Judith Duportail : « Même si tu n'es pas validée par un homme, tu as le droit d'être mère »
Féministe, autrice et jeune maman de jumeaux conçus par PMA, Judith Duportail raconte un parcours qui est tout sauf une histoire intime : c'est un récit politique. De l'horloge biologique instrumentalisée aux maltraitances hospitalières, de la loi de 2021 aux discriminations qui persistent sur le terrain, elle décortique ce que la maternité hors du couple révèle de notre société et pourquoi il est parfois vital de désobéir.
Judith Duportail a toujours su qu'elle voulait être mère. Elle imaginait y arriver « de la façon classique », dit-elle. Mais sa dernière histoire s'est terminée à 35 ans, et avec le célibat est arrivée une angoisse familière à tant de femmes : celle de l'horloge biologique. « Cette question me stressait tellement que ça rendait toute rencontre amoureuse vraiment difficile. Ça prenait toute la place dans ma tête et dans ma vie. »
Alors elle a tranché. La maternité était trop importante pour la laisser dépendre « d'une histoire de timing ou de rencontre ». Elle s'est renseignée, est passée par une clinique au Danemark qui envoyait des gamètes à un gynécologue parisien, a fait trois inséminations. À la troisième, elle est tombée enceinte. De jumeaux.
L'histoire pourrait s'arrêter là, jolie et singulière. Mais Judith Duportail n'est pas du genre à raconter sa vie pour raconter sa vie. Chaque étape de son parcours, elle l'a passée au crible d'une analyse féministe et ce qu'elle en tire dessine le portrait d'une société qui a légalisé un droit sans accepter les femmes qui s'en emparent.
L'horloge biologique, une réalité transformée en arme
Commençons par le commencement : cette fameuse horloge. Judith Duportail refuse les deux caricatures qui saturent le débat. Oui, il existe une réalité biologique documentée par la science : il est plus long de tomber enceinte à 38 ans qu'à 20. Mais cette réalité, explique-t-elle, « est caricaturée, utilisée comme une arme par les ennemis de la liberté des femmes, ceux qui voudraient qu'on reste à la maison, soumises à notre mari, pour nous terroriser ».
Le but politique est limpide à ses yeux : « L'idée, c'est de nous décourager de faire usage de notre liberté. Faire en sorte qu'on ait peur du célibat, peur de quitter les hommes, peur d'avoir des critères pour choisir un homme et qu'on se satisfasse du premier venu, parce qu'on doit avoir peur de notre propre corps et le considérer comme perpétuellement en déclin. »
Les chiffres, pourtant, racontent autre chose que la panique organisée : passé 35 ans, une femme a encore environ 70 % de chances de tomber enceinte sur douze mois. « Certes, c'est moins qu'à 25 ans, mais 70 %, ce n'est pas 25 %. Moi, avant de m'intéresser à ces questions, j'étais persuadée qu'à 35 ans, tomber enceinte relevait du miracle. »
Il y a donc, dit-elle, un double travail à mener y compris chez les féministes. Regarder l'horloge biologique en face, parce qu'elle façonne la perception du temps des femmes et nourrit « une inégalité de pouvoir immense dans les rapports hétéros ». Et, en même temps, la débarrasser du fantasme de fragilité qu'on y a accroché : « On n'est pas si fragiles. »
2021 : une révolution anthropologique
Lorsque la loi ouvrant la PMA à toutes les femmes est votée en 2021, Judith Duportail y voit bien plus qu'une réforme technique. « C'est une avancée anthropologique immense, de la même ampleur que le droit à l'avortement ou à la pilule. Elle consacre et légitime le fait qu'on peut faire un enfant sans l'autorisation d'un homme. »
La symétrie historique la frappe : « Nos sœurs, dans le passé, se sont battues pour avoir le choix de ne pas être mère. Et là, on vient d'obtenir le choix d'être mère sans dépendre d'un impératif conjugal, d'un homme, d'un couple. » Avec cette question, lancée comme un avertissement : « Est-ce qu'on va le garder ? Parce que tout ça, c'est fragile. »
Elle soupçonne d'ailleurs les législateurs de n'avoir pas mesuré ce qu'ils votaient : « Ils sous-estimaient le nombre de femmes célibataires qui allaient s'emparer de ce nouveau droit, tellement leur vision du monde est fermée qu'ils ne se rendaient même pas compte qu'on existait. »
Car ce que la loi a rendu possible, c'est une dissociation inédite : séparer l'accès à la parentalité de l'amour romantique. « Nos vies, nos destins de femmes, quand on a l'aspiration à devenir mère, ne sont plus tributaires de l'arbitraire de nos rencontres et du bon vouloir d'un homme. » Elle-même, hétérosexuelle, aurait aimé faire un enfant avec un homme : « Ce mec-là, on ne s'est pas rencontrés dans les temps. Il y a quelques années, ça aurait voulu dire : tant pis. Que quelque part, je ne méritais pas d'accéder à mon rêve de maternité. » Aujourd'hui, le message est tout autre : « Même si tu n'es pas validée par un homme, tu as le droit d'être mère. Quand j'y pense, ça me fait chaud dans le ventre. »
« Hors couple », pas « toute seule »
Une nuance de vocabulaire lui tient particulièrement à cœur. Judith Duportail ne dit jamais qu'elle a fait un enfant « toute seule » : elle a fait une PMA « hors du couple ». La distinction n'est pas cosmétique.
« Déjà, l'expression est inexacte : personne ne peut faire un enfant tout seul. Il y a le concours d'une altérité, le donneur. Et ensuite, parler de "femme seule", comme le font les médecins ou le discours médiatique mainstream, c'est sous-entendre que dès qu'on est sans homme, on est seule au monde. C'est une menace : si tu n'es pas en couple, tu seras isolée, il n'y aura personne pour t'aider. »
La réalité qu'elle décrit est tout autre : entraide entre mamans solos, amis, famille. « Je ne porte pas le message "tu peux tout faire toute seule, on n'a besoin de personne". On a besoin des autres. Mais on peut faire en dehors du schéma classique. On est tout sauf toutes seules. »
Quant au cliché de la quadragénaire bourgeoise, cadre dans le luxe, qui « se réveille » et « fait une PMA comme on adopte un caniche », les études le démentent. Il y a bien des trentenaires pour qui c'était un plan B après des ruptures ou des rencontres qui ne sont pas venues. Mais il y a aussi, de plus en plus, des femmes de 20 ou 25 ans pour qui c'est un premier choix souvent des femmes pour qui #MeToo a été une révélation sur la violence des rapports intimes, et « qui regardent le rêve de l'hétéroconjugalité avec davantage de lucidité ».
Personne ne s'y attendait, surtout pas le corps médical. Elle raconte, mi-amusée mi-effarée, ce gynécologue déconcerté : « Mais elles sont super belles, je ne comprends pas pourquoi elles ne veulent pas être avec un mec. » Son diagnostic à elle : « Ils ont sous-estimé la puissance de l'autonomie des femmes, notre envie de mener notre existence en étant la capitaine de notre bateau. »
L'hôpital, lieu de rappel à l'ordre hétéropatriarcal
C'est là que le récit bascule. Car si la loi est passée, le terrain, lui, résiste et parfois avec brutalité. Tout au long de sa grossesse, Judith Duportail a eu l'impression qu'on lui parlait « comme à une gamine qui avait fait une connerie » : « J'avais l'impression d'être une fille de 16 ans tombée enceinte par accident. Là où j'aurais voulu du soutien, je ne recevais que du jugement. »
Elle raconte cette curiosité intrusive permanente « Comment tu vas leur dire ? Comment tu as choisi ? Tu n'as pas peur qu'ils soient moches ? » dont elle souligne l'asymétrie : « Imagine si moi, je te disais : tu n'as pas peur que ton bébé ait le nez de ton mec ? On me dirait : meuf, t'as craqué ? »
Elle raconte aussi la trahison : s'être confiée au psychologue de la maternité dans un moment difficile, et découvrir ensuite qu'il avait signalé une « fragilité maternelle » à la PMI. « Tu te confies à un pro de la santé mentale, et derrière, il passe des coups de fil dans ton dos en mode : attention, celle-là, on ne sait pas si elle va assurer. Je me suis sentie tellement trahie. » La leçon qu'elle en a tirée est glaçante et elle assume de la partager : à l'hôpital, désormais, « poker face ». Dire ce qu'ils veulent entendre. Garder les confidences pour un psy choisi, connu, sûr. Avec cette conséquence perverse qu'elle nomme elle-même : ça isole encore plus, à un moment où le risque de dépression post-partum est maximal.
Le pire est venu après l'accouchement. Un accouchement extrêmement difficile 24 heures de travail, une césarienne, une hémorragie du post-partum : « J'ai plus ou moins failli mourir. » Et pourtant, parce qu'elle n'avait pas de coparent, pas de visites en dehors des horaires. La première phrase qu'on lui adresse en tant que jeune maman, au réveil de sa césarienne : « Vous, vous n'avez pas le droit aux visites en dehors des horaires. » Sa mère n'a pas pu rester. La première nuit, elle s'est retrouvée seule avec deux nouveau-nés, se levant en saignant de sa cicatrice, la tête qui tourne. « C'est un miracle que je n'aie pas fait un malaise avec un bébé dans les bras. Je n'ai jamais été autant mise en danger pour ma santé que dans le cadre de l'hôpital. Et tout ça parce que je n'étais pas dans le cadre hétéronormatif. »
Une soignante compatissante a fini par plaider sa cause pour que ses bébés soient gardés quelques heures la nuit. Réponse de certaines collègues, rapportée texto : « Il faut qu'elle s'habitue. Elle a voulu en avoir deux toute seule, qu'elle assume. » Le mot punition n'est pas trop fort, et Judith Duportail en tire une définition politique sans détour : « Pour moi, c'est ça, être d'extrême droite : maltraiter une jeune mère parce qu'elle n'est pas mariée. L'hôpital, c'est un endroit où on te ramène à l'ordre hétéropatriarcal des choses de manière très brutale. »
Des discriminations en cascade : poids, précarité, couleur de peau
La loi de 2021, rappelle-t-elle, laisse encore beaucoup de monde sur le bord du chemin. Les personnes grosses, d'abord. Officieusement, au-delà d'un IMC de 30 ou 35, l'accès à la PMA devient très compliqué. Les témoignages qu'elle a recueillis pour son travail d'enquête sont accablants : une femme atteinte de SOPK à qui un médecin explique que si elle galère à concevoir, « c'est parce que votre mari n'a pas de désir pour vous, parce que vous êtes grosse » ; une échographiste qui lance « je ne vois rien à cause de tout votre gras » avant d'appuyer jusqu'à faire mal. « Ce n'est même pas une question de prise en charge des risques. C'est juste de la haine envers les personnes grosses. »
Et l'IMC lui-même, ce critère-couperet ? « Une aberration scientifique. Il a été créé au XIXᵉ siècle à partir des poids de jeunes militaires. Quand on est au-dessus de 25, ce n'est pas qu'on est en surpoids, c'est qu'on n'est pas un jeune militaire du XIXᵉ siècle. C'est comme si on utilisait la craniologie pour décider qui a le droit de faire une PMA. »
Viennent ensuite la précarité jamais invoquée officiellement, mais bien présente dans la sélection des dossiers et les discriminations racistes. Pénurie de gamètes pour les personnes noires et arabes, d'abord. Mais surtout, cette règle héritée d'un autre temps : l'« appariement », qui impose un donneur ressemblant physiquement aux parents. Un vestige de l'époque où l'on cachait le recours à la PMA pour protéger l'honneur du père infertile. Résultat aujourd'hui : des femmes racisées à qui l'on refuse un donneur blanc, alors que rien dans la loi ne l'impose. « On leur dit : non, tu n'as pas le droit d'avoir un enfant métis. C'est grave. »
S'ajoute une loterie territoriale : d'un centre à l'autre, les critères changent, sans cohérence nationale. Une femme acceptée à Brest peut se voir opposer son poids à Rennes. D'où l'importance, insiste-t-elle, de « bâtir une connaissance collective » entre femmes en parcours savoir quels centres sont regardants sur quoi, « pour qu'on ne soit pas complètement vulnérables face à eux ». Y compris sur les fameux entretiens psychologiques préalables, officiellement bienveillants : « Il faut arrêter de se mentir, c'est un test. C'est décisif pour l'acceptation du dossier. À ces entretiens, il faut leur dire ce qu'ils veulent entendre, point barre. »
Ses propositions sont concrètes : des représentantes de patientes ou d'associations féministes dans les commissions qui statuent sur les dossiers ; l'interdiction du critère de l'IMC ; un vrai accompagnement plutôt qu'une évaluation permanente. « Qu'on soit aidées, pas fliquées. »
Désobéir en tant que mère
Reste le dernier front, peut-être le plus vaste : celui des attentes impossibles posées sur les mères. Allaiter tout en restant désirable, faire des petits pots bio maison tout en reprenant le travail, incarner la patience et le don de soi sans jamais un mot de travers. « Cette liste est absolument insoutenable à remplir. » Face à elle, Judith Duportail défend un concept qui structure sa pensée : la désobéissance féministe. « De la même manière qu'il existe des stratégies de désobéissance civile dans les milieux écolos, il est essentiel de désobéir en tant que mère. De ne pas répondre à tout ce cahier des charges et de choisir quel type de femme et quel type de mère on veut être. »
Le congé maternité tel qu'il existe ? « Une maltraitance structurelle. Une assignation à résidence où tu es censée ne pas dormir, ne pas te reposer, vivre ça comme une félicité incroyable et ne pas recevoir d'aide. Jamais on ne ferait ça à des hommes. Jamais. » Elle rappelle ce chiffre vertigineux : le suicide est aujourd'hui l'une des premières causes de mortalité maternelle en Occident. Et elle voit dans le « réarmement démographique » cher à Emmanuel Macron l'insulte ultime : « Nos ventres seraient au service de la nation, et nous, on devrait souffrir en silence comme les soldats dans les tranchées. »
Elle pointe aussi ce retournement pervers de la liberté en piège : « Tu as voulu choisir quand tu serais mère ? Maintenant, tu assumes. Tu n'as plus le droit d'être aidée, plus le droit de te plaindre, plus le droit d'être juste imparfaite, normale, une mère de base. » Comme si la pilule, l'avortement puis la PMA se payaient en injonction à la perfection.
Sa désobéissance à elle a pris des formes très pratiques : organiser des réseaux d'aide, se faire relayer la nuit, refuser d'assumer seule à 100 % ce qui est physiquement impossible avec des jumeaux. Et ses idées pour la société vont dans le même sens : un congé d'aidant parental qui permettrait à un proche un ami, une sœur de cœur de s'arrêter deux semaines pour épauler une jeune maman, indemnisé comme un congé paternité ; des politiques du logement pensées pour les colocations de mamans solos et les habitats partagés. « Aujourd'hui, les appartements ne sont pensés que pour les couples ou les familles au sens classique. Moi, j'élève mes enfants seule, je dors dans mon salon. »
Car les chiffres, encore une fois, sont de son côté : la famille nucléaire ne représente plus qu'environ la moitié des familles. Le reste, ce sont des familles monoparentales, recomposées, autres. « Nous aussi, on devrait être considérées comme la base dans les choix de politiques publiques, et non comme l'exception. Qu'on arrête de considérer que la base, c'est un papa, une maman et deux enfants. »
C'est peut-être ça, au fond, le fil rouge de cette conversation : Judith Duportail ne demande pas une tolérance, elle revendique une place. La loi de 2021 a ouvert une porte immense celle de pouvoir devenir mère sans l'autorisation d'un homme. Mais entre le texte et les vies, il reste des médecins qui trient, des hôpitaux qui punissent, des institutions qui jugent. Face à cela, sa réponse tient en deux mots qui n'ont rien de résigné : s'organiser, et désobéir.