Éclipse totale... de service public !
par Edwige Brelier
Virginie Muños
Éclipse totale… de service public !
Mercredi 12 août 2026, la Lune s'est interposée devant le Soleil. Des millions de Français ont ainsi levé les yeux vers un phénomène céleste rare puisque l'univers, lui, tient ses rendez-vous avec une exactitude que la puissance publique semble avoir perdue. Le mouvement des planètes a fait son travail sans anicroche tandis que l'État n'a pas eu la même régularité orbitale.
L’année où l'État savait encore gouverner
En 1999, lors de la dernière éclipse totale visible en France, une circulaire est publiée quatre mois avant l'événement. Elle plafonne le prix des lunettes de protection, et permet d'organiser leur distribution gratuite dans de nombreux lieux. L'État avait alors la coquetterie de garantir à toustes l'accès à une protection oculaire de base - comme une évidence : un risque connu à l'avance appelle une réponse organisée… à l’avance !
Vingt-sept ans plus tard, le résultat est tout autre : pénurie de lunettes, pharmacies et bureaux de tabac pris d'assaut, prix qui grimpe au-delà de 7 euros pour un bout de carton et de film polymère qui finira dans une poubelle quelques jours plus tard (et encore on ne parle pas de Vinted…). On pourrait y voir une simple coïncidence administrative. On peut aussi y lire, plus sérieusement, vingt-sept ans de renoncement méthodique de la puissance publique à organiser quoi que ce soit qui ressemble à une politique de prévention, au profit d'une doctrine devenue implicite : à chacun.e de se débrouiller. La main invisible du marché s'occupera de vos rétines, comme elle s'occupe déjà de votre logement, de votre santé mentale, de votre écoanxiété et de vos retraites.
C'est ce que des sociologues comme Ulrich Beck ont théorisé sous le nom d'individualisation du risque : dans une société qui se prétend moderne, les risques collectifs ne disparaissent jamais - ils changent seulement d'échelle de gestion. Ce qui relevait autrefois d'une réponse publique et mutualisée devient une affaire privée, une compétence individuelle à acquérir : savoir où trouver le graal-lunettes, avoir l'argent pour les payer au prix fort, et avoir le réflexe de s'y prendre à l’avance malgré un défaut de communication. Le risque reste le même, c'est la responsabilité de s'en protéger qui a changé de mains.
Le marché, ce grand ophtalmologiste
Il faut reconnaître au secteur privé une vraie capacité d'adaptation : transformer une obligation de santé publique en produit à marge exceptionnelle demande un certain savoir-faire. Quand la demande est captive, urgente et non-substituable, le prix grimpe, et personne n'appelle plus vraiment ça de la spéculation. On appelle ça « les lois du marché », comme si ces lois relevaient d'une nécessité aussi naturelle que la gravité, plutôt que d'être le produit de choix politiques précis - dont celui, très concret, de ne rien réguler. C'est là tout l'apport du renoncement néolibéral : il ne supprime jamais un besoin, il se contente de le rendre payant, puis de présenter ce transfert comme une loi de la nature plutôt que comme une décision qui lui est propre.
Les réseaux sociaux, ou la prévention par la peur
Faute de circulaire, faute de distribution organisée, faute de campagne d'affichage digne de ce nom, où les Français sont-ils allés chercher l'information ? Sur les réseaux sociaux - agora où la vérité et la panique partagent le même espace sans jamais vraiment s'y distinguer.
Ici, c'est un festival anxiogène qui a défilé : attention aux contrefaçons, vérifiez les rayures, ne regardez pas plus de trois minutes, risque de cécité irréversible. Une information qui ne cherche pas à rassurer mais à alerter en boucle, parce que l'algorithme ne fonctionne pas à l'exactitude mais à l'engagement, et que rien n'engage mieux qu'une bonne dose de terreur. Une véritable stratégie du choc, au sens où Naomi Klein l'a théorisée : substituer la panique à l'information dans un contexte où plus personne, institutionnellement, n'a la charge de produire une parole publique calme, univoque et non-marchande.
Rob Curran
Le résultat de cette vacance est prévisible : ceux qui ont eu accès à une information fiable sont ceux qui possédaient déjà les codes pour démêler le vrai du faux dans le déluge. Les autres ont eu le choix entre la peur et l'ignorance - un « chacun.e se débrouille » qui, comme souvent, présuppose des ressources qui ne sont pas distribuées au hasard.
Le Soleil a rendez-vous avec la Lune…
Une éclipse n'est jamais qu'un phénomène optique. Une pénurie organisée de protection oculaire, en revanche, agit comme un révélateur social : elle rejoue, à l'échelle d’une journée, les mêmes fractures qui structurent l'accès au logement, au soin ou à l'information le reste de l'année. Ici, la métaphore n'a même pas besoin d'être filée puisqu’elle est littérale. On a laissé une partie de la population dans le noir, faute d'avoir organisé la lumière pour toustes.
… mais l'État n’est pas là et le peuple l’attend !
Il y a quelque chose d'assez juste, presque trop juste, dans le fait qu'un phénomène qui consiste précisément à priver une partie du monde de lumière soit devenu, cette année, la métaphore involontaire d'une politique publique. Non pas que l'État ait organisé cette obscurité - il a simplement cessé d'organiser autre chose. Et dans cet interstice laissé vacant, deux logiques se sont empressées de prendre sa place : celle du marché, qui a fait ce que fait un marché face à une demande captive, et celle de l'algorithme, qui a fait ce que fait un algorithme face à une audience anxieuse. Aucune des deux n'avait vocation à protéger qui que ce soit et toutes les deux ont, chacune à sa manière, prospéré sur l'absence de celui qui en avait la charge.
Article écrit par Edwige Brelier