Morgan Dion : « On nous a appris la noblesse de la pauvreté. Il faut qu'on en sorte. »

Cofondatrice de PlanCash, une application mobile d'éducation financière par des femmes pour des femmes, Morgan Dion a elle-même connu les galères financières avant de devenir experte en négociation salariale, puis en investissement. Aujourd'hui, elle s'attaque à un système qui, depuis l'enfance, conditionne les femmes à moins demander, moins prendre, moins avoir.

Il y a quelque chose d'un peu vertigineux dans le parcours de Morgan Dion. Celle qui cofonde aujourd'hui une application dédiée à l'éducation financière des femmes a, pendant longtemps, été exactement dans la situation de ses utilisatrices : sans formation sur le sujet, sans filet de sécurité, à jongler avec de petits boulots pour payer ses études et son loyer. Ce n'est pas malgré ce passé qu'elle a créé PlanCash. C'est en grande partie grâce à lui.

« J'ai été étudiante précaire pendant six ans. Et si j'avais eu une éducation financière à l'époque, j'aurais peut-être mieux optimisé mes dépenses, mieux cherché les aides auxquelles j'avais droit. Ça m'aurait peut-être aidé à mettre du beurre dans les épinards. »

Cette trajectoire personnelle, elle ne la cache pas. Elle s'en sert. Parce qu'elle dit quelque chose d'essentiel : le manque d'éducation financière n'est pas une question de volonté, ni même de revenus. C'est une question de système.

Dépensière ou investisseuse ?

Avant de parler de solutions, Morgan Dion pose un constat qui dérange. Dans l'espace médiatique, les femmes et les hommes ne reçoivent pas le même message sur l'argent — et ce dès le départ.

« La plupart des médias traditionnels qui parlent d'argent aux femmes les mettent d'office dans une posture de dépensière. On va leur parler de comment faire les soldes, comment économiser. C'est un état d'esprit de dépendance à l'argent. Alors que 75 % des médias qui parlent aux hommes d'argent vont les mettre d'office dans une posture d'investisseur. On va leur parler de rendement, de crypto, de bourse, d'immobilier. »

Les hommes ne sont pas nécessairement plus compétents en finance au départ. Mais à force d'être positionnés comme des experts, ils se lancent. Le résultat est édifiant : les femmes ne représentent que 30 % des personnes qui investissent en bourse en France. Non pas parce qu'elles ne s'y intéressent pas — les utilisatrices de PlanCash prouvent le contraire — mais parce qu'on ne leur a jamais dit qu'elles le pouvaient.

« Les hommes, on leur répète toute leur vie qu'ils sont géniaux. Donc ils le pensent. Alors que les femmes, on est en permanence ramenées à nos défauts. Les magazines, l'éducation, en permanence, on nous inculque le fait qu'il faut douter de soi tout le temps. Et donc les femmes ont intégré qu'il fallait avoir absolument toutes les connaissances pour se lancer. »

C'est une prophétie autoréalisatrice : convaincues qu'il leur manque quelque chose, elles attendent. Et pendant ce temps, l'écart se creuse.

Ça commence à six ans

Ce conditionnement ne surgit pas à l'âge adulte. Il commence bien plus tôt, dans des gestes si ordinaires qu'on ne les remarque plus.

« Un enfant, dès l'âge de six ans, est capable de comprendre et de reproduire la relation financière qu'il voit chez ses parents. Quand c'est toujours maman qui fait les courses au supermarché et papa qui paye les vacances ou la voiture, quand c'est papa qui parle de son salaire mais jamais maman, ce sont des schémas qui s'imprègnent dans l'inconscient. »

L'argent de poche en est une illustration concrète. En moyenne, les garçons en reçoivent plus que les filles — pour deux raisons, explique Morgan Dion. Premièrement, parce qu'on considère implicitement qu'ils le méritent plus. Deuxièmement, parce qu'on leur a appris à demander davantage. « Les petits garçons apprennent très tôt à vouloir plus et à demander plus. Alors que les filles, on se contente de rester à notre place. Il ne faut pas faire de vagues, il ne faut pas que les gens se fâchent contre nous. Ce n'est pas de l'inné, c'est de l'acquis. »

À l'autre bout du spectre, il y a la question de la visibilité de la richesse. Pour un homme, afficher sa réussite financière est un marqueur de statut social. Pour une femme, c'est une invitation aux remarques. « Si on ose montrer des signes extérieurs de richesse, on se prend des remarques très rapidement. Ça nous pousse à rejeter ce qui est de l'argent, parce qu'on a l'impression que ça va nous apporter plus d'ennuis qu'autre chose. »

Et puis il y a l'argument ultime, celui qui résume à lui seul plusieurs décennies de conditionnement : « On nous a appris la noblesse de la pauvreté. On nous dit qu'on devrait déjà être contentes de ce qu'on a, qu'on ne devrait pas demander plus. »

Qui vient sur PlanCash — et pourquoi

L'application compte aujourd'hui plus de 10 000 abonnées. Leurs profils sont variés, mais leurs questions convergent vers un même point de départ : pas le manque de confiance, pas le manque d'argent. Le manque de mode d'emploi.

« Quand on a lancé les formations, on pensait que la problématique principale des femmes, ça serait : "Je n'ai pas assez confiance pour me lancer." Mais ce qui les bloquait, c'était : "Concrètement, je fais comment ? J'ai compris que c'était important, mais je commence par quoi ?" »

Il y a les jeunes femmes qui rentrent sur le marché du travail et veulent poser des bases solides dès le départ. Il y a les trentenaires qui ont vu leurs mères subir de plein fouet les divorces des années 1980-90, et la précarité qui s'ensuit — les femmes perdent significativement plus en revenus lors d'un divorce que les hommes. Il y a les quarantenaires qui, après une séparation, repartent de zéro et doivent apprendre ce qu'on ne leur a jamais enseigné.

Et il y a un fil commun qui traverse tous ces profils : l'envie que leur argent serve à quelque chose. « Ces femmes sont intéressées par le rendement, mais elles le font aussi dans un intérêt pour le futur — proche ou lointain. Elles veulent avoir de l'impact, pas seulement sur leurs propres finances, mais sur la société et sur le monde de manière générale. » Elles veulent comprendre les labels ISR, savoir quelles entreprises elles financent, s'assurer que leur épargne ne sert pas à des industries polluantes ou à de l'armement.

L'épargne comme outil de liberté

Morgan Dion démonte une idée reçue au passage : l'éducation financière ne serait utile qu'à celles qui ont déjà de l'argent. C'est faux.

« La bonne paie ne fait pas la bonne gestionnaire. On peut avoir des comptes très carrés et épargner beaucoup plus quand on a des petits revenus. Parce que quand on a de gros revenus, on se laisse entraîner par une inflation du style de vie. »

L'épargne, avant même d'être un outil d'investissement, est un outil de liberté. « L'épargne, c'est avoir des ressources financières de côté, facilement accessibles, qui peuvent être mobilisées pour échapper à une situation toxique — que ce soit au travail, ou se payer une chambre d'hôtel quand on doit fuir un conjoint violent. »

Dix euros par mois, dit-elle. C'est par là que ça commence. Et plus tôt on prend l'habitude, plus elle devient automatique.

Féministe et rentable : l'équation impossible ?

Quand Morgan Dion et son associée Léa ont lancé PlanCash, on leur a souvent posé la question : pourquoi pas une association ? Ça aurait été plus facile à financer, plus "cohérent" avec leur mission sociale.

Elle refuse cette logique — et pour de bonnes raisons.

« Une association vit de subventions, elle est capée sur ses salaires, elle ne génère pas de chiffre d'affaires. Et nous, on est en train d'expliquer qu'il faut que les femmes s'enrichissent. Ce serait complètement incohérent de prendre ce format-là. »

Être une entreprise engagée a un coût. PlanCash refuse des partenariats avec des FinTech dont les pratiques ne correspondent pas à ses valeurs. « Si avec mon associée, on décide que ce n'est pas le cas, on refuse des contrats et donc de l'argent. Être une entreprise engagée, c'est forcément perdre un peu d'argent. »

Mais c'est aussi, parfois, en gagner différemment. Pour financer le développement de l'application mobile, PlanCash a choisi de lever des fonds auprès de sa propre communauté. Des femmes qui utilisaient l'application, qui croyaient au projet, qui ont décidé de mettre leur argent où leurs convictions. « La sororité, ce n'est pas un vain mot. Notre communauté composée quasi uniquement de femmes est venue participer au financement de notre entreprise. Et en venant soutenir une entreprise féministe, elles sont devenues investisseuses. Actionnaires. Si on touche des bénéfices, elles touchent des bénéfices. »

Six millions d'euros investis par des utilisatrices — le chiffre dépasse largement la symbolique.

L'obstacle de la levée de fonds

Le chemin n'a pas été sans embûches. Morgan Dion décrit avec une précision désabusée ce qu'elle a vécu lors des discussions avec des investisseurs traditionnels.

Pour une levée de fonds de 300 à 350 000 euros — modeste à l'échelle d'une startup — on leur demandait des business plans sur cinq à dix ans, des projections d'une minutie habituellement réservée à des levées de plusieurs millions. Et surtout, les questions posées révélaient un biais systématique. « On nous posait des questions sur : "Comment vous allez faire dans telle situation négative ?" Alors que les hommes, on va leur demander : "Quand vous aurez atteint tel objectif, c'est quoi l'étape d'après ?" On positionne d'emblée les hommes comme ayant du succès, et les femmes comme vouées à échouer. »

Ce n'est pas un ressenti subjectif. C'est documenté — notamment par le baromètre annuel de SISTA, fonds d'investissement spécialisé dans le soutien aux entreprises fondées par des femmes. Les chiffres sont là. Les biais aussi.

La parentalité, point de bascule

Si Morgan Dion avait une baguette magique, elle ne s'en servirait pas d'abord pour créer plus d'applications ou former plus de femmes. Elle s'en servirait pour corriger un mécanisme structurel qui, à lui seul, explique une grande partie des inégalités financières entre hommes et femmes.

« Si j'avais une baguette magique, je ferais en sorte qu'il n'y ait plus d'inégalité dans la parentalité entre les pères et les mères. Parce qu'en réalité, sans qu'on s'en rende compte, c'est le point de départ d'énormément d'inégalités financières. »

C'est au moment de la naissance d'un enfant que les trajectoires professionnelles des hommes et des femmes divergent vraiment. Les femmes acceptent des emplois plus proches géographiquement — donc souvent moins bien rémunérés. Elles passent à temps partiel. Leurs revenus baissent, leur patrimoine stagne. Et l'écart, une fois creusé, se referme rarement.

La solution n'est pas mystérieuse. Elle existe. « Il faudrait que le congé paternité soit le même que le congé maternité. Il faudrait que la parentalité soit mieux accompagnée financièrement, que le secteur de la petite enfance soit reconnu, financé, que les professionnels de la petite enfance soient rémunérés à ce qu'ils méritent. »

Ce ne sont pas des utopies. Ce sont des choix politiques. Et pour l'instant, ils ne sont pas faits.

En attendant, Morgan Dion continue. Elle forme, elle informe, elle construit — avec la conviction que l'éducation financière est un outil politique autant qu'individuel. Que comprendre comment fonctionne l'argent, c'est aussi comprendre comment fonctionne le pouvoir. Et que si le système ne comble pas les inégalités à leur place, les femmes peuvent, entre elles, commencer à le faire.

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