Lyès Louffok : « L'ASE fait aujourd'hui plus de mal que de bien. Ce système est maltraitant. »

Lyès Louffok - Réinventer l’enfance

Placé à l'aide sociale à l'enfance pendant 18 ans, éducateur spécialisé et bientôt juriste, Lyès Louffok milite depuis l'adolescence pour que les enfants placés cessent d'être les grands invisibles du débat public. Un témoignage frontal sur les violences institutionnelles, les abandons à 18 ans et un système à bout de souffle — mais aussi sur ce qu'un seul adulte bienveillant peut changer.

Il y a une colère dans la voix de Lyès Louffok qui ne ressemble pas à celle qu'on entend d'habitude. Ce n'est pas la colère qui consume. C'est celle qui construit. Celle qui, à quinze ans, dans un foyer des Yvelines, a décidé qu'il ne ferait pas partie des générations silencieuses. Que les enfants placés après lui ne subiraient pas ce qu'il avait subi. Que le système serait nommé pour ce qu'il est.

« Je me suis dit que ma génération allait être la dernière. Qu'il était hors de question que je fasse partie de cette génération silencieuse qui ne regarde pas cette réalité en face. »

Placé à la naissance en raison de la maladie mentale de sa mère biologique, Lyès Louffok a traversé 18 ans de placement — pouponnière, familles d'accueil, foyers — avant d'en sortir avec une conviction : ce système est à réformer de fond en comble. Aujourd'hui éducateur spécialisé et bientôt juriste spécialisé dans la protection de l'enfance, il milite, écrit, interpelle, harcèle les parlementaires au besoin. Et il parle.

Des violences qu'on appelle parfois le parcours ordinaire

La première violence que Lyès Louffok décrit n'est pas un coup. C'est une rupture. À l'âge de quelques années, la famille d'accueil qui l'a aimé — celle qu'il a spontanément identifiée comme ses parents — décide de déménager dans le sud de la France. L'ASE, au nom du respect de l'autorité parentale de sa mère biologique, décide qu'il ne peut pas les suivre. Il doit rester proche du domicile maternel. Sa famille, celle qu'il a connue, part sans lui.

« Ma première famille d'accueil ne s'est pas battue pour me garder. Elle a pris la décision de partir en sachant que ça allait entraîner une rupture avec moi. »

Ce qui suit, c'est une succession de placements — familles d'accueil maltraitantes, foyers violents, structures d'urgence qui ressemblent à des prisons. À dix ans, il intègre le foyer La Tournelle, dans les Yvelines : quarante enfants de 3 à 18 ans répartis sur deux étages, des dortoirs de six. Il arrive avec l'étiquette de victime — un enfant venu de zone rurale, un peu enrobé par les médicaments qu'on lui a prescrits — et devient le souffre-douleur d'un groupe, victime de viols répétés pendant plusieurs années.

Il raconte tout ça sans affect apparent. Et il l'explique lui-même : « Les enfants placés sont capables de raconter des choses absolument horribles avec un détachement total. Non pas parce que ça ne leur a rien fait. Mais pour survivre, on est obligé de banaliser les violences qu'on a subies. Les viols, ce n'est pas grave. Les maltraitances physiques, ce n'est pas grave. Tout devient acceptable. »

Il y a aussi les violences plus diffuses, celles qui ne portent pas de nom dans le langage courant. Vivre dans un monde institutionnalisé où les vacances s'appellent des « transferts », où acheter des vêtements s'appelle faire « la vêture ». Grandir dans un environnement qui n'a rien de commun avec le reste de la société, qui fabrique ses propres codes, son propre langage, sa propre manière d'exister — et qui rend ensuite la transition à l'âge adulte extrêmement déstabilisante.

Ce qu'un seul adulte peut changer

Au milieu de ce récit, il y a une parenthèse qui dit tout sur ce qui manque et sur ce qui suffit parfois. À 14 ans, Lyès Louffok est orienté vers une famille d'accueil pour deux semaines — une mesure temporaire avant un foyer dans le sud. Ce qui se passe ce premier soir est d'une simplicité désarmante.

La famille d'accueil attend que l'éducatrice parte. Elle le fait asseoir à côté d'elle. Et elle lui pose une question que personne ne lui avait jamais posée : Lyès, pourquoi tu es là ? Qu'est-ce que toi, tu comprends de ce que tu vis ?

« Ça peut paraître simple. Mais souvent, quand on est placé, rares sont les adultes qui nous demandent ce qu'on a compris de notre propre placement. Ils ont le profil, ils ont le dossier. Ils savent déjà. »

Cette femme ne savait pas encore. Et elle voulait entendre. Ils ont parlé pendant six heures. Pour la première fois, un adulte lui dit deux choses simultanément : ce qu'il a vécu, d'autres enfants l'ont vécu. Et ce n'était pas normal.

« J'avais balisé les violences que j'avais subies. Pour la première fois, un adulte me disait que j'avais raison d'en souffrir. »

Les deux semaines passent. L'éducatrice arrive pour l'emmener dans le sud. La famille d'accueil refuse. Elle se bat. Elle appelle le chef de service. Et le chef de service, épuisé, dit quelque chose qui résume à lui seul l'absurdité du système : Laure, pour une fois que quelqu'un veut bien de lui, laisse-le là-bas.

Lyès Louffok restera jusqu'à ses 18 ans. C'est là qu'il se construira — non pas qu'il se reconstruira, dit-il, mais qu'il se construira pour la première fois. « C'était un peu l'étape zéro. »

À 18 ans, la porte se ferme

Ce qu'il décrit ensuite est l'une des réalités les plus scandaleuses du système français, et l'une des moins connues. À 18 ans, les enfants placés perdent leur protection. L'aide sociale à l'enfance considère que sa mission s'adresse aux mineurs — de 0 à 18 ans — et que la majorité légale signe la fin de l'accompagnement. Dans les faits, cela signifie souvent la rue.

« 40 % des jeunes sans domicile fixe de moins de 25 ans nés en France sont d'anciens enfants placés. Sur l'ensemble des personnes sans domicile fixe nées en France, c'est une sur quatre. On est aussi surreprésentés en prison, en psychiatrie, dans la prostitution. On est surreprésentés dans toutes les couches de la société qui vont le plus mal. »

La loi a évolué. Il existe aujourd'hui des dispositifs permettant de prolonger la protection au-delà de la majorité. Mais ils ne sont accordés qu'à ceux qui ont démontré qu'ils n'en avaient pas vraiment besoin : les meilleurs élèves, les plus stables, les moins abîmés. « Pour pouvoir bénéficier du maintien de cette protection, ça fonctionne à la méritocratie. Il faut le mériter, là où c'est un droit. »

Lyès Louffok n'a pas de mots assez durs pour qualifier cette logique. Il la décrit comme une aberration humaine — quel parent jetterait son enfant à la rue le jour de ses 18 ans ? — mais aussi comme une aberration économique. Des décennies d'investissement financier et humain pour former, encadrer, accompagner un enfant, et tout s'arrête d'un coup. « C'est jeter l'argent par les fenêtres. Il suffirait de quelques années de plus pour que cet enfant finisse ses études, trouve un logement, construise un réseau social. »

Un système maltraitant, génération après génération

La conclusion à laquelle il est arrivé après dix ans de militantisme est radicale. « Je crois que fondamentalement, l'ASE fait aujourd'hui plus de mal que de bien. C'est un système maltraitant, violent, à bout de souffle, inadapté au XXIe siècle. »

Ce qui l'accable peut-être le plus, c'est la permanence. Quand il parle avec des adultes qui ont connu l'assistance publique des années 1980, les histoires qu'ils racontent sont interchangeables avec les siennes. « Ce qu'Élina Dumont raconte de la DAS en Normandie il y a 40 ans peut très bien être raconté par des enfants placés de ma génération aujourd'hui. »

Le système a changé de nom plusieurs fois — assistance publique, DAS, ASE — sans jamais changer de fond. Et il a, selon Lyès Louffok, un problème de conception à la racine : personne ne s'accorde sur ce qu'il est censé faire. Il propose trois piliers pour y remédier.

Le premier : la prévention. Aller vers les familles avant la rupture. Développer massivement les mesures d'accompagnement éducatif en milieu ouvert — ces interventions à domicile qui permettent d'accompagner parents et enfants sans placement. « En France, on est très mauvais sur la prévention. »

Le deuxième : considérer la protection de l'enfance comme un service public de secours. Pas une politique sociale parmi d'autres — un service d'urgence dont l'intervention rapide peut être une question de vie ou de mort. « 49 % des enfants décédés dans un cadre familial vivaient dans des familles connues des services de l'ASE. Près d'un infanticide sur deux aurait théoriquement pu être évité. »

Le troisième, et peut-être le plus important : reconnaître que la protection de l'enfance est avant tout de la suppléance parentale. « À partir du moment où on l'admet, le cadre change complètement. On ne peut plus justifier d'abandonner un enfant à 18 ans. On ne peut plus justifier de ne pas investir dans des liens affectifs durables avec les enfants qu'on accueille. »

Les combats du présent

Sur le terrain juridique, Lyès Louffok se bat pour que tous les enfants placés aient accès à un avocat — pas seulement ceux que le système juge suffisamment « discernants ». Aujourd'hui, le code civil maintient cette barrière, qui prive de fait des milliers d'enfants de la capacité à connaître et faire valoir leurs droits.

Il milite pour l'interdiction des placements en hôtels, campings et gîtes — des structures indignes où l'ASE parque des enfants faute de places dans les foyers. Il cite des noms : Lili, 15 ans, pendue dans un hôtel du Puy-de-Dôme en janvier 2024. Anthony Lambert, dont le corps a été retrouvé nu dans un champ près d'un camping. Jess Seba, poignardée par un autre enfant placé dans le même hôtel. Nour, qui s'est jeté dans la Seine. « Ces enfants continuent d'être placés dans des structures indignes alors qu'on sait que l'issue peut être fatale. »

Il soutient la désinstitutionnalisation du système — ce que l'ONU réclame à la France depuis plusieurs années : moins d'établissements collectifs, plus de familles d'accueil, un cadre familial qui respecte les besoins fondamentaux des enfants. Et il espère obtenir une commission d'enquête parlementaire sur les dysfonctionnements de l'ASE — non pas pour découvrir ce que tout le monde sait déjà, mais pour enfin établir les responsabilités. « Sans que ces responsabilités soient établies clairement, on ne pourra pas réformer. »

Il y a une phrase que Lyès Louffok glisse presque en passant et qui résonne longtemps après. Il parle des discours politiques actuels, de la déshumanisation croissante des enfants dans le débat public, des projets d'enfermement, de suppression des protections. Et il dit : « Les enfants ont 40 ou 50 ans de retard sur les femmes. Les femmes ont entamé ce même processus il y a des années. Nous, on en est au début. »

Au début — mais pas au silence. Plus jamais au silence.

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