Gabrielle Richard : « L'hétérosexualité va tellement de soi qu'on ne trouve pas nécessaire de la nommer »

Sociologue spécialisée dans les questions de genre et de sexualité en milieu scolaire et familial, Gabrielle Richard met des mots sur un système si bien huilé qu'il en est devenu invisible : l'hétéronormativité. Comment une norme aussi omniprésente façonne nos identités, empêche les questionnements, et ce que l'école et la famille pourraient faire autrement.

Il y a des concepts qui, une fois entendus, changent la façon dont on regarde le monde. La présomption d'hétérosexualité en fait partie. Le mot est technique, la réalité qu'il décrit est universelle et c'est précisément cette universalité qui le rend si difficile à percevoir. Quand tout le monde baigne dans quelque chose depuis sa naissance, personne ne pense à lever les yeux pour le regarder.

Gabrielle Richard, sociologue, a fait de ce regard oblique sa spécialité. Elle s'intéresse à la manière dont les questions de genre et de sexualité viennent percuter des institutions dites normatives l'école, la famille et à ce que ça produit sur les personnes qui n'entrent pas dans la case prévue. Ce qu'elle décrit n'est pas abstrait. C'est notre quotidien.

La norme qu'on ne voit pas

Comment peut-on grandir pendant des décennies sans jamais questionner son orientation sexuelle, pour se rendre compte ensuite qu'on n't était peut-être pas si hétérosexuelle qu'on le pensait ? La question semble anodine. Elle ne l'est pas.

« Sur le plan sociologique, on peut avoir des informations qui nous amènent à comprendre ce qui fait qu'on ne questionne pas sa nécessaire hétérosexualité pendant souvent des années », explique Gabrielle Richard. « Il y a une notion qu'on appelle la présomption d'hétérosexualité : c'est simplement le fait qu'on associe très étroitement, dans nos sociétés occidentales notamment, l'hétérosexualité à la normalité. C'est ce qui est vu comme allant de soi — tellement allant de soi que ce n'est jamais, ou presque jamais, questionné. »

Ce mécanisme est d'une efficacité redoutable. Quand on grandit dans un environnement — famille, école, médias — qui ne présente l'hétérosexualité que comme la seule option existante, on ne cherche pas d'alternative. Non par déni, non par lâcheté, mais simplement parce qu'on n'a pas les outils pour imaginer qu'il en existe une. « Se comprendre autrement qu'hétérosexuelle, il faut être en mesure de prendre conscience que c'est ce qui se joue et qu'il y a des alternatives. Ces représentations-là ne sont pas facilement accessibles, disponibles, et positives. »

L'hétéronormativité : un grand mot pour une réalité très concrète

Le mot peut faire peur. Il ne le devrait pas. L'hétéronormativité, c'est simplement le fait de concevoir que l'hétérosexualité est la norme et de construire ses institutions, son langage, ses pratiques sociales en conséquence.

Un exemple banal, que tout le monde a vécu : « Si je suis en interaction sociale avec mon voisin ou ma voisine, il n'est pas rare qu'on me demande, parce qu'on me perçoit comme femme : "Où est ton mari ? As-tu un copain ?" Jamais ou rarement va-t-on ouvrir le champ des possibles en disant : "As-tu quelqu'un dans ta vie ?" et même, "S'il y a quelqu'un, il est possible que ce soit une femme, un homme, une personne non-binaire." »

Ce petit détail langagier la question posée à l'avance a des effets concrets et durables. Pour une personne non hétérosexuelle, chaque interaction ordinaire peut devenir une contrainte : soit faire son coming out (avec le risque que ça représente dans un contexte inconnu), soit jouer le jeu de l'hétérosexualité et se taire sur qui on est vraiment. « C'est pour ça, c'est parce qu'il y a une présomption d'hétérosexualité que le coming out est nécessaire. Beaucoup de personnes hétérosexuelles pensent : "Pourquoi parler de ton orientation sexuelle ? Je ne parle pas de la mienne." Non tu n'en parles pas parce que la tienne est partout, elle correspond à ce qui est normatif. »

Ce que ça fait aux jeunes

Si l'hétéronormativité pèse sur les adultes, elle est encore plus lourde à porter quand on est enfant ou adolescent, sans les mots ni l'expérience pour comprendre ce qu'on ressent.

« Ce que ça vient faire chez bien des gens, c'est empêcher les questionnements, explique Gabrielle Richard. Si l'hétérosexualité est la norme et si on ne fait pas des efforts conscients et constants pour visibiliser des alternatives, on se construit dans cette présomption d'hétérosexualité. »

Elle se souvient des entretiens qu'elle a menés avec de jeunes lesbiennes. Beaucoup lui ont confié n'avoir connu le mot "lesbienne" qu'à 16, 17, 18 ans. « Évidemment qu'on ne peut pas se savoir lesbienne si on n'a pas accès aux mots. Je ne peux pas, en tant que jeune lesbienne qui n'a pas accès aux mots, aller googler des choses. Je n'ai pas de mots pour nommer mon expérience. Je n'ai pas de représentation de personnes qui sont passées par là. »

Cette absence de mots a des conséquences directes. Elle raconte l'exemple d'une jeune fille qui, ne connaissant pas le terme, avait tapé "fille qui embrasse des filles" dans un moteur de recherche — et était tombée sur de la pornographie. Un phénomène loin d'être anecdotique. « Les représentations dominantes du lesbianisme, c'est soit une invisibilité totale, soit un accès à une pornographie qui n'est pas pensée par et pour les lesbiennes, mais qui mobilise le lesbianisme pour servir des fantasmes masculins hétérosexuels. »

L'école, ce lieu jamais neutre

On aime se raconter que l'école est neutre. Qu'elle traite tout le monde pareil. Que ce n'est pas son rôle de parler de sexualité, d'orientation ou d'identité de genre. C'est faux et Gabrielle Richard le démontre avec une précision chirurgicale.

« L'école n'est en aucun cas neutre. Non seulement l'école n'est-elle pas neutre sur ces questions, mais elle s'inscrit activement dans la reconduction des normes dominantes. »

Elle fait deux choses en même temps, explique-t-elle. D'une part, elle reconduit la binarité du genre : il y a des filles, il y a des garçons, ils se comportent différemment, ils sont plus différents que similaires. D'autre part, elle promeut activement l'hétérosexualité — non pas en la proclamant, mais simplement en faisant comme si elle était la seule réalité possible.

Les exemples sont partout, si discrets qu'on ne les remarque plus. Les livres lus en maternelle, où il y a toujours un papa et une maman. La séparation filles-garçons aux toilettes et dans les vestiaires, construite sur la présupposition que tout le monde est hétérosexuel. Les formulaires scolaires qui portent encore "père / mère" — une violence symbolique pour les familles lesboparentales, dont les enfants sentent que leur famille "ne rentre pas dans l'écart de ce qui est attendu". Et surtout, ce silence pesant sur tout ce qui sort de la norme : « Ne pas parler de quelque chose dans la sphère scolaire, c'est aussi dire : ça n'a pas sa place ici, ce n'est pas légitime. »

Ce silence parle, lui aussi. Et il parle fort.

« Moi, je me sens comme un monstre »

Que ressent un enfant ou un adolescent queer qui grandit dans cet environnement ? Gabrielle Richard pose la question directement dans ses entretiens. Et les réponses la frappent, à chaque fois.

« Les jeunes me disent : "Je me sens comme pas important. Je me sens comme un monstre, en marge de la société. Je sens que les adultes ne considèrent pas que mon identité et ma sexualité sont à conforter au même titre que mes pairs." » Des mots qui évoquent, dit-elle, « une expérience de délégitimation coordonnée par l'institution scolaire ».

Il y a aussi ces jeunes lesbiennes qui, faute d'autres options, ont eu des relations avec des hommes. Non par déni ou par mensonge, mais parce que la pression sociale était telle qu'elles n'avaient pas les outils pour imaginer autre chose. « Ce n'est pas parce que je ne vis pas bien avec mon lesbianisme que je vis l'hétérosexualité c'est parce que la pression constante nous pousse vers l'hétérosexualité. »

L'école en parle déjà — mais seulement d'hétérosexualité

Le contre-argument habituel est connu : ce n'est pas le rôle de l'école de parler de sexualité. Ça relève de valeurs familiales. Gabrielle Richard le démonte méthodiquement.

« Ce discours pose problème parce qu'il ne reconnaît pas le fait qu'on parle constamment de sexualité à l'école. La seule différence, c'est qu'on parle constamment d'hétérosexualité à l'école. » Et l'hétérosexualité, on ne la voit pas comme une sexualité tellement elle semble naturelle, normale, évidente.

En France, l'Éducation nationale est pourtant censée offrir trois séances annuelles d'éducation à la vie sexuelle et affective et ce depuis 2001. « C'est ce qui est prescrit dans les circulaires depuis deux décennies. Et c'est ce qui n'a pas lieu depuis pratiquement deux décennies. » Et quand ces séances ont lieu, elles traitent surtout de contraception et de prévention des grossesses non désirées — en contexte hétérosexuel. Les questions d'orientation sexuelle sont quasi systématiquement évacuées. « Les attentes des élèves LGBTQ sont très élevées et sont presque systématiquement déçues. »

Faire comprendre le privilège hétérosexuel

Comment faire prendre conscience aux personnes hétérosexuelles de ce qu'elles ne voient pas ? C'est l'une des questions les plus difficiles du travail de terrain de Gabrielle Richard. Elle a trouvé un outil redoutablement efficace : le questionnaire hétérosexuel.

Le principe : reprendre les questions les plus souvent posées aux personnes gay ou lesbiennes, et les retourner. « Quand est-ce que tu as pris conscience pour la première fois de ton hétérosexualité ? Comment tes parents ont-ils réagi quand tu leur as annoncé que tu étais hétérosexuel ? Est-ce que tu es hétérosexuel parce que tu n'as pas vécu de relations heureuses avec des gens du même genre que toi ? »

La réaction spontanée est le rire. Et c'est précisément là que le travail commence. « On peut interroger ce rire : pourquoi vous riez ? Les gens disent : "On rit parce que la question ne se pose pas." Et là, on peut amener la réflexion : pourquoi la question ne se pose pas ? Je vous ai dit que c'était les questions les plus souvent posées aux personnes homosexuelles. Pourquoi on considère que c'est légitime de les poser à ces personnes-là ? »

Cet outil, dit-elle, « leur permet de prendre un pas de recul à ce qui leur semble aller de soi, à leur privilège hétérosexuel, et de voir à quel point il est construit socialement ».

Les hétéros ont des familles ; les queers font famille

La dernière partie de la conversation porte sur ce que ça change, concrètement, d'être parent queer. Et là encore, Gabrielle Richard fait preuve d'une précision qui oblige à regarder les choses en face.

« Les hétéros ont des familles ; les queers font famille. » La formule est belle et exacte. Pour beaucoup de personnes hétérosexuelles, la famille vient dans le déploiement attendu des étapes de la vie — sans trop réfléchir, sans remettre en question le modèle. Pour les personnes queer, rien ne va de soi. Chaque décision est une décision. Comment se fera la fécondation ? Qui portera l'enfant ? Comment se fera la répartition des rôles ? Comment sera-t-on appelé ? « Je ne connais pas de parents hétérosexuels qui se sont assis pour discuter des mots maman et papa. »

Cette agentivité forcée — cette nécessité de tout penser, tout négocier, tout construire — n'est pas sans douleur. Les discriminations institutionnelles existent encore : des formulaires à corriger à la main, des étapes administratives supplémentaires, des légitimités à prouver que les couples hétérosexuels n'ont jamais eu à prouver. « On nous confère des droits, mais ça ne va pas de soi. On s'attend à ce que tu fasses le chien savant pour agir de la manière qu'on exige de toi en raison de ton orientation sexuelle. »

Mais il y a aussi, dans cette manière de construire, quelque chose de précieux. Les enfants de parents queers grandissent dans des familles qui ont réfléchi, discuté, choisi. « Ces parents vont avoir une vigilance incroyable dans la manière dont les rapports de domination peuvent s'exercer à travers leurs propres pratiques parentales. » Et des études scientifiques, sur plusieurs décennies, le confirment : les enfants élevés par des parents queer vont bien — voire mieux, sur certains indicateurs, que les autres. Non parce que leurs parents sont queer, mais parce que leurs parents ont été réflexifs.

Ce qu'on attend de nos enfants

Il y a un mot que Gabrielle Richard utilise pour décrire la réaction des parents au coming out de leur enfant. Un mot fort, qui dit quelque chose sur la manière dont on élève nos enfants.

Le mot, c'est deuil.

« On l'utilise moins aujourd'hui, mais on l'a beaucoup utilisé scientifiquement parlant. Le mot deuil, il est fort, mais il dit quelque chose de l'ordre de l'entièreté d'un avenir qui avait été projeté sur cet enfant-là et qui est déçu. »

Un deuil. Comme si un enfant qui ne correspond pas à ce qu'on attendait de lui était une perte. Comme si l'amour parental était conditionnel à ce que l'enfant suive le chemin tracé d'avance.

« On n'a pas cherché à l'accompagner au fur et à mesure de ses questionnements en lui donnant les meilleurs outils disponibles. Mais on a bien offert une direction à l'enfant et on s'attend à ce qu'il suive cette direction-là. »

Ce n'est pas un appel à la culpabilité. C'est un appel à la lucidité. Regarder comment on construit nos attentes sur nos enfants, mettre des mots sur les mécanismes qui les font peser sur eux depuis la naissance — c'est ce qui permet de ne pas les reproduire. Et peut-être, enfin, de laisser les enfants être qui ils sont.

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