Notre lettre ouverte : Mothers Without Borders
Chèr.e toi,
Aujourd’hui, notre film sort.
On voulait te l’écrire autrement que part une annonce marketing. Te l’écrire comme on t’aurait envoyé un message à 23h, depuis un hôtel quelque part en Europe, fatiguées mais incapables de dormir. Parce que c’est un peu ça, ce film. Une longue aventure où on s’est tenu la main pour franchir les caps pas à pas.
Ça fait deux ans.
Deux ans, c’est rien et c’est tout. Pour nous, ça a été une unité de temps très physique. Des problèmes de santé. Des problèmes de santé mentale, les nôtres, qu’on n’avait pas toujours les mots pour se dire à voix haute, mais qu’on a appris à se dire quand même, parce qu’on n’avait pas le choix d’être honnêtes l’une envers l’autre.
Et puis il y a eu ce soir en Italie où on s’est fait voler la moitié de notre matériel. On a pleuré. On ne va pas te raconter qu’on a relevé la tête immédiatement. Ce soir-là, on s’est effondrées, en pleurant et en buvant d’une traite une bouteille de mauvais vin. Mais le lendemain matin, on était à là à l’ouverture des shops de matériels à Milan, à courir d’un magasin à l’autre pour racheter des micros, un zoom, un objectif, l’essentiel pour pouvoir tourner l’après-midi. On a réussi à en rire, à passer outre. Non pas parce qu’on est des superhéroïnes, mais parce que renoncer n’était pas une option qu’on s’était accordée. Ce film devait exister. Ça, on le savait dans nos corps avant de le savoir dans nos têtes.
Et puis, pendant ce tournage, Sarah a appris qu’elle était enceinte.
Il y a des moments que la vie glisse dans un projet sans demander la permission. Celui-là, on aurait pu le tenir à l’écart du film, le protéger, le garder pour soi. Sauf que ce moment était exactement le reflet de tout ce qu’on cherchait à filmer. On se posait des questions sur ce que la maternité fait à une femme, sur ce qu’elle transforme, sur ce qu’elle révèle et ce qu’elle fracture. Et là, au milieu du tournage, la question devenait réelle. Une nouvelle vie qui s’annonçait alors qu’on filmait des femmes traverser la leur. Ce qui était intime devenait collectif sous nos yeux, ce qui était théorique devenait charnel. On a laissé entrer ce moment dans le film pour ne pas regarder ailleurs quand la vie arrive vraiment, dans toute son imprévisibilité et toute sa puissance.
Mothers Without Borders est né de ce refus de regarder ailleurs.
On a traversé quatre pays, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, la France, pour aller à la rencontre des mères. Celles qu’on pointe du doigt. Celles qu’on prend pour cibles. Celles aussi que certains États, à certains moments, décident de mettre au centre et à qui ils posent une question simple, presque désarmante : quels sont vos besoins ? On a voulu explorer cet écart, entre les mères instrumentalisées et les mères écoutées, parce que cet écart dit tout de l’état politique dans lequel on vit.
On a voulu faire ça maintenant parce que l’extrême droite monte en Europe. Parce que nos corps, nos choix, nos histoires sont redevenus des enjeux électoraux. Parce que la maternité n’est pas qu’une expérience intime, c’est un terrain que les pouvoirs s’arrachent, qu’ils façonnent, qu’ils instrumentalisent. Et on a pensé que la meilleure réponse qu’on pouvait apporter, c’était de filmer du réel. Des vraies femmes. Des vraies voix. Des vraies contradictions.
C’est notre production la plus ambitieuse. Quatre pays, des mois de montage, de mixage, d’étalonnage. Des nuits où on doutait de tout sauf d’une chose : que ce film avait quelque chose à dire.
Il est là. Et il ne pourrait pas être plus beau ni plus vrai.
On sort ce film par nos propres moyens, sans distributeur, sans label, sans filet. Juste nous, notre travail, et toi. C’est un film indépendant dans le sens le plus entier du terme et ça veut dire que son existence, sa portée, dépendent directement de ceux qui choisissent de le regarder et d’en parler.
Alors si tu nous lis depuis le début de cette aventure, si tu nous as suivies sur Ulule, si tu étais là à l’avant-première, si tu découvres ce film aujourd’hui : merci. Vraiment. Ta présence a compté à chaque étape.
Mothers Without Borders est disponible dès aujourd’hui sur notre plateforme à 7,99 €. Ce prix, on l’a voulu accessible parce qu’on voulait que ce film puisse être vu. Regarde-le seule, regarde-le à deux, regarde-le avec ta mère ou ta fille ou ton amie qui vient d’accoucher ou celle qui a décidé de ne pas avoir d’enfants. Il y a une place pour chacune dans ce film.
Et si tu l’aimes, parles-en. C’est comme ça qu’un film indépendant survit et voyage.
Avec tout notre amour,
Sarah & Eve