Adèle : « J'ai pu me libérer de la misogynie intériorisée, de l'homophobie intériorisée. Il me reste le racisme. »
Trente-quatre ans, un grand-père sénégalais, une mère née à Dakar quelques années avant l'indépendance, une enfance dans le nord de la France et le cœur en Bretagne. Adèle aime les femmes, et elle a mis longtemps à se l'autoriser. Aujourd'hui, c'est une autre part d'elle-même qu'elle cherche à rejoindre. Un entretien sur la honte, la force du collectif et le chemin, jamais terminé, qui mène à soi.
« D'où tu viens ? » La question paraît anodine. Pour Adèle, elle ne l'est jamais. D'abord parce que la réponse géographique est floue : elle a beaucoup bougé dans le nord de la France, garde des attaches affectives profondes avec la Bretagne. Ensuite parce qu'elle entend presque toujours, derrière les mots, une seconde question, celle qu'on ne pose pas franchement : quelles sont tes origines ?
Alors elle raconte. Un grand-père sénégalais. Une maman métissée, franco-sénégalaise, née à Dakar. Et elle, entre deux histoires, dont aucune ne lui a vraiment été transmise.
Cette question des origines traverse tout l'entretien. Mais c'est par une autre porte qu'on y entre : celle de l'amour des femmes, découvert tôt, accepté tard.
« Merde. Tu es dans la merde. »
Le premier souvenir a lieu au collège, en cinquième. L'objet du premier crush : sa CPE. « Je me souviens, elle est rentrée dans la salle et j'ai senti un coup au cœur. Je crois que j'étais genre : waouh. Je n'avais jamais senti ça de ma vie. » La pensée suivante arrive presque aussitôt : « Je me suis dit : merde. »
Personne ne lui avait jamais dit explicitement qu'être homosexuelle était mal. C'est là tout le paradoxe. « Je sais juste qu'on n'en parlait pas. Ça n'existait pas, et à peine à la télé non plus. » Pas besoin d'interdit formulé : le silence suffit. Une enfant de douze ans comprend très bien, intuitivement, ce qu'une société tait.
Quelques années plus tard, en prépa, Adèle tombe amoureuse d'une amie. Avec ses camarades de promo, elle aime alors refaire le monde, philosopher sur les grandes questions. Un soir, on parle de l'amour. Elle décrit sa définition, et une amie lui répond : « Waouh, ce que tu décris, ça arrive peut-être deux ou trois fois dans une vie. » Ce n'est que bien après qu'elle comprendra : elle était en train de décrire, sans le savoir, ce qu'elle ressentait pour cette amie. Un amour inconditionnel, fait d'admiration pour ses passions, d'envie de connaître chaque part d'elle, du simple bonheur de partager le même air.
« Comme pas mal de lesbiennes, mon premier amour, ça a été une amie. Un amour jamais dit. »
La honte, plus que l'interdit
Si Adèle a mis du temps à s'accepter, ce n'est pas tant à cause d'une homophobie frontale qu'à cause d'une honte profonde, installée par le climat dans lequel elle a grandi. « Dans mon esprit, l'homosexualité, c'était une paraphilie », dit-elle. Une déviance, une perversion. Rien de tout cela n'était formulé aussi clairement. Mais tout le suggérait.
Elle vit alors un double discours intérieur. D'un côté, l'intuition intime que ce qu'elle ressent est « beau, pur », qu'il n'y a pas matière à avoir honte. De l'autre, les paroles entendues à la maison. Elle se souvient de sa mère affirmant que les personnes bisexuelles étaient « déséquilibrées », « des gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent », presque pire que les homosexuels.
À cette honte-là s'en ajoutait une autre, plus vaste : celle de la sexualité tout court. Adèle a été élevée dans le tabou du désir. « Découvrir mon homosexualité, c'était découvrir aussi ma sexualité. Découvrir ma sensualité, mon désir, et être pleinement femme, adulte. » Un chemin long, sinueux, qui est passé aussi, paradoxalement, par des relations avec des hommes, pour lever les tabous un à un.
De ces années d'exploration, elle retient surtout une chose : les étiquettes sont trop étroites. Elle distingue l'érotisme, la sexualité, l'attraction romantique. On peut trouver beaux des corps masculins, féminins, trans, non-binaires. On peut être amoureuse d'une certaine incarnation du féminin, qu'on retrouve chez des personnes très différentes. D'ailleurs, elle a du mal à se dire lesbienne. « Je trouve que c'est trop définitif. J'aime les femmes, j'ai une préférence pour les femmes. J'aime le féminin. » Être restée un temps figée dans une identité, reconnaît-elle, l'a même empêchée d'être pleinement elle-même.
Se couper de soi pour être vue
Pour entrer dans sa vie amoureuse, Adèle a fait un choix qu'elle regarde aujourd'hui avec lucidité. Elle aime les femmes plutôt féminines, et elle a cru qu'il fallait, pour les attirer et être reconnue comme lesbienne, pousser les curseurs du côté masculin. Elle s'est coupé les cheveux. Elle a « marqué le trait ».
Cela lui a ouvert la voie de la vie romantique. Mais à un prix : « Je me suis coupée d'une partie de mon authenticité, de qui je suis pleinement en termes d'expression de genre. »
Après une relation de six ans et demi, puis une période d'exploration, elle se réapproprie peu à peu cette part d'elle. Sa sensualité passe désormais par une expression de genre plus ambivalente, à la fois masculine et féminine. Elle dit qu'elle est en train de « créer sa petite tambouille » et qu'elle commence, en ce moment précis de sa vie, à « retomber sur ses deux pieds ».
Un coming out volé, puis un amour qui rend fière
Son premier coming out, Adèle ne l'a pas choisi. Étudiante, elle fréquente un garçon issu des milieux de la Manif pour tous, qui multiplie les remarques homophobes à table. Elle ne laisse rien passer. Jusqu'au jour où il lui lance : « Attends, c'est quoi le problème ? T'es lesbienne ? »
Elle baisse les yeux. Devient toute rouge. Se tait. Et plus elle se tait, plus il insiste. Puis il se tourne vers toute la tablée : « Les gars, Adèle, elle est lesbienne. » Le soir même, lors d'une soirée entre garçons, c'est le sujet de conversation. Adèle n'a rien dit. Mais tout le monde sait.
Elle commence alors à en parler, progressivement, à quelques amies. Sans être encore tout à fait à l'aise.
Le vrai basculement viendra plus tard, avec l'amour. Celui de la femme avec qui elle partagera six ans et demi de sa vie. « J'étais portée par l'amour. Comment j'allais avoir honte d'être amoureuse de quelqu'un, d'un sentiment si pur et si beau ? » Elle l'annonce simplement à son père, à sa mère, à ses grands-parents : « Je suis amoureuse d'une femme. » Et ça devient, selon ses mots, un « non-sujet ».
Surtout pour sa grand-mère, « géniale », qui lui offre aujourd'hui l'une de ses plus jolies anecdotes. Célibataire depuis deux ans, Adèle a droit à l'inévitable question des repas de famille. Sauf que sa grand-mère la pose dans l'autre sens : « Et alors, tu as une petite copine ? Tu as rencontré une fille ? » Une bienveillance toute naturelle, qui fait sourire et qui fait du bien.
La force du collectif, et la solitude de l'autre moitié
La communauté lesbienne, Adèle en parle aujourd'hui comme d'une évidence. « Je suis une vieille lesbienne maintenant », plaisante-t-elle. Mais elle sait ce qu'elle lui doit. Avoir des amies qui partagent le même vécu, un terrain de compréhension commun, la possibilité de se livrer. Et surtout, « se sentir puissantes ensemble ».
Ce collectif est une ressource concrète. Il lui permet de vivre pleinement son homosexualité plutôt que d'en subir seulement les difficultés : les obstacles pour avoir des enfants, l'homophobie ordinaire, l'hypersexualisation par les hommes. « Plein de choses qui, si je n'avais pas accès à la force du collectif, seraient beaucoup plus dures à vivre. »
C'est précisément là que se dessine le contraste. Car cette force, elle ne l'a pas pour l'autre part de son identité. « Pour la part sénégalaise de mon identité, je suis seule. »
Elle raconte sa rencontre avec une journaliste nigériane, dont les enfants étaient scolarisés à Londres. Découvrant la jeunesse afro-descendante là-bas, cette femme avait été frappée par sa solitude face au racisme : très peu de ces jeunes ont accès à l'Afrique, à la force que procure le sentiment d'appartenir à une histoire, à une identité.
Adèle se reconnaît dans ce constat. Son africanité, elle la vit essentiellement à travers le regard des autres. Il y a l'exotisation, faussement flatteuse : « D'où vient cette beauté ? C'est quoi tes origines ? » Et il y a le racisme, le vrai, brutal. Ayant grandi à la campagne, elle a été menacée d'être frappée, insultée de « négresse ». À Paris, c'est moins fréquent. Mais le problème de fond demeure : « Je n'ai pas de piliers derrière. Je n'ai pas l'Afrique pour me porter dans cette épreuve. »
Elle ne se sent pas non plus légitime à rejoindre une communauté afro-descendante. Sa mère, née à Dakar, n'a pas eu accès à la culture sénégalaise, et elle-même n'en a pas hérité. Elle se compare aux enfants adoptés. Face aux femmes noires ou métisses françaises issues de parcours d'immigration, elle a le sentiment de ne pas porter le même bagage, et donc de ne pas pouvoir revendiquer la même appartenance.
Le Sénégal, une impasse
C'est ici que ses deux identités entrent en collision. Aller à la rencontre de son africanité, ce serait notamment aller au Sénégal, rencontrer la famille de son grand-père. Mais Adèle repousse ce voyage.
Il y a d'abord l'héritage maternel. Sa mère, ramenée en France avec sa propre mère dans des conditions difficiles, n'a jamais osé y retourner. « C'est une brèche émotionnelle beaucoup trop vive et trop douloureuse pour elle, dont j'ai hérité, clairement. »
Et il y a la peur de devoir se cacher. « J'ai peur de devoir cacher une partie de mon identité, et donc que la rencontre ne soit pas pleinement authentique. » Sa famille sénégalaise est influente, y compris politiquement. Adèle redoute un double rejet : d'abord parce qu'elle descend d'une union jugée illégitime entre sa grand-mère et son grand-père, ensuite parce qu'elle aime les femmes.
Elle sait pourtant que la réalité pourrait être tout autre. Ces cousins ont pour la plupart étudié et travaillé en Occident. Et chaque fois qu'elle en parle à des Sénégalais, on lui répond la même chose : « Viens, on s'en fout, c'est un non-sujet. »
Alors elle s'interroge, avec une honnêteté désarmante : « C'est peut-être aussi juste une excuse pour ne pas oser rencontrer cette part non négligeable de mon identité. » Le désir est si intense, explique-t-elle, que le rejet n'en serait que plus douloureux.
La P3, ou la fête comme soin
Un soir de Nouvel An, pourtant, quelque chose s'est ouvert. Décidée à la dernière minute, Adèle se rend avec une amie à la P3, une soirée lesbienne afro-descendante et caribéenne. Ce qui devait être une fête devient « un moment un peu thérapeutique ».
D'abord parce qu'elle y touche du doigt un tabou qu'elle porte en elle : celui du désir pour les femmes noires, qui représentent à ses yeux « l'autre », cette part d'elle-même qu'elle n'arrive pas encore à embrasser. Ensuite parce qu'elle y voit, incarnée, une évidence qu'elle n'avait jamais contemplée ainsi. Des femmes noires, lesbiennes, aux expressions de genre et aux manières d'habiter leur corps qu'elle n'avait pas l'habitude de voir. « Elles étaient trop belles, elles étaient noires, elles étaient lesbiennes. Elles étaient libres d'être tout ça en même temps. C'était euphorisant, salvateur. »
Pour Adèle, la fête est politique. Elle crée des espaces où l'on peut faire exister, le temps d'une nuit, le vivre-ensemble qu'on aimerait possible. On peut y faire de la prévention sur les drogues et les violences, y laisser s'exprimer toutes les parts d'une identité : trans, non blanche, homosexuelle, féminine.
Quant à la non-mixité choisie, souvent mal comprise, elle en saisit l'intérêt sans chercher à le théoriser. Elle l'a ressentie à la P3, dans cette salle majoritairement non blanche : « une sensation de sérénité, de pouvoir être entourée des siens ».
Faire famille, sous le regard des autres
Sur le désir d'enfant, Adèle n'a pas d'avis tranché. Tout dépendra, dit-elle, de la personne avec qui elle sera. Elle se sent peut-être davantage attirée par le fait de devenir famille d'accueil, une idée qui résonne avec sa propre histoire familiale.
Avec son ex, pourtant, le projet avait pris forme. Elles rêvaient que l'une porte l'embryon de l'autre, pour vivre ensemble ce processus de création. Mais là encore, la honte s'est invitée. Elle dénonce la diabolisation de la PMA, ce soupçon permanent, « comme si on jouait au docteur Maboul avec nos éprouvettes et qu'on allait créer des monstres ». Un principe de précaution qu'elle juge « très violent ». Avec leurs parents, elles n'osaient pas entrer dans les détails, sûres de leur malaise et de leur jugement silencieux.
Et puis Adèle retourne la question. Elle vient d'une famille hétérosexuelle « très dysfonctionnelle ». Avec son grand frère, elle a développé une vigilance aiguë sur la qualité du lien parent-enfant. Et c'est cette expérience-là qui lui donne sa légitimité : « Les gars, je vais faire mille fois mieux que vous. » Aux défenseurs de la famille traditionnelle, elle oppose une question simple : quel papa, quelle maman ? Quelle complémentarité, dans quelles dynamiques de couple ?
Les couples homosexuels, rappelle-t-elle, sont obligés de se demander s'ils sont prêts, mûrs, ancrés, avant de s'engager dans un parcours long et éprouvant. « Il faudrait davantage se demander : attends, les hétérosexuels vont faire des enfants, est-ce qu'on est sûrs que c'est une bonne chose ? Plutôt que l'inverse. » Avec, en prime, l'obligation d'être irréprochable : « Je me sens obligée d'être hyper équilibrée, parce que je me sens observée. »
Surcompenser, puis se rejoindre
Cette pression d'être exemplaire, Adèle la connaît bien au-delà de la parentalité. En tant que femme, et qui plus est non blanche, elle s'est toujours sentie « moins crédible par défaut ». Elle a compensé par un parcours académique prestigieux, pour supporter les regards condescendants sans se sentir humiliée.
Elle parle d'un complexe d'infériorité sociale hérité de ses parents, d'histoires de déclassement dans sa famille, d'un besoin d'être validée par une forme d'élite. Et elle pose sur elle-même un regard sans complaisance. Elle se décrit comme une femme blanche « saupoudrée de mélanine », celle qui permet à un groupe de se dire inclusif, « alors qu'en fait, je ne suis pas une vraie ».
C'est de là que vient la phrase la plus forte de l'entretien. « J'ai l'impression d'être à un moment de ma vie où j'ai pu me libérer pas mal de la misogynie intériorisée. De l'homophobie intériorisée aussi. Mais je pense porter encore pas mal de racisme intériorisé. C'est pour ça que j'ai besoin, et envie, de m'approprier mon africanité. »
Ce qu'elle cherche, au fond, c'est à pouvoir transmettre. À ses nièces d'abord, à la peau très claire, elle aimerait offrir « le bonheur d'être afro-descendante ». Leur apprendre ce qu'elle-même aurait aimé savoir plus tôt : comment prendre soin d'une peau qui n'est pas une peau blanche, quelles couleurs lui vont, comment se coiffer. Être pour elles un point de repère.
Et plus largement, devenir ce qu'elle appelle une « ambassadrice » : une femme lesbienne et afro-descendante, occupant des fonctions à responsabilité, avec un regard sur le monde à faire entendre. Parce qu'on ne change pas une culture d'un coup. On la change une personne à la fois, chaque fois que quelqu'un accepte de plonger dans sa propre histoire.
Le chemin d'Adèle n'est pas terminé. Elle le dit elle-même. Mais elle sait désormais dans quelle direction il va : vers elle-même, tout entière.