Giulia : « Tout le monde y avait déjà pensé, sauf moi. »

Peintre, professeure de yoga, 31 ans. Giulia a grandi à Rome, entre une grand-mère qui allait au Vatican chaque jour et un silence total sur l'existence même des lesbiennes. Elle a compris qu'elle aimait les femmes à 26 ans, après une adolescence marquée par la dépression. Aujourd'hui, elle refuse de parler de « coming out » : pour elle, aimer une femme devrait être aussi banal qu'aimer n'importe qui.

Il y a des vérités que tout le monde voit, sauf la personne concernée. Quand Giulia a annoncé à sa famille qu'elle était en couple avec une femme, sa grand-mère maternelle a répondu qu'elle s'y attendait. Son père aussi : « Ça ne m'étonne pas, j'y avais déjà pensé. » Plusieurs de ses amis, pareil. « Tout le monde y avait déjà pensé au final, sauf moi », résume-t-elle en riant. Puis, plus sérieusement : « Je me suis dit : vous auriez pu me le dire, j'aurais évité de perdre tout ce temps. »

Ce temps perdu, c'est toute une adolescence. Des années passées à sentir que quelque chose n'allait pas, sans jamais pouvoir le nommer. Parce que, dans le monde où Giulia a grandi, le mot lui-même n'existait pas.

« Les lesbiennes n'existaient pas du tout »

Giulia a vécu à Rome de 5 à 19 ans, dans une famille et un contexte « pas forcément très ouverts ». Sa grand-mère paternelle, fervente catholique, se rendait au Vatican tous les jours et avait un projet précis pour sa petite-fille : un homme « grand, brun, de bonne famille ». Il n'y avait pas d'hostilité déclarée envers l'homosexualité. Il y avait pire, peut-être : une absence totale. « Pour moi, ça n'existait pas d'être lesbienne. »

Avec le recul, Giulia repère pourtant des signes. Des élans de tendresse d'enfant envers ses meilleures amies, des gestes spontanés de rapprochement, parfois accueillis par un « Qu'est-ce que tu fais ? » qui la faisait aussitôt reculer. Rien de conscient, rien de réfléchi. « Je me dis que ça, plus ça, plus ça… Peut-être qu'en fait, il y a eu des signaux avant. »

Mais ces signaux, personne ne les lui a traduits. Et quand elle a elle-même tenté de les approcher, on les lui a violemment renvoyés.

Une psychiatre et un mot qui ferme la porte

Adolescente, Giulia est « un peu dépressive ». Elle consulte une psychiatre pendant cinq ans. Elle ne prend pas de médicaments, mais elle sent que quelque chose cloche, sans comprendre quoi. En séance, elle raconte ses rêves. Un jour, elle confie avoir rêvé qu'elle embrassait une fille.

La réponse de la psychiatre tombe, brutale, avec un terme péjoratif en italien pour désigner les lesbiennes : « C'est quoi ce truc de lesbienne dégueulasse ? »

Giulia en tire la seule conclusion possible pour une adolescente face à une adulte censée l'aider : « OK, je n'ai pas le droit. » Le message est reçu. Elle se remet, dit-elle, « sur le droit chemin ».

Aujourd'hui, elle mesure la gravité de la scène. « C'est complètement dangereux », reconnaît-elle. Une professionnelle de la santé mentale, face à une jeune patiente en souffrance, qui ferme d'un mot la seule porte qui aurait pu éclairer ce mal-être. Giulia ne s'en étonne qu'à moitié : « En Italie, à l'époque, c'était encore tellement tabou. »

Tester chaque garçon, sans jamais rien ressentir

Faute de comprendre, Giulia fait ce qu'on attend d'elle. Elle multiplie les expériences avec des garçons. « Je me disais : je vais tester un peu chaque mec. Ça ne marche pas, je vais retenter ailleurs. » Elle ne ressent rien. Elle cherche aussi, elle l'admet, leur attention, comme une validation.

Avec le recul, elle porte sur ces années un regard lucide et douloureux. « Ce n'était pas du tout sain. J'aurais évité tous ces trucs qui m'ont un peu salie. Je ne me suis pas écoutée, j'ai fait des choses qui n'étaient pas consenties au fond de moi. »

Il y a aussi un deuil à faire : celui de l'adolescence épanouie qu'elle n'a pas eue. Et une frustration face aux modèles qui lui ont manqué. À l'écran, elle ne voyait que des couples hétérosexuels s'embrasser passionnément contre un mur, et elle se disait que ce devait être du cinéma, une exagération. « Quand après, j'ai connu ce que c'était le désir avec une femme, je me suis dit : en fait, c'est ça, le truc des films. »

Les seules représentations qu'elle se rappelle étaient codées, ambiguës, comme la relation entre Xena la guerrière et sa compagne de route. Des sous-entendus, jamais une évidence.

Vingt-six ans, et enfin le désir

Le déclic arrive tard, et d'une façon qu'elle qualifie elle-même de « un peu cliché ». Une amie, en couple depuis dix ans avec un homme, se rapproche d'elle un soir en boîte. Giulia comprend tout de suite. Et c'est elle qui l'embrasse. La scène se répète plusieurs fois, au fil d'un été, sans jamais aller plus loin.

Cette amie n'est pas quelqu'un qui lui plaît vraiment. Et c'est justement ce qui la frappe : « Je me disais : Giulia, tu ressens plus de choses en quelques minutes avec une pote qui n'est même pas quelqu'un dont tu es amoureuse, que toutes les fois où tu as couché avec des mecs. Il y a peut-être un truc qui cloche. »

Un soir, face à un garçon qui s'approche, elle a une révélation muette : « Je le regardais et j'étais là : je n'ai pas du tout envie de t'embrasser, mec. »

De retour de vacances, elle s'inscrit sur Tinder en cochant « hommes et femmes », sans trop savoir ce qu'elle cherche. Elle rencontre une seule fille. Et lors de ce premier rendez-vous, quelque chose d'inédit se produit : « Pour la première fois de ma vie, j'avais envie de lui prendre les mains. Ça ne m'était jamais arrivé avec un mec, jamais de la vie. » Un bisou sur la joue, « tellement doux, tellement naturel ». Puis un baiser, qu'elle initie. « Waouh, en fait, c'est tellement ça. »

Même alors, elle résiste encore un peu. Elle revoit des garçons, sans que rien ne soit sérieux. Mais elle revoit aussi cette fille, encore et encore. Jusqu'au jour où celle-ci lui demande : « Qu'est-ce qu'on est ? » Giulia répond : « Je n'ai plus envie que tu voies d'autres gens. » Elles ne se sont plus quittées. Giulia salue la patience de sa compagne de l'époque, qui lui a laissé tout le temps dont elle avait besoin.

Une grand-mère partie, une liberté trouvée

Il y a, dans l'histoire de Giulia, un moment d'une grande ambivalence qu'elle raconte avec pudeur. C'est à la mort de sa grand-mère paternelle, celle du Vatican, qu'elle a ressenti pour la première fois un espace s'ouvrir. « Je l'aime de tout mon cœur. Mais j'ai vraiment ressenti comme un soulagement. Maintenant, je peux aimer qui je veux. »

Elle ne savait pas encore, à ce moment-là, qu'elle aimait les femmes. Mais elle a senti tomber un poids : celui d'une attente, d'un chemin tracé d'avance. « Comme une libération. Maintenant, je peux être encore plus moi-même. »

« Maman, je suis en couple, et c'est une fille »

L'annonce à sa mère se fait sur Messenger. « Pas du tout le truc », reconnaît-elle, mais elle n'osait pas en parler de vive voix. Le message est simple : « Maman, je suis en couple, et c'est une fille. » Le plus révolutionnaire, plaisante-t-elle, c'était surtout d'être en couple, elle qui ne l'avait jamais vraiment été.

C'est sa mère qui se charge ensuite de le dire à son père. Car c'est lui que Giulia appréhende. Un homme ouvert, qui a beaucoup voyagé, mais qui peut être « très droit, très dur ». Il vivait alors en Somalie, et venait déjà d'encaisser la reconversion de sa fille en naturopathe, en s'exclamant : « Qu'est-ce que j'ai fait de mal avec ma fille ? » Il lui a fallu un peu de temps. Mais le jour où Giulia lui a présenté sa compagne, il s'est montré « super mignon, trop gentil, trop content ».

Toutes les réactions n'ont pas été aussi douces. Une amie proche, romaine elle aussi, issue d'un milieu très fermé, a pris ses distances. Invitée à son mariage, Giulia a demandé si sa compagne pouvait venir. « Il y a trop d'invités », lui a-t-on répondu, alors que la liste était longue. Elle a compris. Et elle en a tiré une règle simple : « Il faut que mes amis m'acceptent pour tout ce que je suis. »

Refuser le mot « coming out »

C'est peut-être le cœur de sa pensée. Giulia ne veut pas parler de coming out. « Dans l'idéal d'une société où on serait tous normaux, on n'aurait pas à faire de coming out. Je suis avec une personne, c'est une femme. C'est juste une personne que j'aime, point. Pourquoi on devrait sortir du placard ? »

Elle sait pourtant que ce refus est aussi un privilège. Elle distingue deux grandes situations. Il y a celles et ceux qui savent depuis longtemps mais n'osent pas parler, par peur d'être rejetés, frappés, de se retrouver à la rue, surtout lorsqu'ils viennent de milieux précaires. Et il y a celles et ceux qui, comme elle, refusent d'en faire un événement parce que cela devrait aller de soi. Entre les deux, une infinité de parcours : ceux qui savent depuis l'enfance, ceux qui doivent littéralement sortir du placard vis-à-vis d'eux-mêmes, ceux qui ne le diront jamais.

Giulia a conscience de sa position. « J'ai beaucoup de chance parce que je suis blanche, je viens d'un milieu assez favorisé. Donc si ce n'est pas moi qui normalise la chose le plus possible, qui va le faire ? »

Alors elle normalise. Quand quelqu'un dit « ton ex, il… », elle corrige : « Non, elle. » Elle observe les visages se crisper, s'excuser. « D'un côté, ça me fait rire. J'aime bien choquer un peu, le dire exprès pour revendiquer. » Elle ne se dit pas très politique, mais le geste l'est.

Elle se méfie aussi des étiquettes, y compris celles de la communauté. Les cheveux courts, les tatouages, les Birkenstock ou les Doc Martens : elle a connu cette phase où l'on croit devoir ressembler à une image pour être légitime. « C'est dommage. C'est juste quelque chose qu'on a à l'intérieur de nous. Pourquoi on doit forcément remettre des étiquettes sur l'aspect physique ? »

Des « elle » que personne n'entend

Au travail, notamment dans ses missions en entreprise, Giulia adapte son attitude. Face à des milieux très traditionnels, elle « tâte le terrain ». Elle ne crie pas sa vie privée sur les toits, mais ne la cache pas non plus : si la conversation s'y prête, elle dit « mon ex, elle… ».

Et il se produit alors quelque chose d'à la fois drôle et triste : souvent, les gens n'entendent pas. Elle peut parler de son ex au féminin, puis expliquer qu'elle a envie d'être seule, de prendre soin d'elle, et s'entendre répondre : « Mais Giulia, tu trouveras le bon. » Une phrase qui charrie à elle seule plusieurs injonctions : être en couple pour être heureuse, et forcément avec un homme.

Elle n'en veut pas à ces personnes. « Beaucoup ne sont pas éduquées sur tout ce qui existe, et je ne peux pas leur en vouloir. J'ai été comme ça pendant très longtemps. » Alors, face aux généralités, elle explique, sans colère.

Des petits mots qui incluent tout le monde

Si elle était DRH demain, que ferait-elle ? Giulia a déjà réfléchi à la question. Des formations courtes, une demi-heure suffirait, et pas nécessairement animées par des personnes queer, pour ne braquer personne. L'objectif : faire connaître la diversité des vies et changer de petites habitudes de langage. Demander « est-ce que tu as un ou une partenaire ? » plutôt que présumer. « C'est une question de petits mots, qui incluent tout le monde. »

À l'école aussi, elle voudrait qu'on parle enfin de ce qu'on ne nomme jamais. On évoque l'attirance, dit-elle, mais jamais le désir. Jamais ce qu'on ressent, ce qu'on veut, ce qui est OK ou non pour soi. Jamais vraiment le consentement. « S'il y avait eu des sensibilisations par rapport à ça, je pense que ça aurait aidé. » Elle se réjouit que la parole se libère, que des couples de femmes apparaissent désormais à la télévision française. Mais elle s'inquiète aussi pour l'Italie, où elle voit « de nouveaux pouvoirs enlever des droits qui avaient déjà été obtenus ».

L'histoire de Giulia dit tout cela à la fois : le prix du silence, la violence d'un mot mal placé, et la joie immense de découvrir, enfin, que le désir existe. Elle le résume simplement : « Je ne savais pas que ça existait. »

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