Alice Pfältzer : « Les mots façonnent notre perception du monde — c'est pour ça qu'on se bat pour eux »
Institutrice, éditrice jeunesse, créatrice de contenu militant : Alice Pfältzer, alias « Je suis une sorcière », refuse toutes les cases. Rencontre avec une femme qui a fait du langage son terrain de lutte — et des réseaux sociaux, son champ de bataille.
Elle prévient d'emblée, avec le sourire légèrement épuisé de quelqu'un qui jongle avec trop de choses à la fois : « Je suis fatiguée. Je manque beaucoup de sommeil. » Alice Pfältzer, c'est une institutrice en section de petits, une maison d'édition jeunesse qui s'appelle Bonbon Citron Édition, et un compte Instagram suivi par des dizaines de milliers de personnes sous le nom de « Je suis une sorcière ». Un compte qu'elle qualifie de « contenu engagé », où elle parle de féminisme, de lutte antiraciste, de LGBTphobie, de discriminations envers les enfants — bref, de tout ce qu'elle rencontre dans sa vie de tous les jours, en suivant le fil de ses colères et de ses curiosités.
Ce qui frappe, dans cette conversation, c'est la cohérence. Chaque chose qu'elle dit s'emboîte dans la suivante : le choix d'un pseudo, l'étymologie d'une insulte, la déprogrammation d'un auteur d'un festival de bande dessinée, la différence entre « protestation » et « émeute » dans un titre de journal. Tout se tient. Tout est politique. Et tout commence par les mots.
Commencer par les insultes
La page Instagram de Alice Pfältzer est née d'une question que beaucoup de gens se posent sans jamais y répondre vraiment : pourquoi « salope » fait-il plus mal que « salaud » ? Pourquoi « pute » n'a-t-il pas d'équivalent masculin ? « Je m'embêtais beaucoup pendant le confinement. L'ennui, c'était tellement productif. »
Elle est allée chercher l'étymologie. Elle a tiré le fil. Et elle a découvert que les insultes ne sont pas des accidents du langage — elles sont des thermomètres sociaux. « Les insultes, c'est un moyen de prendre la température d'une société à un moment donné. Ça raconte, à travers le temps, ce qu'on devait collectivement marginaliser et ce qu'on devait percevoir comme étant la norme. »
De là est née l'idée d'un compte, puis d'un livre — C'est quoi cette insulte ?, coécrit avec Laetitia Abid. Elle s'occupait du décryptage historique et politique des insultes discriminantes ; sa coautrice proposait des alternatives inclusives. Le projet contenait déjà tout ce qui allait suivre : une fascination pour le langage comme outil d'oppression, et la conviction que s'en emparer — le retourner, le réapproprier — est un acte politique.
C'est d'ailleurs le principe de l'inversion du stigmate, que certains théorisent sous le terme de réappropriation. L'idée : si on te traite de pute parce que tu es libre, alors tu es une pute. « Dans le fond, on me dit que je suis libre et que ça fait chier. OK, si être une pute, c'est être libre, je suis carrément une pute. » Elle rit. « Je croyais avoir inventé un truc de génie. Il y a eu 15 milliards de personnes avant moi. Mais à ce moment-là, je ne le savais pas. »
Sorcière, et fière de l'être
Le pseudo vient de là aussi. Quelle insulte mettre en pseudo ? Elle se souvient d'une rédaction écrite en CP — une histoire de sorcière nommée Alice qui menaçait la Terre entière si on l'appelait encore Alice au pays des merveilles. L'enfance comme terrain d'origine d'une résistance. Et puis il y a cet autre souvenir, plus sombre : un homme qui la coinçait dans une salle de bains pendant des vacances entre amis, lui draguant lourdement depuis des jours, et qui lui dit en la voyant toucher ses cheveux par nervosité : « Espèce de sorcière, tu essayes de me charmer. » Elle y pense encore. « Quel degré d'égocentrisme. »
La sorcière, dans la culture populaire et dans l'imaginaire collectif, c'est la femme qui fait peur parce qu'elle ne rentre pas dans le moule. Mona Chollet l'a théorisé dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes : la chasse aux sorcières ciblait les femmes libres, différentes, celles qui détenaient un savoir alternatif au savoir dominant. Les tuer, c'était effacer ce savoir. « Être accusée d'être sorcière, ça voulait dire qu'on était différente, ou libre, ou qu'on gênait. »
Alice Pfältzer ne prétend pas avoir construit son pseudo en lien direct avec ce mouvement de réappropriation féministe de la figure de la sorcière. Elle est honnête là-dessus : « Je pourrais faire croire que c'était pensé, mais ce serait mentir. » Mais le lien existe quand même, par résonance, et elle l'assume. Elle raconte même l'avoir utilisé avec son fils, face à une sorcière effrayante dans un livre de contes : « Tu connais une sorcière ? Moi, je suis une sorcière. Ça se trouve, elle fait peur parce qu'elle ne rentre pas dans le mood — mais elle est peut-être très cool. Ça pourrait être ta daronne. »
Influenceuse — et alors ?
La question du statut revient souvent pour les créateurs et créatrices de contenu militant sur les réseaux sociaux. Journaliste ? Militante ? Activiste 2.0 ? Alice Pfältzer tranche avec une lucidité désarmante : elle est influenceuse, et elle assume le mot. Non pas pour s'en glorifier, mais précisément parce qu'elle refuse de participer au mépris de classe qui entoure ce terme.
« Il y a un énorme mépris de classe sur ce terme-là. Et beaucoup de sexisme aussi. » Elle l'inscrit dans une longue histoire : chaque nouvelle forme de divertissement populaire a été méprisée par les élites qui défendaient la précédente. Les romans étaient vulgaires. Les BD étaient pour les fonds de cave. Les dessins animés abêtissaient. Les réseaux sociaux sont pour les cerveaux vides. « Demain, il y aura un truc qu'on n'imagine pas encore, et on dira : les réseaux sociaux, c'était quand même plus intelligent que ça. »
Ce schéma-là, elle le voit aussi dans l'âgisme — le mépris pour ce que font les jeunes — et dans une forme de défense inconsciente du monopole culturel des élites. « Le premier luxe, c'est le temps de réfléchir. Si on garde les idées féministes dans des salons philosophiques, ça ne sert à rien politiquement. Ou plutôt, ça sert les droits des femmes blanches et bourgeoises. Ce n'est pas la même chose. »
Bastien Vives et le pouvoir des réseaux
C'est cette conviction — que les réseaux peuvent être une arme — qui l'a menée à l'une des actions les plus concrètes de son parcours militant en ligne : la campagne pour la déprogrammation de Bastien Vives du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.
Bastien Vives est un auteur encensé dans un milieu qu'elle décrit sans ménagement comme « gangréné par l'entre-soi et le léchage de couilles permanent ». Un milieu qui se revendique subversif tout en reproduisant les mêmes hiérarchies sociales depuis des siècles. Concrètement, cet auteur avait tenu des propos qu'elle qualifie de « pédocriminels » dans des interviews, et avait publié une BD — La Décharge mentale, titre dont la dimension masculiniste ne lui échappe pas — qui met en scène des actes sexuels impliquant des mineurs. « Il y a une petite fille qui se prend une faciale. On parle de ça. »
Avec Laetitia Abid, elle passe dix jours à enquêter, fouiller des forums, recouper des interviews, rassembler les pièces d'un dossier. « On était jusqu'à 2h du mat, et le matin, on recommençait tôt. » L'objectif est précis et réaliste : pas « descendre » Vives de son piédestal — mission impossible — mais demander sa déprogrammation d'Angoulême. Quelque chose de concret, de formulable en pétition, de mobilisateur.
Ce qui suit est, dit-elle, « incroyable » : des groupes d'illustrateurs et illustratrices se forment, des militant·es de la protection de l'enfance rejoignent le mouvement, une pétition prend une ampleur exceptionnelle, des étudiant·es en école d'art s'organisent. Bastien Vives est déprogrammé — certes avec la justification absurde que c'était « pour sa sécurité », laissant entendre que les féministes étaient la menace. « Victoire en demi-teinte. Mais victoire quand même. »
Ce qu'elle retient de cette expérience va au-delà du résultat. Il y a la peur, d'abord — les menaces de plainte, la question de ce qu'elle ferait vivre à sa famille. Il y a la fatigue. Il y a la confrontation avec des personnes dans son entourage qui « ne voient pas le problème parce que l'art, au nom de l'art, on devrait avoir tous les droits ». Et puis il y a quelque chose d'autre, de plus difficile à nommer : un sentiment de puissance. « Ces pensées-là sont des pensées marginales et subversives. Très souvent, dans notre quotidien, on se sent isolé et seul. Et là, voir qu'on n'est pas seul — que des centaines, des milliers de personnes pensent la même chose et sont prêtes à agir — ça percute la peur. »
La bataille des mots
On revient toujours aux mots, avec Alice Pfältzer. Elle raconte une story qu'elle avait publiée sur un détail en apparence anodin : dans les médias, les agriculteurs qui bloquent les routes font une « protestation », tandis que les habitant·es des banlieues qui descendent dans la rue font une « émeute ». Deux mots. Un monde de présupposés.
« On vient raconter que les personnes de banlieue sont un problème à marginaliser. Elles dérangent. Quand les agriculteurs luttent pour leurs droits, c'est légitime. Émeute, ça animalise. Ça dit : c'est désorganisé, ça sort des tripes, ils ne se contrôlent pas. »
Ce n'est pas du pinaillage. Ce n'est pas de la sensiblerie. « Big Brother a fait un carton parce qu'on se rend compte que le vocabulaire a un impact sur le réel et sur les sociétés. » Elle cite aussi l'exemple du « racisme anti-blanc » — une expression marginale il y a dix ans, aujourd'hui banalisée dans tous les bords politiques. « À force de parler de racisme anti-blanc, on détourne l'attention du racisme, on efface l'histoire. Les mots font ça. »
Et c'est précisément là que les réseaux sociaux jouent un rôle qu'elle juge irremplaçable : critiquer les médias mainstream, pointer leurs biais, montrer que la neutralité n'existe pas. « Quand on choisit un angle, on choisit une lecture du monde. Heureusement qu'il y a des espaces pour dire : non, ce titre n'est pas neutre, ce mot n'est pas anodin. » Elle donne l'exemple d'autrice — un mot qui aurait semblé extrémiste il y a vingt ans et qui est aujourd'hui entré dans l'usage courant. « Peut-être que ce qui semble extrémiste aujourd'hui rend audible ce qui sera normal demain. C'est ça, la pluralité des luttes. »