Moussa Tall : “ Je travaille pour ma vie personnelle, pas l'inverse.”
Né au Sénégal, grandi à Rennes, papa d'une petite fille de trois ans à Créteil, Moussa Tall a démissionné de son poste dans la banque pour être présent auprès de sa fille. Il raconte avec une lucidité rare ce que la paternité lui a appris sur lui-même, sur l'héritage de la violence éducative, sur les inégalités de traitement entre hommes et femmes au travail — et sur ce que l'État doit aux enfants des quartiers populaires.
Il y a un soir qui a tout changé. Moussa Tall rentre chez lui après une journée épuisante, une heure trente de transport, une semaine de travail intense. Sa fille, qui a alors moins d'un an, pleure. Lui, qui se décrit comme quelqu'un de naturellement calme et patient, perd patience. Et dans le regard de sa fille, il voit quelque chose qu'il n'avait jamais voulu y voir : de la crainte.
« J'ai vu dans le regard de ma fille, comme si elle ne me reconnaissait pas un peu. Et ça m'a fait un effet choc. »
Ce moment-là, il en a fait le point de départ d'une décision radicale. Quelques mois plus tard, il démissionnait.
Démissionner pour être père
Moussa Tall travaille dans la banque depuis 2017. Un poste à responsabilités, une heure trente de trajet chaque matin, des journées qui commencent à 6h00 et finissent à 21h00. Sa fille Zahina dort quand il rentre. Il ne la voit plus. Il accumule la fatigue, la pression, les émotions qu'il doit contenir au travail — et un soir, ça déborde. Sur elle.
« Je savais pertinemment que ce n'avait aucun rapport avec elle et que c'était lié à moi. J'avais une limite dans ce que je peux encaisser. Et si on ne fait pas attention, ça se dirige vers le conjoint. Pire quand c'est vers l'enfant. »
Sa réaction : remonter à la source. Chercher d'abord une solution en interne — un poste moins éloigné, un rythme plus compatible. Ne pas en trouver. Puis décider d'arrêter complètement pour reprendre un master et prendre soin de sa fille. « Je travaille pour ma vie personnelle. Pas l'inverse. »
Ce qui frappe dans ce récit, c'est la clarté du raisonnement. Pas de romantisation de la démission. Pas de discours sur l'éveil spirituel. Une logique simple : son rôle de père est incompatible avec ce rythme de travail. Il choisit son rôle de père. Et il nomme ce qu'il craignait le plus : reproduire ce qu'il avait subi. « La crainte, c'est tout ce que je ne voulais pas. Chez moi, le respect, c'était la crainte. Moi, je dissocie les deux. »
Le double standard du travail
Avant même la naissance de Zahina, Moussa Tall avait observé quelque chose qui l'avait frappé. Lui et sa femme postulaient tous les deux à de nouveaux postes au moment d'apprendre qu'elle était enceinte. Leurs expériences ont été radicalement différentes.
Elle : une anxiété profonde à l'idée d'annoncer la grossesse à sa nouvelle manager, craignant d'être mise dans une case, de perdre son poste, d'être vue comme moins disponible avant même d'avoir commencé. Lui : à l'entretien, la future paternité est mentionnée comme un avantage — une prime liée au nombre d'enfants. On l'encourage presque à avoir cet enfant.
« Je n'imagine pas si c'était moi, en tant que femme, qui postulais et que j'arrivais en disant ça. Je pense que je me tire une balle dans le pied. Alors que moi, c'était présenté comme un levier pour me convaincre de prendre le poste. »
Et après la naissance, le double standard continue. Son congé paternité de deux semaines — qu'il juge déjà insuffisant — lui est pratiquement demandé de ne pas prendre, ou de le reporter. Son manager lui raconte fièrement n'avoir pris qu'une après-midi à la naissance de ses jumeaux, comme si c'était une marque de sérieux. Moussa Tall ne laisse pas passer. « C'était pour moi absolument pas envisageable. Ma femme devait gérer la période post-accouchement pratiquement seule. »
Il compare avec sa sœur au Canada, où le congé parental est d'un an, modulable entre les deux parents. « On est deux parents. On a les mêmes responsabilités. Je ne vois pas pourquoi on ne permet pas aux deux parents de moduler la reprise du travail selon ce qu'ils souhaitent, sans considérer le genre. »
La culpabilité comme boussole parentale
Moussa Tall parle de la culpabilité avec une finesse qui surprend. Pas comme un défaut à corriger, mais comme un signal utile — à condition de savoir l'interpréter.
Il y a eu la période de la nounou, quand Zahina pleurait chaque matin au dépôt et chaque soir à la récupération. Quatre mois de pleurs quotidiens. « On déposait notre enfant en pleurs le matin. On l'a récupérée en pleurs. Et au bout d'un moment, on s'interroge : est-ce vraiment la séparation ? » Puis le changement de mode de garde — une crèche — et au bout de quinze jours, plus de pleurs. Ce décalage-là nourrit la culpabilité, mais aussi la réflexion.
Ou encore l'oubli de couche de rechange lors d'une sortie. La fois où Zahina arrive au cours de gym sans déguisement alors que tous les autres en ont un. Des détails, objectivement. Mais dans l'instant, vécus comme des manquements. « Sur le moment, je suis le pire parent du monde. Avec le recul, ce n'est pas grave. Mais je pense que c'est ça qui fait de nous, entre guillemets, de bons parents — ce niveau d'exigence envers soi-même. »
Il distingue clairement la culpabilité saine — celle qui pousse à améliorer ses pratiques — de la culpabilité paralysante. Et il la relie directement à sa propre histoire : un enfant qui, à huit ans, prenait le bus seul avec sa petite sœur et son frère autiste non diagnostiqué pour aller à l'école. Des parents qui ne savaient pas toujours où il était, parce que le modèle éducatif de leur village sénégalais fonctionnait sur la confiance collective — tout le quartier veillait sur tous les enfants. Ce modèle transporté en ville, sans adaptation, avait produit des situations de négligence sans intention de nuire.
« Je n'ai pas envie de leur imputer cette négligence. Je pense qu'ils n'avaient pas les outils. Mais pour autant, elle existe. »
L'héritage de la violence éducative : comprendre sans reproduire
Moussa Tall est né au Sénégal, dans un village où l'éducation se faisait collectivement, dans un contexte de vraie précarité. La violence éducative y avait une logique — les règles de survie collective étaient strictes, et les transgressions pouvaient avoir des conséquences réelles. « Cette crainte-là était à la hauteur du danger que ça représentait. »
Mais une fois arrivé en France, ces codes ne correspondent plus à la même réalité. Bloquer un ascenseur par jeu d'enfant — une bêtise — méritait la même sanction physique que quelque chose de potentiellement dangereux. L'enfant ne peut pas faire la différence entre les deux niveaux d'alerte. « Si aujourd'hui, je fais tomber un verre et qu'on me tape, demain, je traverse la rue sans regarder, on me tape de la même manière. Le message que je comprends, c'est : les deux, c'est pareil. »
Sa conclusion personnelle : la violence éducative produit non pas de l'obéissance mais de l'évitement. Il ne faisait plus de bêtises par peur d'être pris — pas par compréhension. Et il a grandi en se disant que quand il serait père, il ferait autrement. « Il faut que je sois patient, et elle saura être patiente parce que moi, je le suis. C'est comme ça que ça rentre. »
Il voit aujourd'hui son propre père changer avec sa petite-fille — jouer, passer du temps, créer un lien qu'il n'avait pas créé avec ses enfants. Et il y trouve quelque chose de rassurant plutôt que d'amer. « S'il avait eu le bon environnement ou la bonne impulsion, il aurait réagi différemment. Il n'avait pas les outils. »
Être père noir : la charge supplémentaire
Zahina grandit dans une France qui sera, à certains moments, injuste envers elle. Moussa Tall le sait. Il en a fait lui-même l'expérience depuis l'enfance — le contrôle au faciès à répétition quand ses amis blancs n'en subissaient aucun, les bailleurs qui confirmaient un appartement par téléphone et l'écondisaient à la porte quand ils le voyaient, neuf fois de suite. Les remarques racistes au travail auxquelles il n'avait pas le droit de réagir — parce qu'un homme noir qui s'énerve, dans une société qui attend ça de lui, confirme le stéréotype.
« J'ai envie d'être violent parce que les propos tenus sont violents. Et moi, j'ai pas le droit d'être violent. Parce que qu'est-ce qui va se passer ? Je vais être le noir qui vient de péter et qui a montré son vrai visage. »
Pour sa fille, il veut créer un canal de communication dès que possible. Lui raconter ses propres injustices vécues. L'outiller pour qu'elle puisse agir là où lui ne pouvait pas. « Moi, je n'avais pas les clés. Elle, je lui donnerai les clés. »
Et sur Nahel — le jeune tué par un policier en 2023 dont le prénom résonne douloureusement pour un père qui s'appelle Moussa et dont la fille s'appelle Zahina — il est direct. « Le premier abandon, c'est celui de l'État. » La mort de Nahel n'est pas d'abord une question d'absence de père. C'est le résultat d'un système qui concentre géographiquement la pauvreté, prive les enfants de mixité, de culture, de modèles alternatifs, et les contrôle dès qu'ils osent traverser les frontières invisibles.
« On met des gens ensemble, on les stigmatise, on leur donne pas les moyens de sortir de cette misère-là. Ces gamins, si on les met dans les mêmes conditions que les autres, ils feront exactement la même chose — ils seront curieux, ils découvriront d'autres cultures, d'autres parcours. »
Ce qu'il veut transmettre
Moussa Tall finit l'entretien avec la simplicité de quelqu'un qui a beaucoup réfléchi à la question depuis l'enfance — parce que la réflexion sur ce que serait sa propre paternité a été, pendant des années, son moteur pour tenir.
Il voulait offrir à ses enfants ce qu'il n'avait pas eu. Les cadeaux d'anniversaire, d'abord — petite chose en apparence, mais dans laquelle il projetait tout le reste. La sécurité. La présence. L'écoute. Le fait qu'un parent vienne au clash avec l'institution quand c'est nécessaire, qu'il pose les questions et demande des justifications. Que la confiance ne soit pas à sens unique.
Il veut aussi transmettre ce qu'il y a de beau dans son héritage : la solidarité entre générations, le respect des aînés, l'entraide communautaire. Sans la violence qui l'accompagnait, mais avec l'esprit. « Il y a des valeurs positives que je veux garder. Et d'autres que je veux complètement effacer. »
Et il termine sur une image simple : deux enfants de trois ans, mis ensemble, peu importe leur milieu social. Ils jouent. Les problèmes arrivent quand les adultes interviennent pour les séparer, pour mettre des étiquettes, pour reconstruire des frontières. « Quand est-ce que les problèmes arrivent ? C'est une fois que les adultes ont joué leur rôle, souvent à tort. »