Axel Guilleray : « Je suis juste un papa. Tout le monde devrait être comme ça. »
Père de Naé, bientôt 20 mois, Axel Guilleray a quitté son travail pour s'occuper de sa fille après un accouchement difficile qui l'a forcé à prendre sa place — vraiment. Danseur, monteur, chômeur assumé, il parle avec une franchise désarmante de l'instinct maternel (qui n'existe pas), du père-assistant (qu'il a failli rester), et de ce que la paternité lui a appris sur lui-même.
Au début, Axel Guilleray pensait qu'être père, c'était être un assistant. Un bon assistant — investi, affectueux, disponible — mais un assistant quand même. Celui qui regarde faire la mère parce qu'elle a l'instinct maternel, qui suit ses indications, qui complète sans diriger. « Elle sait comment ça marche. Moi, j'aurais juste à copier. »
Il a fallu un accouchement par césarienne d'urgence, une femme alitée qui ne pouvait pas bouger pendant un mois, une nuit seul à la maison à entendre des pleurs imaginaires à 2h du matin, et quelques semaines de panique totale pour qu'il comprenne : il n'y a pas d'instinct maternel. Il n'y a que du temps passé avec l'enfant, des erreurs faites, et un lien qui se construit à force d'y être.
L'instinct maternel : du bullshit
C'est la première chose qu'Axel Guilleray veut clarifier. Pas avec agressivité — avec la conviction de quelqu'un qui y a cru sincèrement et qui a été rattrapé par la réalité.
« L'instinct maternel, il est construit depuis des dizaines d'années dans les pubs, à la télé, partout dans la société. On dit que la femme va avoir ce sixième sens. Je pense que c'est un peu faux. Même totalement faux. »
Ce qu'on appelle instinct maternel, c'est simplement la proximité. Le temps passé avec l'enfant. Les erreurs faites, les réajustements, les pleurs déchiffrés au fil des semaines. Et si quelqu'un dans le foyer passe plus de temps avec l'enfant, c'est cette personne qui développera cette « intuition » — quel que soit son genre.
La preuve par l'absurde : aujourd'hui, dans sa famille, c'est Axel qui comprend mieux les pleurs de Naé, qui devine ses envies, qui déchiffre ses mots avant les autres. « S'il y a un instinct, c'est l'instinct paternel qui prime. Parce que j'ai passé plus de temps avec elle. »
Il va plus loin dans l'analyse. Cet idéal de l'instinct maternel n'est pas anodin. Il a une fonction. « Peut-être que c'est pour que les mamans restent à la maison, que les papas aillent travailler. On leur dit : ne t'inquiète pas, t'as l'instinct maternel, ça viendra naturellement. » Un mythe utile pour maintenir une répartition des rôles, imposée sans y toucher.
Un accouchement qui l'a forcé à devenir père
Axel Guilleray aurait peut-être mis plus de temps à sortir du rôle d'assistant si l'accouchement de sa femme s'était passé comme prévu. Il ne s'est pas passé comme prévu.
Sa femme fait une prééclampsie. Décision de césarienne d'urgence. Code orange dans la salle de naissance, dix personnes qui rentrent d'un coup, sa femme emmenée au bloc. Lui, seul, en tenue aseptisée, à regarder quelque chose qu'il ne comprend pas vraiment encore.
Et après : sa femme alitée, incapable de se lever, avec une sonde, un ventre couvert de points de suture. Le plan initial — elle s'en occupe, il assiste — tombe instantanément. « Le fait d'avoir un enfant, c'est un train qui avance à grande vitesse. La femme, elle est déjà dans le train. Moi, j'arrive, je dois monter dans le train en marche. Et je dois être le conducteur. »
Il raconte les cinq jours à la maternité avec la précision de quelqu'un qui n'a toujours pas oublié : la chaleur dans la chambre sans climatisation, les allers-retours à l'appartement pour rapporter des affaires, et puis — seul dans le couloir, la porte fermée derrière lui — se retrouver à genoux, en larmes, sans comprendre exactement pourquoi. « Dans quelle merde je me suis mis ? »
Il ne le dit pas à sa femme. Il veut rester fort pour qu'elle puisse lâcher si elle en a besoin. « Je voulais lui donner l'impression : t'inquiète, je suis là. Maintenant, il n'y a pas le choix. » Ils en reparleront plus tard, à la maison. Ensemble.
Le 50/50 qu'il croyait déjà faire
Avant la naissance de Naé, Axel Guilleray se pensait égalitaire. « J'avais l'impression d'être à 50/50 dans la vie de tous les jours. Le ménage, les papiers, la compagnie. » Il s'est rendu compte que ce n'était pas le cas — pas du tout — au moment où sa femme ne pouvait plus rien faire pendant un mois.
Parce que là, il a dû tout prendre : l'administratif, les repas, les soins, la gestion de la cicatrice, les couches, les nuits, tout. Et en prenant tout, il a réalisé que beaucoup de ces choses avaient toujours été portées par sa femme sans qu'il s'en aperçoive.
Aujourd'hui, ils sont vraiment à 50/50. Pas un 50/50 où chacun fait exactement les mêmes tâches — mais un 50/50 où chacun a ses forces, où l'un prend le relais quand l'autre est débordé, où personne n'attend qu'on lui dise quoi faire. « Je suis voix active dans la vie familiale. Avant, je l'étais moins. »
Et il nomme quelque chose d'important : son ego dans cette affaire. « Je déteste le concept que ma femme en fasse plus. Ça me dégoûte. » Ce n'est pas de la vertu — c'est une réaction viscérale. Et il y a aussi l'image qu'il veut donner à Naé. Sa fille va grandir en regardant son père. Il veut qu'elle voit un homme qui fait, qui s'implique, qui n'attend pas qu'on lui demande. Pour qu'elle sache, quand elle cherchera un partenaire, ce que ça ressemble vraiment.
Les zéro-six mois : honnêtement
Axel Guilleray dit une chose que beaucoup de pères pensent et que presque personne ne dit à voix haute : les premiers mois, il n'avait pas vraiment d'amour pour sa fille.
« J'avais de l'affection, de l'intérêt. Mais je ne pense pas que j'avais de l'amour. Parce qu'il n'y a pas d'interaction. C'est un être humain qui respire, qui fait caca, que tu changes, qui mange. »
Il dit « tube digestif » pour décrire un nouveau-né. Ce n'est pas de la cruauté — c'est de l'honnêteté sur une période que la société romantise excessivement. Les livres, les émissions, les témoignages de parents montrent une explosion d'amour immédiate, un lien instantané, une révélation. Pour lui, ça ne s'est pas passé comme ça. Et il préfère le dire.
Ce qui change, c'est à partir de six mois. L'interaction commence. L'enfant te regarde. Reconnaît ton visage. Sourit en te voyant. Tend les bras. Et là, quelque chose s'allume qui ne s'éteint plus. « Tu vois la construction d'un être humain. La première fois qu'elle a vu son reflet dans un miroir et qu'elle a ri. On était en pleurs. »
Et les petits moments qui deviennent gigantesques : la première fois qu'elle a dit oui après des semaines à ne dire que non. « J'ai fait un câlin. J'ai eu une grosse émotion. Parce qu'elle a dit oui. »
Il décrit sa fille comme « sa télé » : tout ce qu'elle fait est devenu fascinant. Pas parce que c'est exceptionnel objectivement — mais parce que c'est elle, et qu'il la regarde grandir en direct, en temps réel.
Papa poule ? Non. Papa.
Un ami lui a dit qu'il était un papa poule. Parce qu'il répondait immédiatement quand la crèche appelait, parce qu'il stressait quand Naé était malade, parce qu'il pensait constamment à elle. Axel Guilleray a posé la question en retour : si une mère faisait exactement la même chose, on l'appellerait comment ?
Une maman.
« Pourquoi tu fais la différence entre un papa et une maman ? » Son ami a mis une semaine, mais il a changé d'avis.
Ce qui l'énerve dans les félicitations qu'il reçoit — « c'est incroyable ce que tu fais, tu es un super papa » — c'est que le sous-entendu est insultant pour sa femme. En le mettant sur un piédestal, on fait descendre son équivalente féminine au rang de normale. Alors que lui, il est simplement normal. « Tout le monde devrait être comme ça. Je suis juste un papa. »
Pour les pères qui ne le sont pas — qui restent dans le rôle d'assistant, qui délèguent, qui laissent leur femme porter — il est sévère mais compréhensif. « Je leur jette pas la pierre. Peut-être qu'ils font déjà mille fois mieux que ce que leur père a fait. Ils ont leurs propres fêlures. » Et avoir un enfant, justement, ouvre ces fêlures. Les agrandit. Lui qui se croyait patient a découvert qu'il ne l'était pas. Lui qui pensait ne pas avoir de problèmes avec la présence des enfants dans l'espace public s'est rendu compte que ça l'avait irrité un jour. Ces blessures d'enfant qu'on croyait cicatrisées resurgissent — et là, on a le choix : les ignorer ou les travailler.
La danse, et l'image qu'on laisse
Il y a un moment où Axel Guilleray est tombé sur une vidéo Instagram d'un danseur qui faisait un battle dans sa ville. Il s'est reconnu dans le public. « C'est qui ce gros lard ? »
Il avait pris quinze kilos depuis l'arrêt de la danse. Il ne faisait plus de sport, ne prenait plus soin de lui, laissait la vie d'adulte effacer les passions d'avant. Et en se regardant, il a pensé à sa fille. Pas à lui. À elle.
« Quelle image je veux qu'elle ait de moi ? Je veux courir avec elle, la faire sauter, faire des bêtises. Pas souffler au bout de trente secondes. »
C'est pour ça qu'il s'est remis à la danse. Pas pour lui — pour l'image qu'elle garde. Et il en est conscient, et il le dit avec une honnêteté désarmante : « Je me fais des illusions de me dire que c'est pour elle. Inconsciemment, c'est aussi pour moi. » Mais la motivation finale compte moins que le résultat : il s'investit à nouveau dans quelque chose qui lui appartient, en dehors de la paternité. Parce qu'il ne veut pas que Naé grandisse en pensant que son père n'est que papa.
Ce qu'il aurait aimé entendre
Axel Guilleray a accepté ce tournage pour une raison simple : avant la naissance de Naé, les documentaires sur la parentalité qu'il regardait avec sa femme parlaient peu des pères. Et les quelques rares fois où ils en parlaient, ce n'était pas de ce qu'il a vécu.
« Je voulais qu'il y ait quelque chose pour les papas. Comment on m'aide, moi ? Où est ma place ? »
Ce qu'il aurait aimé entendre : que c'est normal de ne pas avoir d'amour immédiat pour son enfant. Que l'instinct paternel, ça n'existe pas davantage que l'instinct maternel, et que les deux se construisent. Que quitter son travail pour s'occuper de sa fille ne fait pas de vous un sous-homme — « ça fait de vous un surhomme, au vu du regard des autres ». Que les premiers mois sont horribles pour beaucoup de gens, et que ce n'est pas une honte. Que la paternité n'est pas une performance mais une présence.
Et une dernière chose, la plus simple : que si vous êtes là, vraiment là, tout le reste se construit. « Investis-toi, donne-toi à fond. Ça va pas être facile. Mais ça va le faire. »