Renée Greusard : « Quand on devient mère, il y a une petite partie de soi qui meurt »

Journaliste, autrice de « Choisir d'être mère », maman d'Ulysse et enceinte de huit mois au moment de notre rencontre, Renée Greusard raconte sans fard ce que la maternité lui a pris, ce qu'elle lui a appris, et ce qu'elle a dû reconstruire : une dépression post-partum diagnostiquée des années trop tard, un couple qui se perd, une identité à refaire et, au bout du chemin, une famille recomposée qu'elle décrit comme une richesse. Un témoignage d'une honnêteté rare, où la lucidité n'éteint jamais la joie.

Il y a des chiffres qui circulent sur la dépression post-partum une femme sur cinq, dit-on souvent, davantage selon d'autres études. Renée Greusard, qui a passé des années à interviewer des mères pour son livre « Choisir d'être mère », n'est pas étonnée par les estimations hautes. Ce qui l'étonnerait presque, dit-elle, c'est l'inverse : « Contrairement à une dépression classique, là, tout est organisé pour que les gens fassent des dépressions. Ce n'est pas un petit hasard. La situation est un terrain très fertile. Je serais presque plus étonnée que les gens n'en fassent pas plus. » Et cette formule, qui donne le ton de tout l'entretien : les conditions dans lesquelles on accueille les enfants aujourd'hui sont « un toboggan très simple et bien huilé vers la dépression ».

Elle sait de quoi elle parle. Elle y a glissé.

Une dépression sans diagnostic

Son histoire ressemble à celle de tant de femmes c'est bien le problème. Après la naissance d'Ulysse, elle pleurait tout le temps. « J'étais dans un truc hyper sombre où je me disais : je ne vais jamais m'en sortir. Je me sentais prise dans un tunnel d'émotions. » Avec, dans les bras, un bébé impossible à poser, au sein en permanence, qui pleurait sans cesse un reflux, probablement. Et ce paradoxe déchirant qu'elle nomme sans détour : « C'est un bonheur inouï, l'arrivée de son enfant. Et en même temps, tu es dans cette tristesse de te dire que tu ne t'en sortiras jamais, que tu es seule, que personne ne te comprend. »

Le plus sidérant ? Personne n'a posé de mots dessus à l'époque. Le diagnostic est arrivé deux ou trois ans plus tard, presque par accident, lors d'une thérapie de couple : « Elle m'a dit : mais ce que vous racontez là, c'est une dépression post-partum. Tout s'explique. » Et récemment encore, enceinte de huit mois, lors d'une préparation à la naissance par hypnose, elle s'est « écroulée en larmes » devant son écran quand la praticienne a listé les symptômes : « C'est dingue à quel point tout ce qu'elle disait, c'est ce que moi j'ai ressenti. »

Autour d'elle, pourtant, presque personne n'avait rien vu. Parce qu'elle est « quelqu'un de très joyeux », qui adore chanter, faire la fête et que les fantasmes sur la santé mentale voudraient qu'une dépressive en ait l'air. Ceux qui ont senti que quelque chose clochait, ce sont ses colocataires car elle vivait alors en habitat partagé, dans une grande maison avec jardin à Asnières. Elle raconte ce moment minuscule et immense : elle qui dit à voix haute « Ulysse, maman va te poser deux secondes, maman va faire pipi », et Thibault, un coloc, qui l'entend et lui lance : « Tu veux que je te prenne Ulysse ? » « Je me rappelle de son regard. Sans tout comprendre, il sentait qu'il y avait un truc. Je l'ai senti me sentir pas bien. »

Ce qui meurt, ce qui naît

Ce que Renée Greusard met en mots mieux que quiconque, c'est la dimension identitaire du basculement. « Quand on devient mère, il y a une petite partie de soi qui meurt. On n'y est pas préparé, et il faudrait le dire. » Elle, c'était une jeune femme insouciante qui dansait dans la rue avec son amoureux, qui avait composé elle en rit encore un rap sur l'allaitement avant d'accoucher. « Quand je suis retombée sur ce truc, je me suis dit : on était tellement loin du compte. »

Ce qu'on perd, analyse-t-elle, c'est un bout d'insouciance, un bout d'adolescence. « On a beau le savoir sur le papier, quand on l'expérimente, c'est une très grande violence. Passer d'un seul coup de la meuf qui fait du karaoké, qui boit des coups en terrasse, toujours entourée de ses potes, à quelqu'un qui a un bébé suspendu à son sein en permanence du point de vue identitaire, c'est trash. »

Et elle ose une réflexion que peu de gens formulent : nous ne sommes pas égales devant cette expérience. « Il y a des gens qui sont plus capés pour ça. » Elle, avec son rapport à l'ego qu'elle qualifie elle-même, sans y mettre de négatif, de « narcissique » au sens de : quelle image de moi-même j'accepte qu'on me renvoie , a vécu le huis clos avec un nourrisson comme une chute vertigineuse. « Le huis clos qui ne te renvoie que "tu es ma mère et j'attends de toi du lait" n'est pas hyper satisfaisant d'un point de vue narcissique. Passer de journaliste un peu stylée qui écrit sur la sexualité à un bébé qui pleure en permanence, le choc est immense. » D'autres, plus contemplatives, capables de s'émerveiller d'un ciel, traversent peut-être ça autrement. « Moi, c'est ce que j'ai appris en devenant mère : à redescendre. Il y a ce qui meurt et il y a ce qui naît. Et moi, la naissance a été violente. »

La solitude organisée

D'où vient ce mal générationnel du post-partum, dont on parle enfin ? Sa réponse tient en une collision. D'un côté, « la génération à qui on a toujours dit : tout est possible, vous pouvez tout faire, tu as besoin de quelque chose ? C'est juste là, sur Internet. Le choc de la maternité est d'autant plus grand qu'on nous a fait croire que tout était possible. » De l'autre, une organisation sociale qu'elle qualifie d'aberrante : « La façon dont on accueille nos enfants est complètement hérétique. Ça n'a pas de sens d'accueillir un enfant à deux. Pendant des siècles, on accueillait les enfants en groupe, en communauté. Franchement, il faut être cinq pour un bébé et je suis gentille, on peut être dix. C'est tout petit, mais c'est hyper vampirisant en termes d'énergie, de place, de logistique. »

Sa conclusion : nos souffrances naissent de la conjugaison d'une génération qui s'est crue toute-puissante et d'une « inaptitude collective à accueillir des enfants ». Et sa lueur d'espoir, ce sont les solidarités qui se recréent — les groupes WhatsApp de femmes qui ne se connaissent pas mais se parlent de leurs bébés, les salles pleines pour entendre parler de post-partum. « Moi, j'étais toute seule. Et ça a été dur. Donc je suis très contente de ce qui se passe en ce moment. »

L'injonction à la coolitude

Il y a une autre pression, plus insidieuse, qu'elle épingle avec autodérision : l'injonction à rester cool. « Genre : ce n'est pas parce que tu deviens mère que tu vas arrêter d'être cool, OK ? Moi, j'ai lutté pour rester cool garder ma vie sociale, mes loisirs. Et c'est une catastrophe, en fait : tu es surmenée chez toi, surmenée à l'extérieur. »

Avec le recul, elle situe là une partie de sa dépression : dans la résistance. « J'ai essayé de tenir à tout prix mon rythme d'avant, très vite. Mon problème, ça a été de ne pas savoir m'écouter. De ne pas savoir dire non à un verre, dire : non, là, je reste avec mon bébé. » Le début du mieux, dit-elle, c'est l'acceptation d'un deuil : « Quand tu deviens parent, tu perds des choses. Et ce n'est pas grave. Tu les retrouveras peut-être plus tard, peut-être autrement. Mais il faut accepter qu'il y a une phase de récupération, une reconstruction identitaire, et ne pas aller trop vite. » Elle utilise une image d'accouchée : « C'est comme les contractions. C'est une grande vague, et il faut accepter de se laisser emporter par la vague. »

Cette reconstruction, elle l'a menée en psychanalyse sept ans maintenant, commencée quand Ulysse avait dix mois, et elle « le conseille un peu à tout le monde », en précisant aussitôt que chacun a sa voie, méditation comprise. L'enjeu : « Réfléchir à ce que je veux, quels sont mes besoins, quelles sont mes limites. On ne peut pas poser des limites à un enfant si on ne se les est pas posées à soi-même. Il faut faire le contour de soi, savoir à quel paysage on ressemble, pour pouvoir dire à son enfant : voilà qui est maman. » Et elle donne un exemple concret, joyeusement déculpabilisant : « Maman ne jouera pas aux petites voitures avec toi parce qu'elle n'aime pas ça. Maman ne se mettra pas à quatre pattes pour faire le cheval. En revanche, tu feras peut-être des gâteaux avec elle, vous inventerez des chansons. On ne peut pas être tout à la fois. Il fera du cheval sur le dos de quelqu'un d'autre, qui est bon à ça et c'est très bien. » Le récit dominant de la maternité, celui de la mère qui adore tout, tout le temps ? « Ce n'est pas possible. On est des êtres humains. »

Se perdre, se retrouver

Vient la partie la plus intime de l'entretien celle qu'elle livre parce qu'elle sait que ces silences-là font des dégâts. Avec Julien, le père d'Ulysse, ils formaient « un couple très amoureux, très insouciant, très léger ». Elle se souvient d'une épiphanie à six mois de grossesse, en écoutant la radio : quelqu'un disait qu'avec un enfant, « on était deux et on devient trois, et ce ne sera plus jamais comme avant ». « J'ai été saisie : mais qu'est-ce qu'on a fait ? J'ai capté que j'allais perdre un petit peu notre couple. »

Le scénario qui a suivi est d'une banalité tragique c'est elle qui le dit : le « baby clash » classique. Un mois de cocon à trois, « un peu divin », grâce aux congés accolés de Julien. Puis la reprise du travail, et l'effondrement : « J'étais toute seule avec Ulysse, il pleurait, je ne pouvais pas manger. Les douches, c'était quand je pouvais parfois à 16 heures. Je crois qu'il n'a pas compris, à ce moment-là, que je sombrais. Et on a commencé à se perdre. » Elle y ajoute une analyse fine de leur malentendu : lui, simple et solide, elle, profondément anxieuse ce qu'elle ignorait d'elle-même avec un besoin vital d'analyser, de nommer, de comprendre. « Il essayait d'être là pour moi, mais pas de la façon que j'attendais. On s'est regardés sans se comprendre. L'enfant révèle les choses, malgré lui. Il a révélé que nous, qui croyions avoir une superbe communication, on ne communiquait pas si bien. »

Elle aborde aussi, parce que « c'est un peu tabou », le rôle qu'ont joué des amants dans sa reconstruction, puis une relation ouverte qui a fonctionné « bon an mal an » avant la séparation : « Un amant, on est seule avec lui. On n'est pas là pour faire plaisir à son fils, à son mari. On est là pour soi. Ça donnait une sensation de me récupérer : ça, ce n'est que pour moi. »

Sur le regret ce mouvement des mères qui osent dire qu'elles regrettent , sa position est d'une belle netteté : ce n'est pas son sentiment, mais elle se réjouit que cette parole existe. « Je trouve ça génial qu'elles en parlent, hyper important. » Son seul vrai regret est ailleurs : « On aurait pu se parler mieux, se faire moins de mal. Se perdre, c'est la plus grande blessure sentimentale que j'aie jamais vécue. Et faire souffrir quelqu'un que tu aimes aussi fort, ça reste douloureux. »

« On fait famille » : l'éloge de la constellation

Car voici le plus beau retournement de son histoire : la séparation, « peine infinie », a aussi été le lieu de sa reconquête. « Je me suis retrouvée toute seule avec mon enfant, capitaine de mon propre bateau. J'ai récupéré de la puissance parce que je me suis fait confiance. J'ai vu que ce que je faisais avec lui fonctionnait, qu'il allait bien. » Elle identifie même, rétrospectivement, un syndrome d'imposture maternelle : « On me disait : vous êtes la maman d'Ulysse ? Et j'étais là : oui... peut-être. Il y avait un truc absurde à ce que cette meuf sociable et festive soit la maman d'Ulysse. Quand j'ai accepté ce rôle, plein de choses se sont débloquées. » Sa reconquête est aussi passée par un chemin qu'elle assume dans son excentricité : la fête, la danse. « Quand tu te retrouves à danser en culotte, ton corps devient autre chose. Quelque chose s'est débloqué : j'ai le droit d'être cette femme qui danse. » Et par Ulysse lui-même, qui a grandi, qui parle, qui dort : « Ce n'est pas juste moi qui l'aide. C'est lui qui m'a appris comment faire. Il m'a appris à être mère. »

Aujourd'hui, Renée Greusard décrit une constellation familiale qu'elle revendique comme un modèle possible. Julien, qu'elle « aimera toute sa vie », père « super », reste au cœur de sa vie : garde alternée, même bande de potes, week-ends communs avec les anciens colocs. « On fait famille encore aujourd'hui. » Mathilde, la compagne de Julien, prend auprès d'Ulysse une place qu'elle trouve « super ». Clément, son amoureux dont elle attend un enfant, est devenu un « adulte référent » : « On est déjà parents ensemble, parents d'un enfant de sept ans. On réfléchit ensemble à quoi faire face à un enfant qui ne veut pas manger. » Et elle relie cette vision à ses racines : « Ma mère est sénégalaise. Tous ces adultes autour d'un enfant, pour moi, c'est hyper positif. Mon fils a appris par Mathilde qu'on pouvait manger une ortie si on l'attrapait bien ce n'est pas avec moi qu'il aurait appris ça. Avec Clément, il fait du frisbee. C'est riche, c'est beau, c'est joyeux. »

Ce qui la met en colère, en revanche une colère où elle reconnaît la petite fille qu'elle a été, témoin des disputes de ses parents , ce sont les séparations qui déchirent l'enfant : « Il y a un gamin au milieu qui n'a pas choisi de venir au monde et qui se fade des adultes incapables de se parler. On a une obligation en tant qu'adultes, même si ce n'est pas facile : offrir un cadre sécurisant à un enfant. Être en très bonne relation avec Julien, c'est un cadeau qu'on se fait à nous-mêmes, mais c'est surtout un cadeau qu'on fait à Ulysse. » Et elle balaie l'idéalisation du couple parental uni comme elle balaie les autres : « C'est comme l'allaitement, comme l'accouchement sans péridurale : il y a ce qui, sur le papier, a l'air mieux. Et puis il y a la réalité. Deux parents qui se mettent sur la gueule en permanence, non, ce n'est pas cool pour un enfant. » Ulysse, lui, a été accompagné une psy qu'il connaît, qu'il peut retourner voir quand ça coince. Ça s'est présenté ; il y est retourné.

La peur qui protège

Un dernier mot sur ce qui l'attend : ce deuxième enfant, avec Clément, qu'elle porte au moment de l'entretien. Cette fois, dit-elle, elle a peur elle qui n'avait pas eu peur pour Ulysse. Et elle en fait une force : « La peur me protège. Si elle me permet d'arriver à cet endroit, ça ne peut que mieux se passer, vu que j'imagine des choses dramatiques. La peur, c'est un sentiment qui prépare. Il vaut mieux avoir peur que pas du tout : si on a peur, on se prépare. »

C'est aussi sa réponse à ceux qui, à la sortie de son livre, lui ont reproché de « faire peur aux femmes » en racontant la vérité du post-partum. Sa réplique est un petit manifeste de cohérence féministe : « Si une femme, en écoutant ce qu'on a à dire sur la difficulté du post-partum, se dit : moi, je n'ai pas envie quel est le problème ? Elle a le droit. Tu peux très bien vivre une vie sans enfants. Si je suis féministe et que je dis que chaque femme a le droit de ne pas faire d'enfant, je n'ai pas de problème avec ça. Je ne milite pas pour la démographie française. »

Elle a hâte de rencontrer ce bébé. Elle sait que ça ne sera pas facile. Et elle a désormais la phrase pour tenir les deux ensemble, celle qui résume peut-être tout son parcours : « Ça ne va pas être facile, et ce n'est pas grave. Ça n'enlève rien à l'amour. »

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