Sokhna Fall : « Le pire, c'est le désaveu. Quand un enfant parle et qu'on ne le croit pas. »

Psychothérapeute, anthropologue, victimologue et vice-présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie, Sokhna Fall démêle les mécanismes neurologiques du psychotraumatisme et ce qu'ils signifient pour les enfants victimes de violences. Un entretien dense et indispensable pour comprendre pourquoi le silence des adultes n'est jamais anodin.

Il y a des mots qu'on utilise beaucoup et qu'on comprend mal. « Traumatisme » en fait partie. On l'emploie pour décrire une expérience difficile, une blessure émotionnelle, parfois une simple contrariété. Mais le traumatisme au sens clinique et neurologique du terme, c'est autre chose. C'est une maladie. Et comprendre pourquoi, c'est comprendre ce que vivent des milliers d'enfants en France, en ce moment même, dans leur propre foyer.

Sokhna Fall, psychothérapeute, anthropologue et victimologue, vice-présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie créée par Muriel Salmona, prend le temps de tout expliquer. Sans jargon inutile. Avec la clarté de quelqu'un qui a passé des années à rendre cette compréhension accessible — parce qu'elle est convaincue que l'information elle-même est thérapeutique.

Ce qui se passe dans le cerveau quand on ne peut pas fuir

Le point de départ du psychotraumatisme, c'est l'impuissance. Pas la peur, pas la douleur — l'impuissance. Quand quelque chose d'insensé ou de violent se produit et qu'on ne peut ni fuir, ni combattre, ni trouver de solution, le système nerveux enclenche des mécanismes de survie d'urgence.

« Le psychotraumatisme, c'est toutes les situations où notre système d'autodéfense est réduit à l'impuissance parce que la situation heurte trop notre sens humain, ou parce qu'on est soumis à une violence contre laquelle on ne peut rien faire. »

Dans ces situations, le cerveau déclenche une décharge massive d'adrénaline et de cortisol — les hormones du stress. Normalement, cette décharge cesse dès qu'on a trouvé une issue. Mais quand il n'y a pas d'issue, l'organisme est en danger à cause de ces hormones elles-mêmes. Alors il produit une réponse de secours : la dissociation. Le cerveau libère un cocktail d'hormones anesthésiantes qui, chimiquement, ressemble à de la kétamine et de la morphine. Des drogues endogènes d'une puissance considérable, qui coupent la personne de ses sensations physiques et de ses émotions. « Des victimes de torture ont raconté qu'à un moment donné, elles ne sentaient rien, elles n'avaient pas mal. C'est ça, la dissociation. »

Ce mécanisme permet de traverser l'événement. Mais il laisse une trace : la mémoire traumatique. Contrairement à la mémoire ordinaire — celle qui permet de raconter, d'intégrer, de mettre en récit — la mémoire traumatique reste en suspens. Elle ne peut pas être traitée, mise en mots, déposée dans l'histoire personnelle. Elle reste là, enkystée, reactive. Et le moindre détail sensoriel — une odeur, une rue, une couleur, une heure de la journée — peut la réactiver instantanément. Pas sous forme de souvenir : sous forme de revécu. « Ce n'est pas se souvenir, c'est revivre. La personne va se sentir très mal sans nécessairement être capable d'expliquer pourquoi. »

Pourquoi les enfants sont particulièrement vulnérables

Tout ce qui vient d'être décrit vaut pour les adultes. Pour les enfants, les effets sont démultipliés — et différents selon l'âge auquel les violences surviennent, leur nature, leur durée.

« Si un enfant de deux ans vit une situation de violence, ça va avoir un impact sur la construction même physiologique de son cerveau. Ce n'est pas du tout la même chose d'assister à des violences conjugales à deux ans ou à dix ans. Dans les deux cas, ça a des effets, mais pas les mêmes. »

Les travaux de recherche — surtout américains, souligne Sokhna Fall avec une pointe d'agacement envers le retard français — montrent des preuves précises de l'impact des violences sur le développement cérébral. Et ils conduisent les psychotraumatologues à vouloir faire reconnaître un diagnostic spécifique : le trauma développemental. Parce qu'un enfant maltraité sur toute une enfance ne vit pas un traumatisme. Il vit dans le traumatisme. C'est un continuum, pas un événement.

« Même si un parent violent n'a frappé qu'une seule fois, il faudra je ne sais combien de temps avant que l'enfant soit sûr que ça ne se reproduira plus jamais. Donc même s'il n'y a plus de coup, il reste la peur, voire la terreur. »

Ce continuum a une autre conséquence : quand la source de danger est dans la famille, l'enfant se réveille chaque matin dans le contexte traumatique. La mémoire traumatique se réactive immédiatement. Le cycle stress-dissociation recommence. Et progressivement, ce n'est plus un mécanisme d'urgence — c'est le mode de fonctionnement permanent.

Les conduites dissociantes : quand le cerveau cherche à survivre à lui-même

La dissociation, comme toute drogue, s'use. Si l'enfant doit se dissocier en permanence pour survivre à un contexte de violence répétée, la même dose finit par ne plus suffire. Le cerveau cherche alors d'autres moyens de monter le niveau de stress pour déclencher la décharge dissociante — ce que Muriel Salmona a nommé les conduites dissociantes.

Sokhna Fall décrit ces conduites avec une précision qui éclaire bien des comportements incompris. « Les garçons iront provoquer les grands du collège pour se prendre des coups. Les filles, parfois, s'habilleront d'une façon qui les met en danger. Non pas par exhibitionnisme ou par provocation — mais parce que monter leur propre niveau de stress, même de façon inconsciente, leur permet de se dissocier et donc de supporter ce qui est insupportable. »

Ce qui rend ces conduites doublement tragiques, c'est qu'elles sont ensuite interprétées à rebours : l'enfant agressif est vu comme un enfant à problèmes, la jeune fille est jugée pour ses vêtements. Jamais on ne se demande ce que ces comportements racontent de ce qu'ils vivent.

Et dans cette logique, les addictions — alcool, drogues, médicaments — trouvent leur place. Elles ne sont pas des dérèglements moraux. Elles sont des tentatives de trouver de l'anesthésie là où le cerveau n'en produit plus assez. « C'est le besoin qu'il faut traiter, pas n'importe quel moyen de s'anesthésier. »

Le désaveu : quand ne pas croire un enfant aggrave tout

Il y a une formule empruntée au psychanalyste Sándor Ferenczi que Sokhna Fall pose sur la table avec la gravité qu'elle mérite : Le pire, c'est le désaveu. C'est-à-dire : le pire qui puisse arriver à un enfant qui tente d'exprimer ce qu'il a vécu, c'est qu'on ne le croie pas.

« Si un enfant essaye de dire qu'il a vécu quelque chose de compliqué et qu'on ne le croit pas — ou pire, qu'on le gronde parce qu'il se comporte mal, qu'on lui dit : on ne dit pas ça de son papa, on ne dit pas ça du maître — on ne va pas l'aider à intégrer le traumatisme. Et en plus, on va rajouter de nouvelles souffrances. »

Le traumatisme en lui-même isole déjà. Il coupe du lien. Y ajouter l'expérience d'un adulte qui se détourne, qui minimise, qui renvoie la faute à l'enfant, c'est ajouter un abandon émotionnel à une blessure qui contenait déjà de l'abandon émotionnel.

Et pourtant, c'est ce qui arrive dans l'écrasante majorité des cas. Sokhna Fall cite une donnée brutale : dans environ 94 % des cas, la personne à qui un enfant révèle une agression ne fait rien. « Un enfant qui ne serait pas cru ne développerait pas nécessairement de psychotraumatisme s'il avait été pris en charge correctement. Le psychotraumatisme, c'est la maladie qui suit le trauma quand la personne n'est pas prise en charge. »

Dit autrement : une partie significative des souffrances psychiques que portent les victimes n'est pas inévitable. Elle est le résultat d'un abandon systémique.

Des symptômes mal lus, des étiquettes trop vite posées

Ce qui complique encore davantage la situation, c'est que les symptômes du psychotraumatisme chez l'enfant sont souvent interprétés à travers le mauvais prisme. L'enfant agité, qui ne tient pas en place, qui explose sans raison apparente ? On diagnostique un TDA/H, on prescrit de la Ritaline. L'enfant inhibé, prostré, absent ? On note qu'il est « trop discret ». L'enfant en colère, qui résiste à l'autorité ? On parle d'intolérance à la frustration, de toute-puissance, d'absence de limites.

« Une fois qu'on a dit ça, on se dit : il est intolérant à la frustration, c'est vraiment son problème. Mais on ne va jamais se demander s'il n'est pas entouré de gens qui, eux, ne tolèrent pas sa résistance. »

Sokhna Fall ne nie pas l'existence de ces troubles. Elle pointe le problème de leur usage comme écrans — des étiquettes qui dispensent de chercher le contexte de vie de l'enfant. Et qui, parfois, cautionnent implicitement les violences en traitant les conséquences sans jamais nommer la cause.

Il y a pourtant des signaux qui ne trompent pas. « Un petit enfant qui agresse sexuellement d'autres enfants, ça signifie qu'il a été agressé. C'est simple, c'est clair. Ça continue d'être traité en France comme du touche-pipi, de l'exploration. Ce n'est pas vrai. Un petit garçon qui demande une fellation, c'est sexuel. Ce n'est pas de l'exploration. C'est la conséquence d'une violence sexuelle. »

Être témoin : ce que chacun peut faire

La question de ce qu'on peut faire — en tant que voisin, passant, adulte périphérique — est posée directement à Sokhna Fall. Sa réponse convoque le concept développé par Alice Miller : le témoin éclairé.

Un enfant qui vit dans la violence n'a pas nécessairement besoin qu'on intervienne héroïquement pour être secouru. Il a besoin que quelqu'un, quelque part, valide ce qu'il ressent. Confirme que ce qui lui arrive n'est pas normal. Lui envoie le signal qu'il n'est pas seul.

« Ne serait-ce qu'un regard et un sourire à un enfant dans le métro quand quelque chose ne va pas. Le cerveau des enfants est formidablement plastique. Toute aide est bienvenue, quelle qu'elle soit. » Ce qui compte, souligne-t-elle, c'est de soutenir l'enfant sans humilier le parent — parce qu'on ne peut pas extraire cet enfant de son contexte, mais on peut soutenir en lui la part qui sait que ce qui se passe n'est pas normal.

Ce qui permet de changer

La bonne nouvelle — et Sokhna Fall y tient — c'est que le psychotraumatisme est soignable. Que le cerveau est plastique. Que la reconstruction est possible, même après des violences précoces et répétées. « Bien sûr, c'est long. Plus les faits auront été précoces et longs, plus ça prendra du temps. Mais oui, on peut tout traiter. »

La mauvaise nouvelle, c'est que le principal obstacle n'est pas médical. Il est culturel. Les adultes d'aujourd'hui sont eux-mêmes les enfants d'hier — des enfants à qui on n'a pas dit que ce qu'ils vivaient était anormal, des enfants qui ont appris à taire, à minimiser, à survivre. Et ces adultes ont souvent de très bonnes raisons inconscientes de ne pas vouloir voir la violence que subissent les enfants autour d'eux. Parce que la voir, c'est risquer de réveiller leur propre mémoire traumatique.

« Il y a deux catégories de personnes : ceux qui veulent bien se souvenir de leur enfance et ceux qui ne veulent pas. Ceux qui veulent bien accueillir cet enfant dans ce qu'ils sont, c'est eux qui font avancer le monde. C'est eux qui évitent qu'on répète à l'infini. »

Ce n'est pas un appel à la culpabilité. C'est un appel à la lucidité. Regarder ce qu'on a vécu, mettre des mots dessus, comprendre les mécanismes — c'est ce qui permet de ne pas les reproduire. Et c'est aussi, peut-être, ce qui permet de tendre enfin la main aux enfants qui en ont besoin.

Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.

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