Catherine, pédiatre : « Élever un enfant sans violence, c'est l'éducation normale — pas l'éducation positive »
Pédiatre à la retraite et militante de longue date pour une relation adulte-enfant débarrassée de la domination, Catherine porte un message à la fois scientifique et politique : la façon dont nous traitons les enfants est la racine de toutes les violences sociales. Rencontre avec une femme qui croit, obstinément, qu'on peut changer tout ça.
Elle commence par poser le cadre avec une clarté qui surprend. Pas d'ambiguïté, pas de précaution oratoire excessive : « La violence dite éducative, c'est une racine de la violence dans nos sociétés. » Catherine est pédiatre, retraitée depuis quelques années, et toute sa carrière a tourné autour d'une conviction : si l'on change la façon dont les adultes se comportent avec les enfants, on change le monde. Rien de moins. Elle le dit sans fausse modestie, mais aussi sans naïveté. Elle sait que c'est un chantier colossal. Elle sait que les résistances sont profondes. Et pourtant, elle y croit « totalement ».
L'enfant-animal, l'enfant-tyran : d'où vient la violence éducative ?
Pour comprendre pourquoi les adultes frappent, humilient, menacent et enferment les enfants, Catherine remonte loin. Très loin. « La violence vis-à-vis des enfants existe depuis des millénaires. » Son hypothèse — qu'elle formule avec la prudence du médecin tout en l'assumant pleinement — est que l'humanité a longtemps perçu l'enfant, notamment autour de 18 mois-2 ans, comme un être sauvage à dompter. Les comportements impulsifs du jeune enfant, que la neurologie explique aujourd'hui par l'immaturité du cerveau, étaient interprétés comme de la mauvaise volonté, de la manipulation, de la rébellion.
« L'enfant était considéré comme un tyran. Quelqu'un qui faisait exprès d'embêter les adultes. » Elle a vu des parents, en consultation, dire devant leur enfant : Vous avez vu comme il est con ? Elle le raconte sans dramatiser, mais avec la gravité de quelqu'un qui a passé des décennies à mesurer les dégâts de ce type de regard. « L'éducation, depuis des millénaires, c'est du dressage. C'est une domination totale de l'adulte sur l'enfant. »
Ce paradigme-là — l'enfant comme animal sauvage qu'il faut soumettre — traverse toutes les cultures, toutes les religions, toutes les classes sociales. Il ne s'agit pas d'une spécificité française ni d'un trait de caractère individuel. C'est une structure. Et c'est précisément pour ça qu'il est si difficile à défaire.
Ce que les neurosciences ont changé
La vraie rupture, dit-elle, est récente. Et elle vient de la science. Les neurosciences affectives et sociales — ces disciplines qui étudient ce qui se passe dans le cerveau lors des interactions émotionnelles — ont produit au cours des dernières décennies des données qui contredisent radicalement des millénaires d'intuition éducative.
Premier enseignement fondamental : le cerveau de l'enfant est non seulement immature, mais extraordinairement vulnérable aux humiliations. « Quand on est violents avec les enfants — que ce soit des violences verbales, psychologiques ou physiques — ça abîme très profondément le cerveau. » Ce n'est pas une métaphore. Les recherches montrent des altérations mesurables au niveau moléculaire, au niveau des neurones. Et ces altérations ont des conséquences concrètes : agressivité, anxiété, dépression, addictions à l'alcool et aux drogues, tentatives de suicide à l'âge adulte.
Ce qui est particulièrement frappant, c'est la zone du cerveau concernée. Catherine pointe le cortex orbitofrontal, situé juste derrière le front : « C'est la partie la plus précieuse de notre cerveau. Elle nous permet d'être à l'aise avec nos émotions, d'avoir un sens éthique et moral, de savoir faire des choix. » Humilier un enfant régulièrement, c'est littéralement empêcher cette zone de se développer correctement. C'est fabriquer un adulte moins capable d'empathie, moins capable de discernement moral, moins capable de prendre des décisions éclairées.
Deuxième enseignement, aussi important que le premier : l'inverse fonctionne. « À chaque fois qu'on est empathique avec l'enfant — qu'on comprend ses émotions, ses besoins — ça fait maturer le cerveau. » Elle cite des études italiennes menées sur des enfants de deux ans et demi, qui montrent que plus on parle des émotions à un enfant, plus son cerveau change, et plus son comportement avec les autres devient lui-même empathique. L'empathie se transmet. Elle se fabrique neurologiquement dans la relation.
Une révolution qui rencontre des résistances
Pourquoi, si tout cela est scientifiquement établi, la violence éducative est-elle encore si répandue ? Catherine ne s'en étonne pas. Elle l'explique. « Ça remet en cause sa propre éducation et ça remet en cause sa façon d'être avec ses propres enfants. Ça touche au plus profond de soi. »
Changer de regard sur l'éducation, c'est accepter que ce que nos parents ont fait — avec les meilleures intentions du monde, dans le cadre de ce qui était alors considéré comme normal — nous a peut-être abîmés. C'est une découverte douloureuse. Pour beaucoup de gens, il est plus facile de défendre l'ancienne éducation que d'affronter cette réalité. « C'est beaucoup plus facile de revenir à l'ancienne éducation que de réfléchir. »
Elle insiste sur un point que les polémiques françaises autour de l'éducation ont souvent brouillé : une éducation empathique et non violente n'est pas une éducation laxiste. « L'adulte est un vrai modèle pour l'enfant. Il doit transmettre des valeurs, poser des repères, guider. » Ce qu'elle combat, ce ne sont pas les limites — ce sont les humiliations. La frontière n'est pas entre l'autorité et l'absence d'autorité. Elle est entre la domination et le respect. « Quand l'adulte se trompe, qu'il a un geste ou un mot de trop, il le dit à l'enfant : Je n'aurais pas dû faire ça. Et l'enfant comprend très bien. »
Elle raconte avoir vu des enfants de trois ou quatre ans s'excuser spontanément après avoir frappé leur petit frère ou petite sœur. Des tout-petits capables de conscience morale — à condition qu'on leur en ait montré l'exemple.
Les parents ne sont pas coupables — ils sont pris dans un système
L'une des forces du propos de Catherine, c'est qu'elle ne fait pas le procès des parents. Elle comprend. Elle accompagne. Et elle replace toujours la responsabilité individuelle dans son contexte historique et social.
« Ces parents qui me disaient qu'ils prenaient leur ceinture, quelle que soit leur milieu — pour eux, c'était normal. Ils avaient été élevés comme ça. » La transmission de la violence éducative n'est pas une malveillance. C'est une culture. Et les cultures se changent, mais lentement, et seulement si l'on s'en donne les moyens.
Ce que les parents stressés expriment quand leur enfant fait une « crise » à deux ans, c'est une peur profonde : peur que l'enfant devienne incontrôlable, délinquant, incapable de s'intégrer. « Donc, il faut d'abord déstresser le parent. Lui faire comprendre pourquoi il réagit comme il réagit. Comprendre comment lui a été élevé. » Ce n'est qu'une fois ce travail fait que le parent peut commencer à changer sa façon d'être.
Ce travail, elle l'a mené pendant des années en consultation. Et elle insiste : c'est un travail de longue haleine. On ne change pas en une séance. On ne change pas en lisant un livre. « Ça se fait au long cours. » Et ça nécessite un accompagnement par des professionnels bien formés — ce qui amène à l'un des points les plus préoccupants de notre conversation.
Le scandale de la non-formation des professionnels
Les enfants ne grandissent pas seulement dans leur famille. Ils passent des milliers d'heures à la crèche, à l'école maternelle, en école primaire, dans des centres de loisirs. Tous ces espaces sont peuplés de professionnels — éducateurs, enseignants, assistantes maternelles — dont la posture avec les enfants est décisive. Sont-ils formés aux neurosciences affectives, à la théorie de l'attachement, aux compétences sociales et émotionnelles ?
La réponse de Catherine est sans détour : « Pas du tout. » Ou plutôt : « Pas encore vraiment. » C'est l'un de ses grands combats. Et elle ne comprend toujours pas, après des décennies dans le milieu, comment on peut confier des enfants à des professionnels qui n'ont jamais entendu parler de ce que fait le cerveau d'un enfant de deux ans quand on lui crie dessus.
Il y a des signaux encourageants. Depuis la rentrée de septembre 2024, l'Éducation nationale a déployé des « kits d'empathie » en maternelle et en primaire. Des associations comme Scolavi, fondée par l'ancienne enseignante Laure Raynaud, travaillent avec les équipes éducatives sur les compétences sociales et émotionnelles. La formation Vivre et grandir ensemble, développée par Catherine Dumontail-Crémaire, vient d'être validée par une revue scientifique internationale. « Il y a des choses qui se font en France. Je connais plein de gens qui font des choses formidables. » Mais les médias n'en parlent pas. Et au niveau politique, il n'y a pas encore de vision globale.
Le cerveau peut toujours guérir
Une question que beaucoup de personnes se posent — et que nous posons également dans notre film, à travers des témoignages de personnes ayant développé des troubles physiques liés à des traumatismes d'enfance — est celle de la réversibilité. Est-ce qu'on peut réparer ce que la violence éducative a abîmé ?
La réponse de Catherine est nette, et elle sonne comme une promesse : « Le cerveau est malléable. Même à mon âge. Il change avec ce qu'on vit, avec nos expériences, avec ce qu'on apprend. » Dès qu'un parent change — dès qu'il cesse d'humilier, commence à s'excuser, apprend à nommer les émotions — l'enfant résilient très vite. Et les adultes eux-mêmes, accompagnés par des personnes empathiques, peuvent reconstruire ce qui a été endommagé. « Dès qu'ils comprennent leurs émotions, leurs besoins — oui, ils résilient. »
Ce n'est pas de l'angélisme. C'est de la neurologie.
La société qu'on pourrait avoir
En conclusion, on lui pose la question qui donne le vertige : si, sur les quarante prochaines années, tous les enfants étaient élevés sans violence — à l'école, à la maison, partout — à quoi ressemblerait la société ?
Elle ne cherche pas ses mots. « Des sociétés pacifiées, où les gens sont heureux de vivre. » Elle cite le Danemark, où l'empathie est enseignée à l'école depuis des années, et où les enquêtes de bonheur donnent des résultats qui laissent perplexes les Français. Pas parce que les Danois auraient résolu tous les problèmes économiques ou politiques. Mais parce que quelque chose dans la façon dont les gens se rapportent les uns aux autres a changé.
« Avoir des rapports violents, ce n'est pas des rapports normaux. C'est des rapports pathologiques. L'éducation empathique et non violente, c'est l'éducation normale. » Elle le dit avec une conviction tranquille. Pas comme une utopie. Comme un horizon atteignable — si on s'en donne collectivement les moyens.
Changer l'éducation pour changer la société. Le cercle est vertueux. Et quelqu'un a bien dû le commencer.