Claire Bourdille : « Quand un enfant dénonce et que la justice ne le croit pas et ne le protège pas, c'est fini pour lui. »
Claire Bourdille - Réinventer l’enfance
Militante féministe reconvertie en activiste pour les droits des enfants, Claire Bourdille a fondé le Collectif Enfantiste en 2022. Son constat : les violences faites aux enfants sont massives, systémiques, et profondément ignorées d'une société qui préfère croire au mythe de l'enfant-roi. Rencontre avec quelqu'un qui refuse de détourner les yeux.
Avril 2022. Campagne présidentielle. Une marche pour le futur rassemble les mouvements féministes, antiracistes et écologistes. Claire Bourdille est là. Elle écoute les discours. Et elle réalise quelque chose qui la frappe comme une évidence : personne ne parle des enfants. « Une marche pour le futur sans parler des enfants. Il y a un problème. »
C'est de ce constat que naît le Collectif Enfantiste, qu'elle fonde quelques semaines plus tard sur le modèle de Nous Toutes — le collectif féministe auquel elle appartenait — mais pour une cause qui, en France, ne dispose encore d'aucun mouvement de masse, d'aucune organisation capable de faire descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue : la protection des enfants contre les violences.
Des chiffres que la société ne veut pas regarder
Le premier travail du collectif, c'est de rendre visible ce qui est masqué. Pas parce que les chiffres sont secrets — ils sont publics, issus de rapports gouvernementaux, de statistiques judiciaires, d'études épidémiologiques. Mais parce que la société a appris à ne pas les entendre.
Claire Bourdille les pose sur la table sans détour. 80 % des violences sexuelles en France ont lieu ou commencent avant 18 ans. 18 enfants sont violés par heure. Un enfant meurt tous les cinq jours, majoritairement tué par un de ses parents. 400 000 enfants sont co-victimes de violences conjugales. 200 enfants sont maltraités chaque jour.
« Ce sont des minimums, dit-elle. Des chiffres qui sont sous-estimés. » Et pourtant, ils coexistent avec une image dominante de l'enfance dans le débat public qui va dans le sens exactement inverse : l'enfant-roi, capricieux, trop gâté, trop libre. Le jeune délinquant. Le mineur violent. « On vous fait croire que les jeunes sont violents alors qu'en fait, ils sont violentés. »
Elle cite un autre chiffre, celui-là issu des rapports du ministère de la Justice : la délinquance des jeunes a diminué de 1 %, tandis que les violences faites aux enfants et aux adolescents ont augmenté de 10 %. Pourtant, dans les médias, c'est la première courbe qui occupe l'espace. Pas la seconde.
Pourquoi la société ne veut pas voir
Claire Bourdille s'est posé la question des freins à la protection de l'enfance avec la rigueur de quelqu'un qui a passé des années à tenter de comprendre pourquoi un sujet aussi urgent reste aussi invisible. Ses réponses sont multiples et se tiennent.
Il y a d'abord la dimension structurelle : les enfants ne votent pas, n'ont pas de représentants politiques dédiés, ne manifestent pas pour réclamer leur protection. « Les enfants doivent obéissance à l'adulte. Ils ne peuvent rien dire. Ils ne vont pas aller manifester pour dire : protégez-nous. » Dans un système politique qui répond aux groupes capables d'exercer une pression électorale, les enfants sont invisibles par construction.
Il y a ensuite la dimension psychologique. La domination adulte sur les enfants est la seule oppression que 100 % des êtres humains ont vécue — en tant que victimes, avant de potentiellement la reproduire. « Pour prendre le recul et voir vraiment ce qui se passe, il faut enlever un voile devant soi, très dur à enlever, parce que c'est remettre en cause soi-même, remettre en cause ses parents. » Beaucoup d'adultes préfèrent ne pas regarder ce qu'ils ont eux-mêmes vécu. Et ce déni individuel se transforme en déni collectif.
Il y a enfin le mythe de l'enfant-roi, activement entretenu par certains discours politiques et médiatiques, qui sert à masquer la réalité inverse : des enfants qui ne sont pas surprotégés, mais sous-protégés. « Peut-être que les gens préfèrent croire que les enfants sont privilégiés plutôt que de croire qu'ils sont violentés. »
Une justice à la chance
Sur la question de la justice, Claire Bourdille est brutale. « La justice, c'est une question de chance. Et ça ne devrait pas l'être. »
Elle explique : tout dépend du professionnel sur lequel on tombe. Un juge formé aux violences intrafamiliales, au contrôle coercitif, à la réception de la parole des enfants — et les chances d'être protégé augmentent. Un juge porteur de stéréotypes sur les enfants menteurs ou les mères hystériques — et l'enfant reste en danger.
Elle cite les chiffres : seulement 8 % des enfants qui dénoncent des violences sexuelles sont protégés par la justice. 73 % des plaintes sont classées sans suite. « Quand un enfant dénonce et que la justice ne le croit pas et ne le protège pas, c'est fini pour lui. Il n'a plus confiance au monde des adultes. »
Elle pointe aussi le temps absurde accordé à ces décisions. Une audience devant le juge aux affaires familiales ou le juge des enfants peut durer un quart d'heure. L'avenir d'un enfant, en quinze minutes. « Quand c'est une histoire d'argent, on prend le temps. Quand c'est une histoire de protection des enfants, on a un quart d'heure. Dans quelle société on vit ? »
Il y a encore la fracture entre justice pénale et justice civile — deux systèmes qui ne communiquent pas. La première peut condamner un père pour violences sexuelles sur son enfant. La seconde, simultanément, peut lui accorder la garde. Ce n'est pas une anomalie rarissime. C'est une réalité que le Collectif Enfantiste documente et dont il réclame l'enquête chiffrée.
Et puis il y a le mécanisme d'emprise, que Claire Bourdille décrit avec précision. Un agresseur ne surgit pas de nulle part. Il crée, en amont, une relation de confiance avec l'enfant et son entourage. Il se rend indispensable, aimable, fiable. Il met la famille sous emprise — et ensuite, quand la situation est dénoncée, il met les institutions sous emprise. « On préfère croire une mère folle et aliénée qui raconte n'importe quoi avec un enfant menteur plutôt qu'un père violeur et un enfant agressé. C'est plus facile. »
Ce retournement — la victime accusée, le parent protecteur persécuté — est l'un des fils rouges du film. Claire Bourdille le confirme : elle a vu le même mécanisme fonctionner quelle que soit la configuration familiale, qu'il s'agisse d'une mère protectrice ou d'un père protecteur. « Le problème, c'est qu'on ne croit pas les enfants. Et on va chercher n'importe quelle raison pour ne pas le faire. »
Tout commence dans l'enfance
Il y a une phrase que Claire Bourdille répète souvent, qui est pour elle une évidence tellement fondamentale qu'elle a parfois du mal à comprendre pourquoi il faut encore l'expliquer : tout commence dans l'enfance.
Les mouvements sociaux se battent contre la violence dans le monde, contre les inégalités, contre le racisme, contre le réchauffement climatique. Ils ne font pas le lien avec ce qui se structure dans les premières années de la vie. « On ne naît pas agresseur, on ne naît pas violent, on le devient. Et c'est dans l'enfance que se structure le cerveau et tout ce que va être l'enfant quand il sera grand. »
Tout ce qui est vécu dans l'enfance a des répercussions sur la société future. Les adultes d'aujourd'hui sont les enfants d'hier. Et si ces enfants ont appris que les relations sociales fonctionnent sur la domination, le silence, la peur — alors ce sont des adultes formés à dominer, à se taire, à avoir peur. « Il y a un gros angle mort dans tous les mouvements sociaux, dans la société en général : on se plaint de tous ces problèmes, mais on ne va pas revoir notre manière d'éduquer les enfants, notre manière de les percevoir. »
Ce qu'on peut faire : sensibiliser, former, nommer
Le Collectif Enfantiste s'est structuré autour de plusieurs axes d'action. Des happenings dans la rue — des dizaines d'enfants allongés au sol pour représenter les infanticides annuels. Des collages sur les murs, des tags sur les passages piétons, pour que les messages touchent celles et ceux qui ne sont pas encore sensibilisés. Des manifestations autour du 20 novembre, Journée internationale des droits de l'enfant. Des groupes de travail sur les violences faites aux enfants racisés, aux enfants handicapés — qui ont trois à quatre fois plus de risques d'être victimes de violences sexuelles — aux enfants placés, aux jeunes LGBTQ+.
Et des formations. C'est peut-être l'axe le plus urgent. Des enseignants, des éducateurs, des professionnels de l'enfance contactent le collectif en disant : je vois des enfants, je me pose des questions, mais je ne sais pas quoi faire. Le collectif développe des formations en ligne gratuites — comment repérer un enfant victime de violences sexuelles, comment réagir quand un enfant parle, comment naviguer dans le système judiciaire.
Claire Bourdille donne quelques signes d'alerte que les professionnels peuvent repérer : un enfant qui s'isole, silencieux — « la société adore les enfants sages, mais un enfant silencieux et isolé, ce n'est pas bon signe » —, un enfant qui reproduit des gestes sexuels inadaptés à son âge, une chute brutale des résultats scolaires, un changement de personnalité soudain. Mais elle met en garde aussitôt : l'absence de ces signes ne signifie pas l'absence de violence. « Avant les signes, posez la question directement à l'enfant. Est-ce qu'un adulte te fait du mal ? Est-ce que tu vas bien ? »
L'enfantisme : nommer pour exister
À la fin de l'entretien, Claire Bourdille introduit un mot : enfantisme. La traduction française du childism qui existe déjà dans les pays anglophones, où des chercheurs et des militants travaillent depuis plusieurs années sur la domination adulte, ses mécanismes, ses conséquences.
Ce mot, dit-elle, est important. « On donne un nom à tout pour que ça existe. Je pense que le mouvement pour les droits de l'enfant doit avoir un nom. » Se dire enfantiste, c'est adopter une posture. Une façon de traverser le quotidien avec un regard différent — sur ses propres réactions face aux enfants, sur les dynamiques de domination banalisées, sur les moments où l'on hausse le ton, où l'on n'écoute pas, où l'on impose.
Elle parle de sa fille de onze ans, qu'elle élève en lui expliquant ses droits, en l'écoutant quand elle lui dit que quelque chose ne va pas — y compris quand c'est elle, la mère, qui ne va pas. « Elle me dit : maman, là tu ne peux pas me parler comme ça. Et elle a raison. Je m'excuse. Et parce qu'elle me voit le faire, elle est capable de le faire aussi. »
Ce n'est pas de la naïveté. C'est une conviction : un enfant qui sait qu'il a des droits, qu'il peut nommer ce qui ne va pas, qu'un adulte peut se tromper et s'excuser — cet enfant-là sera mieux armé pour repérer quand quelque chose de grave se passe, et pour en parler. « C'est la seule enfant de sa classe à avoir repéré ce qui se passait. Les autres enfants savaient. Ils n'en avaient pas parlé parce qu'ils croyaient que c'était normal. »
C'est le problème central, et la solution en miroir. Tant que les enfants apprennent que l'adulte a toujours raison, qu'on lui doit obéissance, que ses actes sont légitimes par définition — ils resteront vulnérables aux agresseurs qui utilisent exactement cette logique. Leur donner les mots, leur expliquer leurs droits, leur dire qu'un adulte peut avoir tort : ce n'est pas les mettre en danger. C'est les protéger.
Interview réalisée dans le cadre du film documentaire Réinventer l’enfance.