Lily : « Je ne tombe pas amoureuse. Ça n'existe pas pour moi. »
Elle a 21 ans, trois diplômes, et un trouble de la personnalité antisociale. Lily a accepté de venir parler d'amour dans Amour Fou elle qui ne le ressent pas comme les autres, qui l'a appris comme on apprend une langue étrangère, et qui a dû se battre pour que sa parole soit simplement crue.
Il y a des mots qui fascinent avant même d'être compris. « Sociopathe » en fait partie. Le terme circule sur TikTok, dans les séries, dans les commentaires — chargé de fantasmes, de clichés, de peur. Et derrière ce mot, rarement, une vraie personne. Lily, elle, a décidé d'en être une. Pas le monstre que l'imaginaire collectif projette. Juste quelqu'un qui fonctionne différemment, qui aime différemment, et qui a mis des années à trouver les mots pour le dire.
Son diagnostic officiel : trouble de la personnalité antisociale, ou TPA. « Sociopathe » est un terme issu de la culture populaire, pas de la clinique. Lily le sait mieux que quiconque. Elle l'a utilisé sur TikTok pendant quelques mois — précisément parce qu'il provoque une réaction, et que sans réaction, la santé mentale n'existe pas dans l'espace public. « Si je dis : j'ai un trouble de la personnalité, j'ai déjà perdu la moitié des gens. »
Être outée sans l'avoir choisi
Son histoire sur les réseaux sociaux commence par une trahison involontaire. Une fille qu'elle a fréquentée le temps d'un week-end — et qui était au courant de son trouble — fait une vidéo sur TikTok. Elle y raconte être tombée amoureuse d'une sociopathe, sans la nommer. Mais les commentaires s'emballent, les accusations fusent vers une autre créatrice. Lily prend la parole pour rétablir les faits. Et c'est là que tout commence.
« J'ai cherché sur TikTok : sociopathie, TPA. Je suis tombée sur quoi ? Une interview de légende d'un psychopathe qui raconte qu'il déteste tout le monde et a détruit son entourage. »
Le vide était réel. Pas de témoignages nuancés, pas de parole incarnée. Alors elle en crée une. Sa vidéo fait un million de vues. Celle de la fille, 300 000. Et quelques mois plus tard, cette même personne revient affirmer que Lily mentait sur son trouble. Avec, à l'appui, de vieilles menaces privées que Lily avait publiées en réponse.
« J'ai réalisé que j'étais devenue un produit sur les réseaux. Fascinante, certes. Mais détestable. »
Elle décide de désactiver ses comptes. Non par fragilité — elle tient à le préciser — mais par stratégie. Pour ne plus nourrir un algorithme qui a besoin de ses réactions, pas de son intelligence.
Ce que les médias lui ont demandé
Avant de partir, elle reçoit plusieurs propositions. Deux chaînes de télévision. Un très grand podcast. Un autre, plus petit. Tous veulent l'inviter. L'un d'eux lui demande d'abord un certificat médical tamponné. Puis son dossier psychiatrique complet. Puis — le détail qui a tout fait basculer — le numéro de téléphone personnel de sa psychiatre.
« Là, je me suis dit : ah ouais. Ils vont me scanner. Je dois faire l'interview, et après, si ça ne va vraiment pas bien, il y aura une psy sur le plateau pour vérifier encore. »
Ce qu'elle décrit, c'est la violence ordinaire faite aux personnes avec des troubles mentaux qui osent parler. L'obligation de prouver ce qu'elles sont. Comme si le diagnostic n'était pas suffisant. Comme si la parole ne valait rien sans une caution médicale à portée de main. « Par moments, c'est tellement dur d'accepter son diagnostic, d'en parler. Et là, on vous demande de le tamponner pour pouvoir exister sur un plateau. »
Cinq ans, et déjà différente
Le TPA, contrairement à la psychopathie, n'est pas inné. Il se développe — souvent sur un terrain de prédispositions, amplifié par des événements traumatiques. Lily situe ses premiers souvenirs de différence à l'âge de cinq ans. Parents séparés, enfance dysfonctionnelle, maltraitance émotionnelle. À cet âge-là, elle arrête les câlins, les bisous, les « je t'aime ». Elle joue seule des heures dans sa chambre. Et sa mère lui dit : « T'as le cœur noir. »
« Je ne lui en veux pas. Elle ne comprenait pas pourquoi sa fille ne ressentait rien. »
Ce que Lily décrit ensuite est d'une précision presque clinique : elle a appris les codes sociaux comme on apprend une langue étrangère. Pas par instinct, mais par nécessité. À six ans, elle jouait à la Barbie non pas comme les autres petites filles, mais pour « répéter des scènes de vie ». Un théâtre d'apprentissage. « Je me suis fait un théâtre humain pour apprendre à exister et à fonctionner. »
Elle a appris à être polie. À manger avec des couverts. À dire je t'aime. Tout cela, consciemment, méthodiquement. Et à cinq ans, elle avait déjà décidé qui elle serait. « À 14 ans, j'étais à Paris. J'ai décidé que je voulais faire beaucoup d'études. J'ai 21 ans, j'ai trois diplômes. C'est ce que je veux et je vais devenir la personne que je veux. »
Le diagnostic, à 19 ans
Elle consulte une psychiatre — pas pour le TPA, pour autre chose. Mais en écoutant Lily parler de son enfance, de viols subis, de traumatismes accumulés, la psychiatre comprend en une séance. « Elle m'a dit : tu me parles de ça comme si c'était aller chercher du pain. »
Parce que c'est exactement ça. Lily n'a pas de hiérarchie émotionnelle. Rien n'est tabou parce que rien n'a d'intensité particulière. Le viol et la liste de courses ont la même couleur dans sa mémoire.
Quand le diagnostic tombe — TPA, confirmé après tests —, sa réaction ? Un intérêt presque ludique. « Limite, ça m'amusait de passer les tests. J'étais en mode : super, la semaine prochaine, c'est le test. »
Zéro drame. Même intensité. Et une pensée qui revient : j'avais raison d'être différente. Ce n'était pas dans ma tête.
L'amour, version Lily
La question posée au début de l'interview — c'est quoi l'amour pour toi ? — prend une autre dimension quand on sait tout ça. Lily ne tombe pas amoureuse. Le verbe lui semble inapproprié. « Quand tu tombes amoureuse, c'est quelque chose qui te tombe dessus. Moi, ça n'arrive pas. »
Ce qu'elle vit à la place, c'est un choix. Une décision consciente de donner de l'importance à quelqu'un. « Je choisis de lui donner de l'importance. L'amour pour moi, c'est la volonté, le choix conscient de me dédier à quelqu'un. »
Quand les émotions existent, elles passent par la possession, pas par l'attachement. « C'est pas quelque chose de sain, et c'est pour ça que je l'évite. » Ses deux grandes histoires d'amour — si on peut les appeler ainsi — étaient des obsessions pour des femmes qu'elle ne pouvait pas avoir. Pas de la tristesse. Pas du manque. Du refus de ne pas obtenir ce qu'elle voulait.
Pendant des années, elle s'est mise en couple parce que « socialement, c'est bien d'être en couple ». Elle a dit « je t'aime » sans le ressentir — parce qu'elle savait que l'autre en avait besoin. Elle a fait des crises de jalousie sans être jalouse — parce qu'elle avait vu que ça se faisait. Tout cela, appris. Calibré. Exécuté.
« Quand je dis froide et distante, c'est parce que je calcule les choses. »
Le vide, et comment on le remplit
Il y a un mot qui revient souvent dans la bouche de Lily : le vide. Pas la tristesse. Pas la mélancolie. Quelque chose de plus neutre et de plus radical. « Je n'ai jamais eu envie de vivre. Mais je n'ai pas non plus envie de mourir. C'est ça, le vide pour moi. »
Pour combler ce vide, les personnes avec un TPA cherchent des stimuli extrêmes — comme les borderlines, d'ailleurs. Conduites à risque, alcool, hyper-sexualisation. Lily a traversé tout ça. À l'adolescence, libre dans un foyer parisien à 14 ans, sans encadrement réel. Soirées à 16 ans, traversée du bois de Boulogne à 3h du matin en minijupe sans batterie dans le téléphone. « Mes copines me disaient : tu vas te tuer un jour. Et moi j'étais en mode : ça m'éviterait une tentative de suicide. »
Elle a fait deux ou trois tentatives, entre 13 et 19 ans. Elle en parle sans dramatisation — ce qui n'en rend pas le récit moins grave, au contraire. « Je crois que je jouais avec la mort. Plus que je voulais mourir. »
C'est peut-être l'une des choses les plus difficiles à entendre pour ceux qui pensent que les sociopathes ne souffrent pas. Lily souffre. Différemment. Par le corps — maladies psychosomatiques, maladie auto-immune à 13 ans. Par la lassitude — qui n'est pas une émotion, mais un état. « Ce n'est pas de la tristesse. C'est qu'on en a marre. Et la lassitude, ce n'est pas une émotion. »
Apprendre à être humaine
Dans une relation de couple, ce qui est le plus difficile pour Lily n'est pas l'absence d'amour. C'est l'ensemble des codes qu'elle doit apprendre et appliquer consciemment : se soucier des besoins de l'autre, prévenir de ses absences, demander la permission, avoir des limites. Rien de tout ça n'est naturel.
« Apprendre des choses qui ne sont pas innées, c'est déjà vouloir faire l'effort de faire quelque chose qui ne l'est pas. »
Aujourd'hui, elle est en couple. Elle a envoyé à sa compagne deux pages rédigées par sa psychiatre — les pour et les contre — en disant : c'est oui ou c'est non. Elle a dit oui. Mais Lily ne peut pas lui garantir que ça durera. Pas parce qu'elle n'est pas attachée. Parce que si elle se sent bridée, l'attachement s'arrête. « C'est avec ou c'est sans. »
Ce qu'elle ne fera pas : des enfants. Pas par peur, pas par manque d'amour. Par honnêteté. « Je suis incapable du sacrifice. Mon enfant me dit qu'il a vomi dans son lit, je m'en fous, je dors. »
Ce qu'elle veut que vous sachiez
À la fin de l'interview, Lily donne trois conseils à ceux qui se reconnaissent dans ce qu'elle décrit.
D'abord : ne pas faire comme elle. Ne pas exposer son trouble sur les réseaux sans être entourée, protégée, solide. La fétichisation est réelle. La sexualisation aussi. Et les dégâts peuvent être durables.
Ensuite : prioriser sa santé mentale. Il existe des psys en planning familial, des dispositifs publics. « Si vous validez des paniers à 200€ au lieu de voir un psy, je comprends que c'est chiant, mais c'est important. »
Et enfin : arrêter les amalgames. Arrêter de penser que si une personne TPA ressent une émotion, le diagnostic est faux. Arrêter de confondre sociopathie et violence physique. Arrêter les esthétiques collées aux troubles. Arrêter de demander à quelqu'un de prouver qu'il souffre.
« Les commentaires négatifs ne vont pas m'atteindre moi. Mais ils vont faire taire des personnes qui auraient commencé à parler. Et ça, c'est une catastrophe. »
Amour Fou est un podcast qui parle de santé mentale et d'amour. Parce qu'on entremêle encore trop peu les deux.