Axelle JAH NJIKE : « Dire je, quand tu es une femme noire, ce n'est même pas politique — c'est révolutionnaire »

Podcasteuse, autrice afropéenne et dramaturge, Axelle JAH NJIKE a créé en 2018 « La fille sur le canapé », une série audio sur les violences sexuelles vécues au sein des communautés afrodescendantes. Derrière ce projet artistique et militant hors du commun, il y a son histoire. Et une conviction : la parole des femmes noires, quand elle dit je, change quelque chose dans le monde.

Elle pose les mots avec précision, sans tremblement, mais sans froideur non plus. Axelle JAH NJIKE parle de ce qui lui est arrivé à 11 ans — un viol commis par un ami de la famille — avec la clarté de quelqu'un qui a fait, depuis longtemps, le travail. « J'y suis allée réparée, déjà. » Ce n'est pas de la distance affectée. C'est le fruit de décennies de reconstruction intérieure, menée d'abord seule, puis avec des thérapeutes, toujours avec les livres et l'écriture. Et c'est précisément parce qu'elle était « alignée », dit-elle, qu'elle a pu créer La fille sur le canapé — un podcast en huit épisodes, sorti en 2018, qui donne la parole à des femmes et jeunes filles afrodescendantes victimes de violences sexuelles, dans un écrin littéraire construit autour des grandes autrices noires.

Ce projet est l'une des réponses les plus fortes, et les plus singulières, à ce que le mouvement #MeToo a rendu visible — et à ce qu'il a, aussi, laissé dans l'ombre.

Ce que #MeToo n'a pas dit

Quand la vague médiatique #MeToo déferle en 2017-2018, Axelle regarde défiler les témoignages. Elle les lit, elle les écoute. Et elle remarque quelque chose. « Dans tous les témoignages qui circulaient, il n'y avait quasiment pas du tout de témoignages de femmes noires ou de filles noires. » Pas parce que ces femmes n'avaient pas de parole. Pas parce que ça n'arrivait pas chez elles. Mais parce que cette parole ne parvenait pas à l'espace public. Elle circulait en privé, sur les réseaux, dans les conversations fermées. Elle n'avait pas d'écho.

Pour Axelle, ce silence résonne douloureusement. Il lui renvoie sa propre adolescence — la jeune fille de 11 ans qui cherche, après l'agression, une image dans laquelle se reconnaître, une histoire qui lui dise : ça arrive aussi chez nous, et tu peux t'en sortir. Elle ne trouve pas. « J'avais déjà vécu ça, cette absence. » Et quand #MeToo arrive, elle revit la même invisibilité.

La rage, dit-elle, a tout déclenché. « Je n'ai pas d'autres mots. » Cette rage-là n'est pas destructrice. Elle est créatrice. Elle devient le moteur d'un projet qu'elle portait en réalité depuis des années sans le savoir encore tout à fait : faire le podcast qu'elle aurait aimé trouver à l'adolescence.

Construire avec la douleur des autres — et la sienne

La fille sur le canapé réunit six voix de femmes et de jeunes filles afrodescendantes, âgées de 17 à la quarantaine, qui témoignent de violences sexuelles subies dans l'enfance ou l'adolescence. Certaines sont connues — Fabienne Saint-Rose, dont l'affaire avait été médiatisée en Martinique, ou Sariati, qui avait déjà témoigné publiquement. D'autres ont répondu à un appel à témoignages lancé par Axelle, qui n'a retenu que les quatre premières réponses reçues. « Je savais d'emblée que ça suffisait. »

Autour de leurs voix, elle tisse des textes de grandes autrices noires — afro-américaines, afropéennes — qui ont écrit sur ces questions depuis des décennies. Une musique originale composée par Sandra Caquet enveloppe le tout. Ce n'est qu'après la mise en ligne qu'Axelle apprendra que Sandra, elle aussi, a été victime d'inceste. « On a fait un peu un processus de mise en abyme, parce qu'on s'est retrouvées plongées au cœur de nos propres histoires, tout en collectant celles des autres et en créant quelque chose avec ça. »

Ce quelque chose, elle le définit avec soin : pas un document de témoignage brut, pas un récit de souffrance sans issue. « Je voulais absolument qu'à l'issue des huit épisodes, on ne ressorte pas de là plombé. On devait en ressortir avec de la force. » L'art, ici, n'est pas un ornement. Il est une façon de transformer la matière douloureuse en quelque chose qui porte de la lumière. « C'est là où vous êtes content d'être artiste. »

Maya Angelou et la première reconnaissance

Il y a un livre qui a tout changé. Axelle le cite avec la précision de quelqu'un qui n'a pas oublié le moment où elle l'a ouvert : Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, de Maya Angelou. L'autobiographie dans laquelle la grande poétesse américaine raconte le viol qu'elle a subi à l'âge de huit ans.

« C'était la première fois que je lisais que ça pouvait être arrivé à une petite fille noire. » Ce n'est pas rien. C'est même, dit-elle, un moment fondateur. Deux effets se produisent simultanément : la reconnaissance — ça arrive chez nous — et l'espoir — regardez ce qu'elle est devenue. Maya Angelou adulte, déployée dans toute la puissance de son œuvre, dit à la jeune Axelle que ce qui lui est arrivé n'est pas toute son histoire. Que l'agression est un épisode, pas une sentence. « Je pouvais continuer à avoir les rêves que j'avais. »

À côté de la lecture, il y a l'écriture. Le journal. Les mots posés sur le papier depuis l'enfance, qui lui permettent de ne jamais perdre contact avec « la petite à qui c'était arrivé ». Quand elle arrive en thérapie, des années plus tard, ses thérapeutes lui disent qu'elle a déjà fait une grande partie du travail. « La manière dont vous écrivez... Vous n'avez jamais perdu le contact avec elle. »

Ce rapport à la petite fille qu'elle a été est l'un des fils les plus émouvants de cet entretien. « Du haut de mes 12 ans, je prenais soin de la gamine de 11 ans à qui c'était arrivé. Du haut de mes 13 ans, de mes 15 ans. Je n'ai jamais cessé. » Ce n'est pas de la psychologie de comptoir. C'est une posture de survie, délibérément choisie par une enfant laissée seule avec ce qu'elle venait de vivre.

La silenciation : deux murs, pas un

La question de pourquoi les femmes noires parlent si peu publiquement de ces violences est l'une des plus complexes que soulève La fille sur le canapé. Axelle l'analyse avec une précision qui témoigne d'une réflexion longue et éprouvée.

Il y a d'abord le mur intra-communautaire. « L'intimité n'est pas un sujet dont on parle au sein des communautés afrodescendantes. » Quand elle lance en 2018 son premier podcast Mina Sex and I, consacré à la parole de femmes noires sur l'intimité — leurs premières règles, leurs premiers baisers, leurs relations amoureuses — elle se heurte à des refus qui la laissent stupéfaite. Des interlocuteurs lui expliquent que « l'intime n'est pas un sujet pour des femmes noires ». Elle décide alors de s'autoproduire. Et bien sûr, l'audience est là. Elle attendait.

Il y a ensuite le mur des médias mainstream. Paradoxalement, ce sont les médias féministes blancs qui ont le plus relayé La fille sur le canapé. Les médias afrodescendants, eux, ont majoritairement fait le silence. Certains lui ont expliqué qu'ils trouvaient le programme remarquable mais ne souhaitaient pas « stigmatiser les personnes noires » en en faisant l'écho. « Double peine pour nous. On est les meufs à qui c'est arrivé, et on va nous dire que c'est nous stigmatiser que d'en parler. »

Cette violence-là — le silence imposé de deux côtés à la fois — est peut-être l'une des plus difficiles à nommer. Et pourtant, dit-elle, le podcast a circulé. Il circule encore. Des gamines de 11 ans, de 15 ans, l'ont trouvé et ont compris qu'elles n'étaient pas folles. « Je préfère rester sur ça. Il a le mérite d'exister pour ça. »

Désenfantilisation : un héritage qui tue

Il y a un concept que le film dans lequel s'inscrit cet entretien explore frontalement : la désenfantilisation des enfants noirs, et des petites filles noires en particulier. Axelle en parle de l'intérieur — comme quelqu'un à qui c'est arrivé dans le corps, dans la rue, dans le regard des autres.

À 11 ans, elle a la morphologie d'une femme adulte. Dans le quartier où elle grandit, des hommes lui adressent des propos sexuels alors qu'elle rentre de l'école avec son cartable sur le dos. « Vous ne comprenez pas. Moi, je ne comprenais pas. Vous savez corporellement que ce n'est pas bien, mais vous mettez du temps à comprendre que ça a à voir avec votre couleur de peau. Parce que vos copines blanches, elles n'ont pas du tout à faire à ça. »

Une étude de l'université de Georgetown a depuis documenté ce phénomène : les petites filles noires sont perçues comme moins fragiles, ayant besoin de moins de protection et davantage portées sur la sexualité — juste à cause d'un phénotype. C'est un héritage direct de la façon dont les corps noirs ont été perçus et traités depuis des siècles. Il ne s'est pas dissous. Il perdure, structurellement, dans les regards, dans les pratiques, parfois même dans les prétoires : Axelle évoque une affaire terrifiante dans laquelle un agresseur noir a invoqué, pour sa défense, un prétendu pouvoir de séduction intrinsèque de sa victime noire de 11 ans — et a été acquitté. « C'est quelqu'un qui appartient au même cercle racial que le sien qui invoque un facteur de déshumanisation des personnes noires pour justifier une agression. Là, on commence par quoi ? »

Devenir la mère qu'on n'a pas eue

La conversation aboutit, naturellement, à la question de transmission. Axelle est mère d'une fille — Margot — qu'elle décrit avec une fierté lumineuse. Et la façon dont elle parle de l'éducation dit quelque chose d'essentiel sur ce que l'on peut faire de ce qu'on a vécu.

« J'ai toujours eu le sentiment que c'était ma fille qui m'avait choisie comme parent, pas l'inverse. » Ce n'est pas de la mystique gratuite. C'est une posture éducative : celle qui place l'adulte au service de l'individu que l'enfant est, et non l'inverse. « J'éduquais une citoyenne. » Elle ne voulait pas que sa fille avale des couleuvres au nom de l'obéissance, comme elle avait été contrainte de le faire. Elle voulait que l'intimité soit un sujet audible à la maison, que les questions puissent être posées sans jugement.

Le résultat ? À l'adolescence, c'est à sa mère que Margot vient poser ses questions en premier. Et elle y amène ses amies. Axelle est devenue pour un cercle de jeunes femmes « l'oreille que moi, je n'ai pas eue ». Elle le dit sans paternoster. « Je fais pour la petite Axelle les choses dont elle aurait eu besoin. Et pour ma fille, je suis devenue la mère que j'imagine que ma mère aurait pu être pour moi, si les configurations avaient été différentes. »

Il reste une phrase, sur laquelle elle conclut, et qui résume peut-être tout. Elle a appris que les violences qu'elle a subies s'inscrivent dans une transmission transgénérationnelle — que ni sa mère ni ses grand-mères n'avaient choisi leur premier partenaire. Sa mère l'avait envoyée en France, précisément pour lui épargner ça. Elle n'a jamais pu lui dire que ça n'avait pas suffi. « Je ne pouvais pas lui dire ça. Je savais que ça l'aurait mise à genoux. »

Mais sa fille, elle, a pu choisir. « C'est ma fierté. » La chaîne, quelque part, a été rompue.

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