Rokya : « Le besoin d'élimination, c'est le besoin mal-aimé. »
Psychomotricienne, formatrice et accompagnante parentale, Rokya est l'autrice d'un livre sur l'hygiène naturelle infantile, une approche qui consiste à répondre aux besoins d'élimination des bébés plutôt que de tout confier à la couche. En découvrant le flux instinctif libre, elle a fait un lien qui a bouleversé son rapport à ses propres règles. Un entretien sur les couches, les tampons, les signaux qu'on n'apprend pas à écouter, et les tabous qu'on transmet sans jamais les nommer.
Quand un bébé pleure, les parents déroulent mentalement une liste. Tu as faim ? Tu as sommeil ? Tu as froid ? Tu veux un câlin ? Il manque pourtant une ligne, observe Rokya : le besoin d'élimination. Et quand il y apparaît, c'est souvent trop tard, sous la forme d'un « vas-y, fais, je te changerai après ».
C'est de ce constat qu'est né tout son travail. Pour elle, le besoin d'élimination devrait être considéré au même titre que la faim et le sommeil : comme un besoin physiologique de base. « Tout le monde a entendu parler de la pyramide de Maslow. C'est à la base. Pour aller bien, il faut répondre à ces besoins. »
Répondre plutôt que laisser faire
L'hygiène naturelle infantile, explique-t-elle, c'est « répondre aux besoins d'élimination de l'enfant » : quand il envoie des signaux, ou à certains moments clés de la journée. L'idée est de ne pas le laisser « passif » face à son propre corps. Elle préfère d'ailleurs parler de « besoin d'élimination » plutôt que de propreté ou de continence, des mots qu'elle trouve chargés.
Le modèle classique, lui, consiste à démarrer l'apprentissage vers deux ans, deux ans et demi, souvent juste avant l'entrée à l'école maternelle. Et à attendre des résultats immédiats. « Les parents peuvent être très patients quand l'enfant porte des couches. Et dès qu'il fait quelques pipis au pot, ils voudraient qu'en une semaine, ce soit réglé. » Or c'est un processus, qui demande du temps, de l'expérience, de la connaissance de soi et de l'enfant.
Selon Rokya, un bébé naît avec la capacité de signaler ses besoins : il pleure, s'agite, grimace, et affine sa communication en fonction des réponses qu'il reçoit. Mais si l'on ne répond jamais à l'inconfort lié à l'élimination, il apprend que « ce n'est pas si important ». « Quand on ne répond pas, on éteint quelque part un comportement inné. » Résultat : dans ses accompagnements, elle se retrouve parfois à faire de la rééducation chez des enfants de deux ans, pour reconstruire ce qui n'a jamais été transmis.
La couche, « une toilette portable »
Dans l'imaginaire occidental, un bébé porte forcément une couche, et de préférence jetable. Un bébé sans couche paraît « presque sauvage » ou pauvre. Les couches lavables, elles, ont longtemps été associées à des parents « un peu perchés, un peu bobos ». Et quand on imagine un bébé sans couche, on l'imagine tout nu, alors qu'il pourrait simplement porter une culotte, comme n'importe qui.
Rokya n'est pas contre la couche. Elle la voit comme un « back-up », une protection au cas où, et non comme le réceptacle principal. Les vrais réceptacles, ce sont le pot, les toilettes, ou le lavabo pour les tout-petits. Elle aime bousculer ses interlocuteurs avec une formule : « La couche, c'est une sorte de toilette portable. » Ça fait l'effet d'un électrochoc, reconnaît-elle, mais tout le monde comprend.
Concrètement, elle conseille aux parents de proposer à l'enfant d'éliminer aux moments clés : au réveil, après chaque repas, en rentrant à la maison, en le sortant de la poussette ou du porte-bébé, juste avant le bain. « Ça ne vous surcharge pas, parce que c'est déjà votre quotidien. Vous appliquez à votre enfant ce que vous faites pour vous. » Et plus les parents proposent de façon régulière, plus l'enfant se remet à communiquer.
Trois signaux, et une notification
Au cœur de son approche, il y a une idée simple : on ne « se retient » pas. Le corps envoie des signaux progressifs, qu'il faut apprendre à reconnaître. Rokya en distingue trois. Le premier est subtil : une pensée, un léger tiraillement. Le deuxième est plus net : on sent que ça se remplit, que ça tire. C'est « le bon moment » : on s'est préparé, on pose son jeu, on y va sans frustration, et ça fait du bien. Le troisième, c'est le débordement : la douleur, l'urgence, et chez l'enfant, souvent, l'accident. « Et c'est une expérience assez traumatisante pour l'enfant, avec toutes les conséquences autour, les attentes parentales. »
C'est pour cela qu'elle déconseille le fameux « tu veux faire pipi ? ». Un enfant en train de jouer répondra toujours non, faute d'avoir fait son « petit scan corporel ». Elle préfère lui apprendre à évaluer l'intensité : « Tu as besoin beaucoup, ou pas beaucoup ? » Ainsi, au supermarché, parent et enfant peuvent décider ensemble s'ils ont le temps de finir leurs courses.
Pour faire comprendre ce mécanisme aux parents, elle utilise une image qu'elle partage avec l'intervieweuse : celle de la notification sur un téléphone. « Vous avez une notif qui vous dit d'aller aux toilettes. Vous n'allez pas courir, vous attendez poliment la fin de la conversation. Et si vous n'écoutez pas l'appel, après, ça déborde. La vessie n'en fait qu'à sa tête. »
Des tampons dont on ne pouvait pas se plaindre
Le parallèle avec les règles s'est imposé à elle presque par évidence. Elle a découvert le flux instinctif libre pendant son post-partum, alors qu'elle n'avait pas encore eu son retour de couches. « J'ai tout de suite été charmée. Je n'avais qu'une envie, c'était d'avoir mes prochaines règles. »
Car elle a tout essayé, et rien ne lui convenait. Les serviettes d'abord, que sa mère, dont le français n'était pas la langue maternelle, appelait des « couches ». « Tiens, on va te mettre une couche. J'ai cru que j'allais pleurer. » Puis les tampons, achetés en cachette au collège parce que « dans les séries américaines, c'étaient des tampons ». Puis la cup, présentée comme une alternative écologique. Chaque étape ressemblait à un progrès. Et à chaque fois, elle détestait ça, sans jamais le dire. « On ne peut pas dire qu'on n'aime pas les serviettes ou les tampons, parce qu'il n'y a que ça. »
Elle fait aussitôt le lien avec les couches : on ne se plaint pas d'une couche qui déborde, parce que c'est la seule chose qu'on propose au bébé. Et elle voit le même schéma chez les femmes : « On nous laisse éliminer dans nos culottes ou nos serviettes. On est passives face à nos règles. Tout comme on est passifs, en tant que parents, face au besoin d'élimination de l'enfant, et qu'on le rend passif. »
Même avec son premier enfant, elle a suivi le modèle classique sans se poser de questions : couches jusqu'à l'approche de l'école, puis le pot, dans le stress. « C'était une horreur. Je ne comprenais jamais les signaux. On ne m'avait jamais parlé de signaux. Je faisais parce qu'on me disait de faire. C'était un conditionnement. »
Une sensation sans nom n'existe pas
Depuis qu'elle pratique le flux instinctif, commencé en 2020, Rokya découvre des sensations qu'elle ignorait, ou plutôt qu'elle avait appris à ignorer. Les contractions pendant les règles, par exemple, qu'elle ne connaissait pas avant de lire le livre de son intervieweuse. Ou les douleurs d'ovulation, qu'elle ressentait sans jamais faire le lien, jusqu'à ce qu'une amie lui dise un jour : « Je crois que je suis en train d'ovuler, de ce côté. »
Sa formation de psychomotricienne lui offre une grille de lecture. « Quand une sensation n'a pas de sens, elle ne peut pas se transformer en perception. » Elle compare avec une odeur inconnue : tant qu'on ne sait pas que c'est du chocolat, elle passe sans laisser de trace. Une fois nommée, on la reconnaît. Il en va de même pour le corps. « J'entendais les signaux, mais je les mettais de côté, comme le bébé, parce que personne ne me donnait de feedback. »
Elle a aussi l'impression que son corps communique davantage depuis qu'elle l'écoute. « Comme s'il se disait : puisque tu veux y faire attention, je vais te le signaler un peu plus fort. » Ce qui manque, selon elle, c'est simplement la transmission. « Juste en parler, c'est déjà énorme. »
Aujourd'hui, elle ne reviendrait pas aux tampons. « C'est agréable de sentir son corps se vider. » Avec un tampon ou une cup, dit-elle, on ne sent plus son corps, seulement l'objet. Elle utilise des culottes menstruelles en complément, et reste indulgente avec elle-même quand elle n'a pas écouté un signal. Comme avec un enfant qui a préféré finir sa partie de Playmobil : « La prochaine fois, tu verras que c'est plus confortable de lâcher ton jeu, d'y aller et de revenir. »
Un secret sans explication
Ses premières règles sont arrivées très tôt, en CM2. Personne ne lui en avait parlé. Chez sa tante, elle n'ose rien dire et attend de rentrer chez elle pour en parler à sa mère. La réponse est paradoxale : « Ça y est, tu es grande. » Mais aussi : c'est un secret. On ne montre pas les serviettes sur le tapis de caisse du supermarché. Elle y voit la même logique qu'avec les enfants qu'on déclare soudain « grands » parce qu'ils vont au pot, un changement de statut brutal, sans accompagnement.
Sa mère lui donne un calendrier pour noter ses règles, qu'elle ne comprend pas et n'utilise pas. Elle tache ses vêtements, se sent fautive. Avec ses cousines plus jeunes, on attend que chacune ait eu ses règles pour pouvoir en parler. Avec son père, rien. « On ne parle pas du tout. »
Elle résume ce tabou d'une formule juste : « On est beaucoup dans l'implicite. C'est à l'enfant de comprendre ce qui est gênant ou pas. » Personne n'a jamais dit que les règles étaient sales ou honteuses, et elle refuse d'employer des mots qui n'ont pas été prononcés. Mais tout le laissait ressentir. « C'est un peu ça, le concept du tabou : ce n'est pas nommé. »
Elle en a mesuré l'ampleur en devenant mère d'un garçon. Son fils aîné, 14 ans, étend le linge, y compris ses culottes menstruelles. Elle ne cache rien, sans en faire un sujet. Sa mère, elle, aurait sans doute trouvé ça impensable. « Pour elle, ce sont des choses entre femmes. » Rokya ne se cache pas non plus quand elle traverse son syndrome prémenstruel. « Je l'éduque aussi à savoir que c'est comme ça, la vie d'une femme, les cycles. » Elle pense aussi qu'un garçon qui entend la moitié de sa classe parler de règles a le droit de comprendre.
Des âges arbitraires
Rokya rappelle que l'âge « normal » de l'apprentissage de la propreté n'a rien d'une vérité biologique. Selon elle, le sujet a longtemps été délaissé par les scientifiques, considéré comme une affaire de femmes, et n'a commencé à être étudié sérieusement qu'avec l'arrivée des couches jetables. Elle cite le pédiatre américain T. Berry Brazelton, qui a contribué à fixer des repères d'âge, et souligne ses liens avec l'industrie de la couche. En France, elle évoque Françoise Dolto et le fameux critère de l'enfant capable de monter et descendre les escaliers. Pour Rokya, il s'agissait surtout de mettre fin à des pratiques coercitives, comme laisser des bébés assis des heures sur des chaises percées.
Ailleurs dans le monde, en Chine, en Inde ou en Amérique latine, les familles accompagnaient depuis longtemps les bébés à éliminer, sans âge fixé. Le portage y aide beaucoup : une mère qui porte son enfant sent quand il veut s'éloigner, souvent parce qu'il a besoin d'éliminer. Rokya l'a elle-même vécu. « Il me repoussait, et je me demandais pourquoi. Si je ne l'avais pas lu, je n'aurais pas deviné. »
Elle se méfie d'ailleurs d'une science « assez ethnocentrée », qui a longtemps regardé de haut ces pratiques. « Si j'allais en Chine leur dire qu'ils font mal, ça n'irait pas. Ils n'ont pas besoin de notre avis. » Et elle encourage les parents à s'affranchir, eux aussi, de l'autorisation des crèches, des écoles ou des médecins pour faire ce qu'ils sentent déjà.
Ce qu'on ne croit pas sans le voir
Beaucoup de parents pratiquent sans le dire, raconte-t-elle. Ils remarquent que leur enfant va à la selle après le repas, l'installent aux toilettes « pour économiser une couche », puis élargissent peu à peu. « C'est de l'hygiène naturelle infantile, mais ils ne le disent pas. » L'intervieweuse observe la même chose chez les femmes qui pratiquent le flux instinctif.
Rokya a elle-même fait l'expérience de l'incrédulité. Son père a vu pendant des années sa pratique avec son fils cadet, sans rien dire. Puis, juste avant l'entrée à l'école, il a demandé : « Au fait, il va au pot ? » « Alors que j'avais publié un livre sur le sujet ! » Aux urgences, un jour, on ne l'a pas crue quand elle affirmait savoir quand son fils allait uriner, pour recueillir un échantillon. Elle a fini par s'organiser seule, devant le lavabo, avec la poche de prélèvement. « On ne nous croit pas, sauf si on nous voit. »
C'est pour cela qu'elle a voulu un livre solide, avec de l'anatomie, des schémas, de la neurophysiologie. Et un père en couverture. « Je voulais que, dans la librairie, un père se dise : ça peut être moi, avec mon bébé. » Sa légitimité de psychomotricienne l'aide à être entendue. Mais elle tient à rappeler que les vrais experts, ce sont les parents. « Moi, je suis juste là pour appuyer et expliquer. »
« Une période où j'ai le droit de penser à moi »
Aujourd'hui, son rapport à ses règles a changé. Elles sont presque un soulagement, parce qu'elles mettent fin aux symptômes prémenstruels, période où elle se sent moins patiente et moins bien dans son corps. Elle a compris que ce n'étaient pas les règles qui la rendaient irritable, mais les jours d'avant.
Elle accepte désormais ses cycles, elle qui avait appris adolescente qu'il fallait « être constante tout le temps ». Au travail, à l'hôpital, elle s'autorise à adapter ses séances. « Si je n'ai pas envie de faire des galipettes avec les enfants en consultation, je ne le fais pas. Je suis toujours aussi créative. » Et ses fils l'ont bien compris.
« C'est une période où j'ai le droit de penser à moi, où j'accepte d'être fatiguée. Les règles sont plus les bienvenues qu'avant. Ce n'est plus une contrainte. »