Clémentine GALey : « J'ai fait ce qui m'avait manqué »
Podcasteuse et productrice d'un podcast de référence sur la maternité sans filtre, Clémentine, 42 ans, deux enfants, a construit un média entier sur ce qu'on ne lui avait pas dit. Épisiotomie jamais nommée, post-partum en solitaire, retour au travail à marche forcée : elle raconte le vécu qui a nourri son combat et comment un coup de gueule sur Instagram a fini en trousse rose dans les valises de maternité.
Clémentine a 42 ans, un grand garçon de 10 ans, une petite fille de 8 ans, et une mission qu'elle résume d'une formule dont elle a le secret : faire sortir les maux par des mots. Depuis trois ans, elle interviewe des femmes sur l'avant, le pendant et l'après de leur grossesse, en allant chercher « les sujets les plus tabous ». Le résultat : un tourbillon de témoignages qui s'accumulent et forment, dit-elle joliment, « une espèce d'armée de mères » une armée dont elle espère qu'elle fera bouger les lignes pour les générations suivantes.
L'histoire aurait pu être celle d'une simple bonne idée : quand elle découvre les podcasts, via des productions anglo-saxonnes sur la maternité, elle est persuadée que l'équivalent existe en français. Il n'existe pas. « Il y a trois ans, on ne savait même pas prononcer le mot podcast. » Alors elle s'est lancée let's do it et a occupé une place vide : celle de la libération de la parole des mères. Mais derrière l'intuition entrepreneuriale, arrivée « l'année de mes 40 ans », au moment où elle cherchait un projet « qui te prend les tripes », il y a surtout un vécu. Le sien.
Le grand flou artistique
Ce qui frappe dans son récit, c'est que rien, sur le papier, n'a mal tourné. « J'ai eu de la chance, tout s'est bien passé, à peu près. Pas de grossesse pathologique. J'ai fait partie des grossesses classiques. » Mais c'est précisément là que le bât blesse : « Tellement classiques qu'en fait, je n'étais actrice d'aucune étape. Je me suis complètement laissée ballotter. Suivi gynéco, maternité, péridurale, merci madame, vous rentrez chez vous, vous avez un beau bébé et puis vous vous débrouillez. »
Le symbole de cette dépossession tient en un mot qui n'a jamais été prononcé : épisiotomie. Elle raconte la scène de son premier accouchement avec une précision intacte. Un gynécologue « vieille école », pas du tout dans le dialogue, qui lance soudain : « On sort les instruments. » Son compagnon prié de quitter la salle, sans explication « je le vois sortir, je me dis : qu'est-ce qui va se passer ? Un truc horrible ? » C'était pour les forceps. Puis le fil et l'aiguille. « Tout ce qui s'est passé autour de ce moment-là instruments, puis couture, je l'ai découvert sur le moment. Le mot n'a jamais été prononcé. »
La suite est à l'avenant : quinze jours, trois semaines sans pouvoir s'asseoir, perchée « sur une fesse », persuadée que cette douleur permanente devait être normale. « Aujourd'hui, on sait qu'il y a des coussins, des positions, que parfois des points sont trop serrés et qu'on peut demander à les desserrer. Que la douleur ne doit pas être aussi intense pendant plusieurs jours. Tout ça, je l'ai su après. » Et ce constat rétrospectif, qui dit tout : « C'est fou, l'ignorance dans laquelle j'étais. »
Des années plus tard, en recueillant les témoignages pour son podcast, quelque chose d'inattendu s'est produit : « Presque, la douleur est revenue. La douleur et la colère de me dire : c'est fou qu'on ne m'en ait pas parlé à ce moment-là. » Elle dit être en paix avec ça aujourd'hui. Mais c'est devenu l'un de ses combats : il faut qu'on en parle.
Un post-partum sans son mec, un congé paternité même pas en rêve
L'autre grande absence de son premier post-partum, c'est son compagnon. Intermittent du spectacle, il travaillait sur un tournage : « Le congé paternité, ce n'était même pas une option. Ce n'était même pas en rêve. » Il a eu une matinée le temps de la récupérer à la maternité, remplir les papiers, la déposer à la maison. « Et il est reparti. Et je me suis retrouvée avec mon bébé. » Très entourée par sa mère, sa famille, ses amis, elle ne s'est pas sentie isolée « mais j'étais sans mon mec, quand même ». Quand elle voit le chemin parcouru en dix ans sur le congé paternité et les débats sur un congé plus équitable entre parents, elle mesure : « Ça bouge quand même. »
Elle tient d'ailleurs à nuancer le tableau : ce père empêché a été un père fusionnel. « Le soir, en rentrant du boulot, il avait besoin de le prendre. Il s'endormait avec lui en peau à peau. » Et elle offre cette observation délicate : pour lui, qui n'avait jamais côtoyé de bébés, la paternité a été « un immense bouleversement, presque plus que pour moi de devenir maman. C'était un territoire complètement inconnu. C'était très beau de le voir apprivoiser cette paternité. » Elle, aînée d'une fratrie, quasi « deuxième maman » de ses petites sœurs de dix ans ses cadettes, avait les gestes.
De ce premier post-partum, elle garde aussi une phrase, transmise par sa mère à la naissance de son fils, et qu'elle ressort souvent : « Ma chérie, on n'a qu'une fois son premier enfant. » Elle l'a prise au pied de la lettre : neuf mois avant de reprendre le travail. « Neuf mois in, neuf mois out. » Parce qu'elle savait que son métier, très prenant, ne lui permettrait aucun aménagement ensuite.
Le deuxième : « le rouleau compresseur »
Le deuxième accouchement, elle « le souhaite à tout le monde » : sa fille « est sortie comme une lettre à la poste », sans déchirure, sans douleur ou presque. Mais l'après a été une autre histoire. Deux enfants de moins de deux ans « un concept intéressant », glisse-t-elle, pince-sans-rire et surtout un choix qu'elle analyse aujourd'hui sans complaisance : une reprise du travail quatre mois après la naissance, dans une nouvelle entreprise, à un poste à plus grandes responsabilités. « J'ai été prise d'une espèce de culpabilité : je ne peux pas refuser, c'est une opportunité en or, tant pis, je vais m'organiser. »
Sa fille entre à la crèche à trois mois et demi, enchaîne les bronchiolites d'octobre à juillet kiné respiratoire à la clé, pendant qu'elle enchaîne les doubles et triples journées. « L'année de l'enfer. J'étais en pilote automatique. Je ne sais pas où j'ai puisé mes ressources. » Son compagnon « au taquet », en « équipe de combat » avec elle. Deux ans, dit-elle, pour sortir la tête de l'eau. Et un regret qui restera : ne pas avoir davantage profité de sa fille.
Mais de cette erreur, elle a tiré un discours d'une utilité publique certaine, qu'elle adresse autant aux mères qu'aux employeurs : « Aujourd'hui, je ne referais plus jamais ça. Je dirais à cet employeur : je suis très honorée, j'ai très envie qu'on travaille ensemble mais je t'assure que je serai beaucoup plus en forme dans deux ou trois mois. » Et de renverser l'argument économique : « Il vaut mieux embaucher une nana qui a vécu son moment avec son bébé, qui est détendue et qui a trouvé son organisation, qu'une mère exsangue qui a laissé son bébé à trois mois à la crèche. L'entreprise en tirera aussi les bénéfices. Il y a encore beaucoup, beaucoup d'éducation à faire là-dessus. »
Elle refuse pourtant de peindre la petite enfance en noir. « C'est un mélange de grand bonheur et de grande désespérance, c'est sûr. Mais il y a beaucoup de kif aussi. Je me suis régalée, et je suis très nostalgique de cette période. » Et cette phrase, qui dit la force et la limite du système D : « Je ne me suis pas écroulée. C'était dur, mais je l'ai fait, et plein de femmes le font. On est des warriors pour ça certes. Mais on le fait. »
Anticiper, s'entourer, tenir la main jusqu'au bout
Que faudrait-il pour que les femmes ne soient plus des warriors par obligation ? Sa réponse tient en deux mots : accompagnement et anticipation. Elle imagine des « personnes ressources » autour de chaque mère soignants, amis, doulas, entourage : « Si on leur faisait à manger, si on leur faisait leurs courses, s'il y avait des gens pour leur demander comment ça va, droit dans les yeux. Si elles pouvaient s'écrouler en larmes devant une oreille attentive et savoir qu'elles ont ça, à un moment, dans leur semaine. » Car c'est bien après un accouchement sans pathologie, rappelle-t-elle, que le soutien manque le plus cruellement.
Et l'anticipation, à rebours de ce qu'elle a elle-même fait : baliser le terrain pendant la grossesse. Prévenir les proches « toi qui cuisines si bien, tu pourrais me préparer des petits tupperwares pour le congélo ? » Voir une conseillère en lactation avant la naissance, pour roder les premiers gestes, « plutôt que de la contacter quand on a son bébé en larmes qui ne veut pas prendre le sein, et que c'est un moment atroce ».
C'est exactement la philosophie de ses programmes d'accompagnement audio : un suivi de grossesse mois par mois ce qui se passe « dans le corps et dans le cœur », nourri des centaines de témoignages recueillis puis un programme post-partum en dix épisodes : le séjour à la maternité, le retour à la maison, l'allaitement, l'alimentation, le retour au travail, le corps. « L'idée, c'était de leur tenir la main jusqu'au bout. De ne pas les lâcher au neuvième mois en leur disant : allez, salut. » Les auditrices lui racontent qu'elles écoutent ces épisodes dans leur baignoire, comme une bulle à elles. Et elle résume son moteur en une phrase qui pourrait servir de devise à tout son travail : « J'ai fait ce qui m'avait manqué. »
Du coup de gueule à la trousse rose
Reste l'histoire la plus savoureuse de l'entretien : celle de la trousse. Tout part de la censure, par une chaîne américaine, d'une publicité pour des produits de soins post-partum qui devait être diffusée pendant les Oscars des images qu'elle trouve, elle, « tellement belles, qui te prennent aux tripes », et en rien trash. Furieuse, elle pousse un coup de gueule sur Instagram : personne ne développe ce type de produits en France ? Eh bien si personne ne le fait, elle le fera.
« Suite à ce post, Kenza, la fondatrice de la marque Talm, m'a contactée : le coup de gueule, là, tu le disais sérieusement ou c'était en l'air ? » Elle a assez peu réfléchi, avoue-t-elle en riant : « Oui, bien sûr, on le fait. Ça n'existe pas, donc on y va. » Un an de développement à deux, en pleine pandémie mondiale « je te laisse imaginer les bâtons dans les roues » , pour un objet qu'elle rêve de voir « dans toutes les chambres de maternité » : un vanity post-partum.
Elle en fait l'inventaire avec une gourmandise communicative, et chaque produit est une réponse à une indignité vécue. Des serviettes écologiques. Des shorties noirs, lavables, extensibles l'antithèse de « ces immondes slips-filets qu'on donne à la maternité ». Un vaporisateur périnéal à tige rétractable, à remplir d'eau tiède ou froide, pour diluer l'urine qui pique, nettoyer sans le « papier toilette de la maternité, bizarrement le plus rêche du marché », ou apaiser une cicatrice de césarienne qu'on ne voit pas encore sous son ventre. Un gel SOS à l'aloe vera à appliquer sur la serviette, à mettre au frais « le froid, c'est ton ami. Il faut juste avoir l'info. » Une huile de massage pour le corps. Un petit carnet pour noter ses premières émotions, « quand toutes les visites sont passées, que ton mec est rentré, et que tu te retrouves seule avec ton bébé dans ta chambre de maternité » elle-même avait beaucoup écrit à cette période, et relire ces pages, « c'est mieux que tout ».
Et un miroir, gravé de trois mots : It's okay, it's you. Parce qu'il faut oser se regarder, explique-t-elle, y compris ce sexe qui ressemble après l'accouchement à « une zone de guerre, un chantier » qu'on n'ose pas toucher. « Souvent, quand tu regardes, ce n'est pas si pire. Ça dédramatise. Tu as l'impression que c'est atroce tant que tu ne regardes pas. »
Elle jure que ce projet ne les enrichira pas « il nous coûte beaucoup d'argent » et que l'intention est ailleurs : « Que les femmes n'aient pas honte d'acheter ces produits. Qu'elles se sentent respectées dans leur dignité de femme qui vient juste de donner la vie. » Elle raconte, pour finir, cette amie débarquée à la maternité, morte de culpabilité de n'avoir pas trouvé de cadeau pour le bébé, avec un simple gel douche parfumé. « Ce gel douche m'a apporté un réconfort incroyable. Je lui ai dit : c'est un des meilleurs cadeaux qu'on m'ait faits. Parce que c'était un cadeau pour moi. »
Tout est là, au fond. Une armée de mères, une trousse rose, un miroir qui dit it's okay : des objets et des voix pour rappeler aux femmes qu'après la naissance de l'enfant, elles existent encore. Et qu'elles ne sont pas toutes seules.