Arnaud Gallais : « La parole se libère depuis longtemps. Ce qu'on n'arrive pas à construire, c'est une culture de la protection. »

Arnaud Gallais - Réinventer l’enfance

Victime d'un prêtre pédocriminel entre 8 et 11 ans, puis de deux cousins à 12 ans, Arnaud Gallais a mis des années à comprendre ce qui lui était arrivé. Aujourd'hui anthropologue, militant et fondateur de l'association Mouv'Enfants, il se bat pour que la société cesse de protéger les agresseurs et commence à protéger les enfants. Un témoignage d'une densité rare.

Il y a une phrase qu'Arnaud Gallais pose d'emblée, avant même de raconter son histoire. Comme pour désamorcer un fantasme récurrent qui pèse sur les victimes de violences sexuelles dans l'enfance : « Le plus grand risque quand on a été victime, c'est d'être de nouveau victime — et non pas d'être agresseur. » C'est dit. Et tout ce qui suit va dans ce sens : le récit d'un enfant qui n'a pas été protégé, d'un adolescent qui n'a pas compris ce qui lui était arrivé, et d'un adulte qui a décidé que ça devait changer.

Un terrain rendu propice par la violence

Arnaud Gallais a grandi dans un milieu en apparence favorable — famille aisée, père expatrié en Afrique, la façade d'une vie confortable. Mais derrière cette façade, une violence physique d'une brutalité extrême exercée par son père sur lui depuis ses deux ou trois ans. Coups de chausse-pied, coups de ceinture, arme braquée sur lui à treize ans. Des traces encore visibles sur son corps aujourd'hui.

Ce qu'il établit avec une lucidité qui n'est pas celle du hasard, c'est le lien direct entre cette violence primaire et ce qui a suivi. « Je suis convaincu que cette violence a été le terrain propice d'autres violences, notamment les violences sexuelles. Quand on est habitué comme ça, tout petit, on est comme déshumanisé. J'avais déjà un rapport à mon corps que mon père m'avait inculqué dès le plus jeune âge. »

Sa mère connaissait les violences. Elle ne les a jamais dénoncées. Un voisin l'a vu partir plein de sang vers le commissariat, à quatre cents mètres de chez lui. Il l'a arrêté. Ne fais pas ça, tu vas exploser ta famille, ton père a ses bons côtés. L'école voyait les bleus. Elle n'a pas signalé. Le médecin de famille était ami avec son père. Il ne posait pas les bonnes questions. « La société s'accommode des violences systématiquement. On parvient à banaliser, en fin de compte, même les pires atrocités. »

Un prêtre, la nuit, dans une chambre d'enfant

À partir de huit ans, un grand-oncle éloigné par le mariage — prêtre missionnaire revenant régulièrement d'Afrique — commence à séjourner chez ses parents. Non pas dans la chambre d'amis, bien que disponible. Dans sa chambre.

Arnaud Gallais dit qu'il n'a jamais compris pourquoi. Qu'il ne comprend toujours pas. Et c'est l'une des questions qu'il porte encore.

Rémi Lorando — il donne le nom sans hésiter — avait une stratégie. Il connaissait la violence du père. Il savait que cet enfant faisait pipi au lit — signe fréquent chez les enfants victimes de maltraitance, que le médecin de famille avait traité par culpabilisation plutôt que par écoute. La nuit, quand l'enfant se réveillait souillé, le prêtre était là. Doux, là où le père était brutal. Pédagogue, là où le père était humiliant. Il lui expliquait son corps. Il l'initiait. Il progressait.

« Sa stratégie n'a jamais été la force. C'était la douceur incarnée. Il m'expliquait comment mon corps fonctionnait, ce que mon père n'a jamais fait. Et d'une découverte du corps, il en venait progressivement à me sodomiser. »

Ce n'est qu'à dix-neuf ans, après plusieurs années de thérapie, qu'Arnaud Gallais comprend qu'il a été violé. Pas parce qu'il avait oublié les faits — mais parce qu'il n'avait pas eu les mots, les références, ni personne pour l'aider à nommer. Pendant toute son adolescence, il a cru être homosexuel, cru avoir voulu cela, sans se dire qu'il avait huit ans. « On ne réalise pas qu'on avait huit ans. On est toujours le même corps. »

La répétition, la dissociation, et le silence qui dure

À douze ans, alors que les visites du prêtre ont cessé, deux cousins dont le père vient de mourir sont au cœur de la famille. Lors de répétitions d'une pièce de théâtre, l'aîné lui dit : je vais te montrer ce que je te ferais si tu étais une femme. Le cadet lui tient les poignets. L'aîné le viole.

Il raconte cela à son thérapeute des années plus tard, comme on raconte un jeu d'enfant. « Le psy me dit : c'est un viol. Il y a eu un silence. Je lui ai dit : quoi ? »

Ce mécanisme — raconter l'horreur avec la neutralité de quelqu'un qui n'en a pas encore mesuré la gravité — revient plusieurs fois dans l'entretien. Ce n'est pas de l'indifférence. C'est le résultat d'une dissociation construite sur des années, d'un silence familial qui a durci autour des faits, et d'une époque où les mots manquaient. « Dans les années 80, le viol, pour moi, c'était la femme poignardée à Gare du Nord. Moi, je n'avais pas eu de couteau. Donc ce n'était pas ça. »

Quand il commence enfin à en parler — à sa mère, à sa famille — ce qu'il reçoit n'est pas une reconnaissance. Sa mère lui dit de ne pas en parler. La famille des cousins retient la version du jeu. Ses cousins reconnaissent les faits mais s'en servent pour minimiser : Arnaud a été victime d'un prêtre, donc il confond tout. Il est éjecté des repas de famille. Exclu de Noël pendant deux ans. « J'ai été éjecté du clan parce que j'osais toucher au clan. »

Sa grand-mère, ancienne résistante, finit par le réintégrer en déclarant devant la famille que ce qu'il a subi était un viol. C'est la seule. Il ne l'oubliera jamais.

Dix ans de thérapie, et la compréhension qui arrive

La transition vers l'âge adulte est faite de conduites addictives — alcool, cannabis — et d'une dépression sévère qui se révèle quand il arrête de fumer du jour au lendemain à dix-neuf ans. « La drogue soignait ce qui était déjà là. Quand je l'ai enlevée, ça a tout envahi. »

Il commence une thérapie intensive, deux séances par semaine pendant près de dix ans. C'est dans ce cadre que les pièces du puzzle se replacent. L'amnésie traumatique partielle avec le prêtre. La dissociation. Le fait que pendant toute son adolescence, il avait attribué à sa propre orientation sexuelle ce qui relevait d'une agression à huit ans.

Il traverse aussi des épisodes qui disent la violence intérieure des années de silence. À vingt-sept ans, il se convertit à l'islam et va jusqu'à la circoncision pour tenter de s'arracher à l'Église catholique où il avait été enfant de chœur, et qui lui fermait la porte chaque fois qu'il tentait d'être débaptisé. « Je me suis rendu compte, après, que je regardais mon sexe et que je voyais celui du cousin qui m'avait violé — il était juif et circoncis. Je m'étais infligé ça. »

Il le dit sans pathos. Il le dit parce que ça fait partie de ce que les victimes font parfois, dans la solitude de leur reconstruction : s'infliger elles-mêmes ce que d'autres leur ont fait, en croyant s'en libérer.

La Commission, le rapport, et le passage au militantisme

C'est la rencontre avec François Devaux, cofondateur de La Parole Libérée — l'association qui a mis en lumière les crimes du père Preynat dans le diocèse de Lyon — qui bascule son engagement. Arnaud Gallais l'accompagne dans la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE), livre son témoignage, signe de son nom.

Le rapport sort. 330 000 victimes de pédocriminalité dans l'Église catholique en France. Sur ces 330 000, vingt-deux signalements au parquet. « L'Église savait. Elle ne nous a pas protégés. »

Il rejoint ensuite la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), qui réunit 33 000 témoignages et formule 82 préconisations. Puis crée Mouv'Enfants, qu'il décrit comme « le Greenpeace de la protection de l'enfance » : une organisation d'action directe, de formation des professionnels, de prise de parole publique. Une caravane qui a sillonné vingt-huit villes pour y organiser des rencontres entre victimes et professionnels — police, justice, soins, protection de l'enfance.

Ce que la société refuse encore de voir

Ce qui émerge de tout ce parcours, c'est un constat brutal sur l'état du système. Pas seulement l'Église. Pas seulement certaines familles. Le système dans son ensemble.

« Dans 92 % des cas, quand un enfant parle, on lui dit : je te crois — et on ne le protège pas. Ou on lui dit : tu mens. Il faut arrêter de nous parler de parole libérée. La parole se libère depuis longtemps. Ce qu'on n'arrive pas à construire, c'est une culture de la protection. »

Il pointe la non-dénonciation comme le nœud du problème. Des institutions, des familles, des voisins, des médecins qui savent et se taisent. Des lois sur la prescription qui permettent, comme pour le cardinal Barbarin, d'être relaxé en appel malgré des faits établis. « Des gens qui ont les mains pleines de sang et qui s'en lavent parce que c'est prescrit. »

Il parle des expertises psychiatriques judiciaires auxquelles il a été soumis en 2024. Trois heures. Des questions sur ses attirances pour les hommes. Sur ses érections. Sur le plaisir ressenti. Ses cousins ont reconnu les faits. « Et on me pose quand même ces questions-là. Je leur ai dit : c'est quoi le but ? Que je me flingue après ? »

Il parle de la France qui n'arrive pas à désacraliser la famille alors qu'elle est, statistiquement, le lieu de 80 % des violences faites aux enfants. De la Belgique qui travaille avec les enfants sur la notion de parent symbolique — un adulte de confiance en dehors de la famille que l'enfant peut désigner — et qui en France serait reçue comme une aberration. « On nous sort le ministère de la Famille et de la Petite Enfance, rattaché à la sacro-sainte famille. Insupportable. »

Ce qu'on peut dire à une jeune victime

À la fin de l'entretien, on lui pose la question : que dire à une jeune victime qui se sent seule ?

Il répond avec la simplicité de quelqu'un qui sait ce que ça fait d'être cet enfant-là. Que tu n'es pas seule. Qu'il existe des numéros — le 119, le Collectif Féministe Contre le Viol, les CIDFF. Que le premier pas, c'est souvent de trouver une personne de confiance, pas forcément dans la famille. Que la thérapie peut changer une vie — et que le fait qu'elle coûte cher en France est lui-même un combat politique.

Et puis il revient sur quelque chose qui traverse tout le film : si on lui avait parlé à l'école de son corps, du consentement, du fait que les adultes n'ont pas tous raison, il en aurait parlé. Immédiatement. « J'y pensais tous les jours. Je cherchais à me convaincre que c'était peut-être comme ça qu'on apprenait à faire l'amour. Mais bien sûr, si quelqu'un m'avait dit que mon corps m'appartient — bien sûr que j'en aurais parlé. »

Ce n'est pas un détail. C'est le cœur du problème. Et c'est, dit-il, la raison pour laquelle il continuera.

Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.

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