut justifier ce passé. « C'est toujours le refaire. Tous les jours. »

Dans leurs familles, les coming out ont été rudes. Un soir, la mère de Marie écoute à la porte de sa chambre pendant qu'elle parle de Sacha sur Skype avec une amie. Elle entre en hurlant et lui ordonne de faire ses valises pour aller chez ses grands-parents : elle ne veut pas « vivre avec une lesbienne ». Vingt minutes plus tard, elle revient en pleurs, la serre dans ses bras : « Tout ce que je veux, c'est ton bonheur. » Par la suite, elle adorera Sacha, tout en ressortant des insultes lesbophobes à chaque dispute, « pour toucher là où ça fait mal ». Sa plus grande peur ? Que sa fille se coupe les cheveux et « devienne un garçon ».

La mère de Sacha, elle, sentait les choses mais faisait tout pour ne jamais les entendre. Le jour où la conversation finit par avoir lieu, elle est bouleversée : « Je ne sais pas comment je vais expliquer ça aux gens. » Sacha comprend alors l'angoisse qu'elle provoque. Pendant la séparation avec Marie, elle tente tout pour « devenir hétéro » : elle fait croire qu'elle sort avec un garçon, en réalité gay, puis avec un autre. Elle voit le soulagement de ses proches, leur fierté. « J'ai vraiment, vraiment tout essayé. Mais il n'y a rien à faire. »

Quand elles se remettent ensemble, Marie découvre une autre Sacha. Celle qui s'embrassait librement en public ne supporte plus de lui tenir la main dans la rue. Sacha le reconnaît : à force de décevoir son entourage, son regard sur elle-même a basculé. L'insouciance joyeuse de ses 14 ans a laissé place à la peur, notamment des agressions. Elle y travaille encore. « Je n'arriverai jamais à retrouver l'insouciance que j'avais à 14 ans. Mais j'aimerais m'en approcher le plus possible. »

La guérilla

Au début, leur histoire est fusionnelle, passionnelle. Sacha fait le mur la nuit pour aller dormir chez Marie. Puis, très vite, la relation devient toxique. Elles sont jeunes, leurs contextes familiaux sont difficiles. Il y a des disputes, des tromperies de part et d'autre. Et une spirale qu'elles décrivent avec une lucidité saisissante : « Tu m'as blessée, je vais te blesser quatre fois plus fort. Tu m'as blessée quatre fois plus fort, je vais te blesser mille fois plus fort. » Une « guérilla », dit Sacha, entre deux femmes pourtant profondément amoureuses.

À 18 ans, Sacha quitte ses parents et s'installe chez Marie, qui avait déjà quitté sa famille. L'alcool, la drogue, les sorties s'enchaînent. Marie s'en sort sans trop de séquelles. Sacha, non. Son état mental se dégrade gravement. Déscolarisée, en forte dépendance affective, elle ne parvient plus à fonctionner seule : se lever, manger, s'occuper. Elle supplie Marie de ne pas aller en cours, tant l'angoisse de rester seule est insupportable, et va jusqu'à exprimer des idées noires.

Marie, elle, se sent terriblement seule. Elle ne voit plus sa mère, ses grands-parents sont dépassés, ses amis lui répètent de partir. Un jour, elle dit à Sacha que c'est fini, que ce n'est plus vivable.

Ce que la thérapie a changé

C'est à ce moment-là que Sacha consulte une psychologue qu'elle qualifie d'« exceptionnelle ». Celle-ci lui dit d'emblée : « On ne va pas vous laisser comme ça. On va se voir toutes les semaines. » Sacha arrête la drogue, les sorties, et entame une véritable « redécouverte » d'elle-même : « Si Marie n'est pas là, qu'est-ce que je fais ? Qui suis-je ? Qu'est-ce que j'aime ? »

Quand elle propose à sa psychologue d'inclure Marie, celle-ci refuse, pour préserver leur lien, mais lui recommande une thérapeute de couple. Ce sera un tournant. Cette thérapeute ne les reçoit jamais séparément. Pas d'appels en aparté, pas de camps. Elle joue le rôle de médiatrice : chacune parle à son tour, l'autre écoute, on reformule, on fait des pauses.

Marie, qui « démarre au quart de tour », y apprend à dire stop et à se calmer avant de reprendre la discussion. Elle y trouve surtout des outils concrets, là où ses thérapies passées, marquées par son histoire familiale et la mort de son père, s'attardaient sur l'enfance. Toutes deux découvrent la communication non violente. Et une méthode qu'elles appliquent encore à la maison : en pleine dispute, s'asseoir, et commencer par ses propres torts. « On était tout le temps en train de pointer l'autre du doigt. On a changé de perspective : on se pointait soi-même du doigt. »

Elles ont suivi cette thérapie pendant des années, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus grand-chose à régler. « Sur la fin, on y allait plus pour discuter et rigoler. » Elles en sont convaincues : « Sans aide extérieure, on ne serait pas ensemble aujourd'hui. C'est certain. »

Elles ont aussi compris ce qui se jouait dans leurs disputes. Sacha rejouait sa peur de décevoir ses parents, ce besoin de vérifier que l'amour était toujours là. Marie rejouait son besoin qu'on ne vienne pas envahir son intimité. Et elles pointent un mécanisme rarement nommé : les tensions dans les couples lesbiens viennent aussi de l'isolement causé par la lesbophobie. Moins soutenues par leurs familles, elles n'osaient pas y confier leurs difficultés, de peur d'entendre : « Tu vois, ce n'était peut-être pas fait pour marcher. Regarde le voisin qui a fait médecine. » « Non, insiste Sacha. S'il y a de la toxicité, c'est aussi à cause de la lesbophobie. »

Se marier, à leur manière

Pour leurs dix ans, Marie fait sa demande. Sacha panique. Toute la honte liée à sa famille remonte d'un coup : il faudra l'annoncer. Elles mettent le projet de côté, d'autant que la pandémie arrive. Puis Sacha voit d'anciennes camarades se marier, et se surprend à trouver ça injuste. Elle comprend alors qu'elle porte un sentiment d'illégitimité face au mariage, elle qui n'en a jamais vu de lesbien, sinon moqué.

Leur réflexion est aussi politique. Marie cite Monique Wittig, pour qui le mariage hétérosexuel s'apparente à un contrat de travail de la femme envers l'homme. Mais elle se rappelle aussi que tant de lesbiennes, avant elles, auraient rêvé de pouvoir se marier. Sacha, qui ne voyait dans le mariage qu'« un bout de papier », reçoit en ligne des messages qui la font changer d'avis : une femme dont la compagne vit dans un pays où être lesbienne est dangereux, une autre dont les parents rejettent la relation et qui n'aurait aucun droit s'il arrivait quelque chose. « Je me suis dit que c'était une position privilégiée de dire : le mariage, je m'en fous. »

Alors elles se marieront en juin, simplement, à la maison communale, avant une grande fête avec leurs proches. Et les réactions ont dépassé toutes les craintes de Sacha. Un soir, son grand-père l'appelle, sa grand-mère criant « Bravo ! » en arrière-plan : « On a appris la merveilleuse nouvelle. Qu'est-ce qu'on est fiers ! » Ils débarquent ensuite chez elles avec une bouteille de champagne.

« Ça vaut vraiment le coup d'être soi-même »

À celles qui ont peur, jeunes ou non dans leur lesbianisme, Marie et Sacha ont d'abord une réponse qui fait sourire : « Les lesbiennes, c'est cool. » Puis Sacha se fait plus grave. Les choses peuvent s'améliorer, même avec une famille qui rejette. Et quand ce n'est pas le cas, on est souvent plus forte qu'on ne le croit. On apprend à faire le deuil de l'acceptation de certaines personnes, et on avance.

« On est toujours mieux en étant soi-même. Quand on revient là-dessus des années plus tard, on se dit : ça vaut vraiment le coup d'être soi-même. » Marie complète, simplement : « D'être lesbienne. »

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