Anna Margueritat : « On a beau mettre toutes les casquettes qu'on veut, tu te sens vraiment à poil »
Journaliste indépendante, Anna Margueritat a couvert le procès des viols de Mazan pendant trois mois. Entre dissociation, sororité et colère accumulée, elle raconte ce que ça fait, dans le corps et dans la tête, d'aller chaque jour s'asseoir face à cinquante violeurs.
Il y a des décisions qui ne se prennent pas vraiment. Elles s'imposent. C'est à peu près ainsi qu'Anna Margueritat décrit le moment où elle a choisi de couvrir le procès des viols de Mazan. Ce n'était pas dans son agenda. Elle n'avait pas prévu de suivre l'affaire. Et puis, le 2 septembre, elle entend la déclaration de Gisèle Pélicot — cette femme qui renonce à l'anonymat pour que « la honte change de camp » — et quelque chose se met en marche. « Il y a un espèce de truc qui s'est allumé », dit-elle simplement.
Ce truc, c'est à la fois le réflexe journalistique et quelque chose de plus profond, de plus intime. Anna Margueritat ne sépare pas les deux. Elle est journaliste. Elle est aussi une femme qui a subi des violences, et qui n'a pas obtenu de justice. « J'ai pensé à toutes les personnes autour de moi qui avaient eu un procès à huis clos. Et j'ai pensé à toutes celles qui n'ont pas eu de procès. Et j'en fais partie. » C'est cette superposition de raisons — professionnelles, personnelles, militantes — qui l'a conduite à Avignon. Et qui l'y a maintenue, semaine après semaine, pendant trois mois.
Dix semaines face aux accusés
Au départ, elle s'était dit deux jours. Deux jours, ce serait déjà bien. Mais deux jours ne suffisent pas pour comprendre un procès de cette ampleur. Cinquante et un accusés — dont un en fuite — comparaissent pour des viols commis sur Gisèle Pélicot, droguée à son insu par son mari Dominique Pélicot, qui organisait ces agressions et les filmait. Le procès est long, méticuleusement organisé en groupes de cinq à huit accusés par semaine, avec pour chacun des interrogatoires de personnalité, des expertises psychiatriques, des confrontations aux faits.
« Dix semaines à écouter des violeurs toute la journée », résume-t-elle, avant de nuancer légèrement : il y a aussi les experts, les psychiatres et les psychologues — même si ces derniers n'ont vu chaque accusé que quarante-cinq minutes, « un peu léger pour tirer des conclusions sur une pathologie ». Et puis les interrogatoires sur les faits, où chaque version individuelle se heurte à celle de Dominique Pélicot, toujours la même, implacable : les accusés savaient. Ils avaient été contactés sur le forum À son insu, sur le site Coco. Ils ont tous choisi d'y répondre.
Les accusés, eux, réfutent. Ils se disent manipulés, trompés, parfois même drogués par Dominique Pélicot — une théorie qui s'est développée entre détenus partageant les mêmes établissements pénitentiaires, et que rien ne corrobore à ce jour. C'est dans ce contexte que les vidéos jouent un rôle crucial. Contrairement à ce que réclamait Gisèle Pélicot — une diffusion publique et systématique pour que « la matérialité évidente des faits » soit visible de tous —, la projection des vidéos a été conditionnée à une demande motivée. Les avocats de la défense avaient jugé cela « trop indécent » et « pas utile à la manifestation de la vérité ». Anna Margueritat, elle, est plus directe : « Ça les arrangeait pas tellement. Ce sont les preuves. »
Et des preuves, ces vidéos en sont. Après en avoir visionné une, Anna Margueritat dit qu'on ne peut plus employer d'autre mot que viol. On entend Gisèle ronfler. Elle est inconsciente. C'est visible, c'est audible, c'est indiscutable. « Une fois que tu as vu ça, c'est impossible d'employer un autre terme. »
La dissociation, les regards, la peur
Mais voir ça, encore et encore, que fait-il à celle qui regarde ? Anna Margueritat ne minimise pas. Elle décrit avec une précision presque clinique ce qu'elle a ressenti lors d'une diffusion particulièrement difficile : « J'ai senti que je me dissociais. J'ai vraiment identifié le moment où j'étais plus là. Il y avait mon moi en mode pilote automatique et puis l'autre partie qui était partie un peu loin de tout ça. » Elle convoque une image : les détraqueurs de Harry Potter, ces créatures qui aspirent toute joie et laissent l'impression de ne plus jamais rien ressentir de bon. « Ça passe comme ça et puis ça part, mais il y a quelque chose qui s'empare de toi. »
Il y a aussi les regards. C'est peut-être ce qu'elle décrit avec le plus de force tout au long de la conversation. Dans la salle d'audience, les cinquante accusés sont présents. Rien ne les empêche de regarder. Et ils regardent. « On voit que c'est des hommes qui détestent les femmes. On se dit : ça pourrait être ce gars qui te fait un regard dégueulasse au coin d'une rue. Ces regards, on les connaît. On sait ce que ça veut dire. »
Un jour, au retour d'une suspension d'audience, une quinzaine d'accusés se sont mis d'accord pour fixer simultanément Anna et une consœur. En silence. Coordonnés. Elle énumère ce qu'elle sait de certains d'entre eux : six venues documentées chez une victime, des faits de pédopornographie, une tentative de féminicide, des violences conjugales. « Qu'est-ce qu'on fait ? On s'est dit : pourquoi est-ce qu'on est rentrées là ? On est des proies. » Personne dans la salle ne réagit. Personne ne dit rien. « Tu regardes autour de toi, tu dis : est-ce que c'est normal ce que je suis en train de vivre ? »
C'est une forme de gaslighting institutionnalisé. La violence est là, elle est réelle, elle est collective, et pourtant elle reste invisible aux yeux de ceux qui ne la vivent pas. Comme dans la rue. Comme partout.
La casquette qu'on ne peut pas enlever
C'est peut-être l'une des réflexions les plus importantes qu'Anna Margueritat développe dans cette conversation : celle de la « casquette ». Elle a entendu des collègues journalistes — des hommes — parler de leur « casquette de journaliste », qu'ils mettent pour aller travailler et retirent en rentrant chez eux. Cette idée de neutralité parfaite, de distance professionnelle totale, d'une identité que l'on peut déposer sur la commode le soir.
Elle, elle ne peut pas faire ça. Pas parce qu'elle serait moins professionnelle. Mais parce que sa casquette à elle — celle de femme, celle de personne ayant subi des violences — n'est pas une casquette qu'on choisit de porter. C'est une identité. « C'est une casquette liée à l'oppression, qui est la même que si on est une personne racisée ou une personne LGBT+. On ne peut pas l'enlever. La société nous la renvoie au visage systématiquement. »
Elle fait écho ici à une pensée portée entre autres par la politiste et militante Alexia Gauffeny : la neutralité journalistique est une construction. Ce qu'on présente comme « neutre » est souvent le point de vue dominant. Quand tu es concernée, peut-être que tu as quelque chose à dire — pas malgré ta subjectivité, mais grâce à elle. Ce procès, Anna Margueritat le couvre avec ses tripes et avec ses cicatrices, et c'est précisément ce qui rend sa couverture irremplaçable.
50 000 abonnés et un besoin d'information non comblé
Elle a commencé à raconter le procès en stories Instagram, sans trop savoir si ça intéresserait quelqu'un. « Je me disais : ça va intéresser personne. Ou alors : c'est trop violent, je n'ai pas envie d'imposer ça aux gens. » L'effet a été inverse. Depuis le début du procès, elle a gagné cinquante mille abonnés.
Ce chiffre dit quelque chose d'important sur l'état des médias et sur ce que les gens cherchent à comprendre. Ce qui a fonctionné, c'est le regard de quelqu'un qui entre dans un tribunal pour la première fois et qui partage ses questions en temps réel. « Je le vois avec un regard neuf. Il y a plein de questions que je me posais parce que je n'y connais rien en droit. Donc je partageais ces trucs où je me disais : c'est le regard d'une personne qui ne sait pas trop ce qu'elle va y voir. »
Et les à-côtés. Tout ce qui se passe en dehors des audiences, dans les couloirs, sur le trottoir devant le tribunal, dans les regards échangés entre journalistes à la sortie d'une diffusion de vidéo. Ce que les médias traditionnels ne montrent pas, faute de temps, faute de format, parfois faute d'envie. Elle, elle le raconte. Et les gens lisent. Des victimes lui écrivent pour lui dire qu'elles ressentent « quelque chose de l'ordre de la réparation ». Des personnes témoignent. Des hommes qui n'avaient jamais vraiment intégré ce que c'est que de traverser l'espace public en étant femme lui écrivent, déstabilisés.
« Ce procès, il raconte l'histoire de tellement de personnes. Et surtout de tellement de femmes. »
La colère, le corps, et l'après
Il y a une question qu'Anna Margueritat se pose chaque jour depuis trois mois : comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ? Pas pourquoi ils violent — ça, dit-elle, elle pense avoir compris. Mais comment arrêter ça. C'est une obsession, et elle l'assume. Elle l'alimente. Elle ne dort pas certaines nuits parce qu'une question reste ouverte, parce qu'un angle n'a pas encore été creusé.
Son téléphone ne s'éteint jamais vraiment. Les messages arrivent en continu — témoignages, questions, gratitude, parfois détresse. Elle dit avoir développé « une espèce de phobie du téléphone ». Elle ne sait pas encore très bien comment mettre de la distance. Elle essaie de fermer les interrupteurs mentalement avant de dormir, un par un, pour ne pas emporter tout ça dans le sommeil. Ça aide un peu. Pas toujours.
La colère, elle, ne s'éteint pas. Elle est là depuis longtemps — une dizaine d'années, dit-elle. Et ce procès ne fait que la nourrir, la confirmer, lui donner un visage. Cinquante visages, même. « Ces 15 mecs-là, ils représentent des millions d'autres gars, voire des milliards. »
Ce qui l'aide à tenir, c'est la sororité. Celle qui s'est construite avec les consœurs journalistes présentes au procès — les regards échangés après une aberration entendue en salle, le café rapporté à celle qui n'allait pas, les trajets faits ensemble à la sortie du tribunal parce qu'on sait ce que c'est que d'être une femme dans l'espace public. Et celle qui se manifeste à travers les messages, les personnes arrêtées dans la rue pour dire merci, les liens tissés dans l'espace numérique entre des corps qui se reconnaissent dans une même douleur.
Et puis les manifs. Comme celle du 23 novembre, où elle a « chialé toutes les larmes de son corps ». Pas parce qu'une manifestation change la loi du jour au lendemain. Pas parce que Macron va ouvrir sa fenêtre. Mais parce qu'il y a quelque chose de profondément nécessaire dans le fait de hurler ensemble, de prendre l'espace public, d'être des corps collectifs qui s'élèvent en chœur. « C'est une thérapie collective. On recharge tous ensemble nos batteries sur une espèce de grosse prise électrique commune. »
Ce procès n'est pas un fait divers
Anna Margueritat termine sur une conviction ferme, qu'elle pose comme une ligne rouge : ce procès n'est pas un fait divers. C'est un fait de société. Il dit quelque chose sur la manière dont des hommes ordinaires — des pères de famille, des voisins, des hommes qui ont un emploi et un casier judiciaire vierge — peuvent choisir de violer une femme inconsciente. Il dit quelque chose sur la manière dont les accusés se perçoivent comme des victimes. Il dit quelque chose sur les avocats de la défense qui essaient de réduire le périmètre du procès à des questions techniques. Et il dit quelque chose sur nous, société, sur ce qu'on entend et ce qu'on refuse encore d'entendre.
« La parole, ça fait quand même un moment qu'elle s'est libérée. C'est juste qu'on l'écoute pas, qu'on l'entend pas, qu'on veut pas l'entendre. »
Anna Margueritat, elle, écoute. Et elle fait en sorte qu'on entende.
Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.