Didier : « On n'accouche personne. C'est la femme qui accouche, et le bébé. »

Mari d'une sage-femme qui pratique l'accouchement à domicile après plus de trente ans d'hôpital, père de six enfants, ancien proviseur de lycée, Didier a fait de la naissance respectée son combat. Membre du CDAAD et de l'APAAD, fondateur des collectifs « Accoucher chez moi », il raconte les blocages, les absurdités et les avancées d'une cause qui touche, dit-il, à la liberté la plus élémentaire des femmes.

Didier n'est pas médecin, et il tient à le dire d'emblée. Il a été professeur, documentaliste, puis proviseur de lycée. Mais quand on l'écoute filer la métaphore, on comprend que son parcours n'est peut-être pas si éloigné du sujet : « Faire accoucher les idées, accoucher les capacités d'un jeune à réussir alors qu'il a pu avoir le sentiment que ce n'était pas possible ça fait partie de tout mon travail d'accompagnement. » La maïeutique, littéralement. Et puis il y a son épouse, sage-femme depuis plus de trente ans en milieu hospitalier, qui pratique aujourd'hui exclusivement l'accouchement accompagné à domicile l'AAD. Il y a sa fille, qui a eu « la chance » d'accoucher chez elle, avec sa propre mère comme sage-femme. « J'étais un peu jaloux : elle a vu mon petit-fils et ma petite-fille avant moi. »

De cette vie passée aux premières loges de la naissance, Didier a tiré un engagement total. Au CDAAD le Collectif de défense de l'accouchement accompagné à domicile, créé vers 2013 pour porter la voix des usagers auprès des instances. À l'APAAD, l'association professionnelle des sages-femmes qui pratiquent l'AAD, dont il assure le secrétariat. Et dans les collectifs « Accoucher chez moi », qu'il a lancés dans toute la France. Son constat de départ tient en une phrase : « L'humain est au cœur de tout, a fortiori dans un événement aussi important que la naissance. » Et son diagnostic, en une autre : ce n'est pas l'humain qui est au cœur du système de naissance français.

L'engrenage des protocoles

Tout commence par les récits que son épouse rapportait de ses gardes à l'hôpital. Elle qui avait « depuis le début une conception très physiologique de la naissance » se heurtait à des protocoles qu'elle trouvait « ineptes, voire néfastes ». Didier en dresse l'inventaire avec la précision de celui qui a lu des centaines de témoignages : la perfusion posée dès l'arrivée « puisque quand on est enceinte, on est malade, c'est bien connu », ironise-t-il puis « un engrenage d'interventions médicales qui, finalement, ne font qu'accroître les problèmes plutôt que de les résoudre ».

L'exemple type, pour lui, c'est le déclenchement. « Dès l'instant qu'on n'accepte pas qu'un phénomène physiologique prenne du temps, forcément, on provoque quelque chose de néfaste. » La rupture des membranes rend le travail plus douloureux, la péridurale devient inévitable, le bébé « qui est quand même l'acteur principal » n'avait pas décidé de venir, le col ne s'assouplit pas. Et par-dessus, la position dite gynécologique : « Le terme est très bon. C'est la position pour le gynécologue. Le problème, c'est que ce n'est pas lui qui accouche. » Il s'appuie sur le travail « colossal » de Bernadette de Gasquet pour rappeler l'évidence : la femme doit pouvoir bouger, le bassin a besoin de temps pour s'ouvrir, le bébé doit tourner.

Qu'on ne s'y trompe pas : Didier ne fait pas le procès de l'hôpital. « On a besoin des maternités, on a besoin des gynécologues, on a besoin d'une césarienne dans certains cas. Heureusement qu'ils sont là. » Ce qu'il critique, c'est une logique : celle qui ne fait pas confiance à ce qui se passe, qui multiplie les touchers vaginaux invasifs et inutiles, qui traite comme une pathologie ce qui, dans environ 88 % des cas selon lui, pourrait être un accouchement physiologique. « Pourquoi ne pas être plus ouvert à des choses qui sont pourtant scientifiquement et anatomiquement évidentes ? »

Un choix légal que tout empêche

Car c'est là le paradoxe français que Didier ne cesse de marteler : accoucher à domicile est parfaitement légal. La loi Kouchner de 2002 consacre le libre discernement et l'information des patientes — « on ne pose aucun acte sans que la femme sache pourquoi et dise : d'accord ». Aux Pays-Bas, en Suisse, en Belgique, on demande simplement à la femme ce qu'elle envisage : maison de naissance, plateau technique, domicile, maternité. En France, rien de tel.

Le premier obstacle est l'ignorance. « Le nombre est important de femmes qui disent : ah bon ? C'est possible ? » Le deuxième, c'est le tir de barrage qui accueille celles qui expriment ce désir : la famille qui trouve ça fou, les professionnels qui sautent au plafond, la presse qui mélange l'AAD accompagné par une sage-femme professionnelle avec l'accouchement non assisté. Et parfois des phrases d'une violence inouïe, prononcées au moment où une femme est le plus vulnérable : « Madame, ça fait huit mois que vous le portez, vous voulez tuer votre bébé. » Didier en a des témoignages par dizaines.

Le troisième obstacle est matériel : le désert médical. Des départements entiers n'ont aucune sage-femme pratiquant l'AAD. Un questionnaire diffusé par les collectifs auprès d'environ 1 700 personnes confrontées à un refus d'AAD donne des chiffres qui glacent : environ 26 % se tournaient vers un accouchement non assisté, 26 % ne savaient pas ce qu'elles allaient faire. « C'est ce qu'on appelle du non-choix. Or, on est pour le choix. »

Et la demande, elle, est bien réelle. Un sondage IFOP commandé par l'APAAD indique qu'environ 19 % des femmes voudraient accoucher à la maison, et 17 % le feraient si on le leur proposait. Une enquête menée par une grande association internationale de mères auprès de 22 000 femmes en France va plus loin : 86 % estiment que l'accouchement à domicile devrait être proposé au même titre que les autres choix. « Ça ne veut pas dire que 86 % vont accoucher à la maison. Mais pour elles, c'est un choix logique qui doit être proposé. »

Le scandale de l'assurance

S'il fallait résumer le blocage en un seul dossier, ce serait celui-là. Aucun assureur en France ne propose de couverture pour les sages-femmes qui pratiquent l'AAD. La seule voie possible, le Bureau central de tarification, aboutit à une cotisation d'environ 28 000 euros par an « c'est-à-dire à peu près le bénéfice annuel d'une sage-femme avec son cabinet. C'est une façon très simple de ne pas proposer d'assurance. » En Belgique, la même assurance coûte environ 650 euros par an. En Suisse, 800.

L'aberration tient à un calcul volontairement biaisé, estime Didier : on met la sage-femme d'AAD, qui n'accompagne que des grossesses à bas risque, au même niveau de risque qu'un gynécologue, qui n'intervient que sur les problèmes. Résultat : des professionnelles compétentes exercent dans l'illégalité, sous la menace permanente d'une lourde amende et d'une interdiction d'exercer. « On crée de l'illégalité là où, pourtant, elles ne font que répondre à la non-assistance à personne en danger puisque si on refuse d'accompagner, on laisse une femme accoucher seule. On marche sur la tête. » Un avocat travaille désormais sur cette irrecevabilité juridique : on ne peut pas exiger de quelqu'un une chose qu'il est impossible d'obtenir.

Quant au soutien du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes, Didier est catégorique : « Il n'y en a pas. C'est même une opposition. » Les associations n'ont jamais pu obtenir de rencontre physique. Et il raconte, mi-consterné mi-hilare, cette séquence d'Envoyé Spécial où la présidente de l'Ordre justifiait son refus de cautionner l'AAD par des pratiques « pas scientifiques » comme l'ail sous le matelas confondant tout, alors que l'usage de l'ail comme bactéricide contre le streptocoque B est documenté et n'a rien à voir avec un matelas. « Manifestement, elle n'est au courant de rien. »

Il note pourtant des avancées : des conseils de l'Ordre départementaux où siègent désormais des sages-femmes pratiquant l'AAD, des journées de formation à la physiologie qui font le plein 70 sages-femmes libérales inscrites à la prochaine et sa conviction que « beaucoup plus de sages-femmes qu'on ne le croit accompagnent des AAD, mais ne le disent pas ».

« Si les femmes ne se bougent pas, on n'obtiendra rien »

Après des années de travail associatif patient courriers aux élus, données scientifiques, « raisonnements au coin du bon sens » face à ce qu'il nomme sans détour une idéologie médicale (« les médecins savent, et vous, les patients, vous ne savez rien, on vous prend en charge »), Didier a fait un pari différent. Il a créé les collectifs « Accoucher chez moi » : pas une association, pas d'adhérents, pas de listing. Un maillage de femmes, de couples et de professionnels, avec des correspondants dans 87 départements, prêts à écrire à un ministre, à interpeller leur sénateur, leur députée localement, parce que c'est ainsi qu'on se fait entendre.

La référence qu'il assume, avec toutes les précautions nécessaires, c'est le combat pour l'IVG. « S'il n'y avait eu que Simone Veil, elles n'y seraient pas arrivées. C'est parce que les femmes se sont bougées que ça a bougé. » Le premier nom du collectif était d'ailleurs tout un programme : « Mon corps, mon droit, mon choix », titre d'une tribune publiée dans Libération. Et il adresse un message direct à celles qui ont eu la chance de vivre leur AAD et tournent la page : « Vous oubliez qu'il y a plein de femmes qui ne vont pas pouvoir vivre ce que vous avez vécu. Et ça, c'est inadmissible. »

Des frémissements existent. Depuis deux ans, tous les acteurs de la périnatalité ARS, Ordre, gynécologues, associations d'usagers et, après une bataille, l'APAAD elle-même se sont retrouvés autour d'une table. Le document qui en sort est « critiquable », concède-t-il, mais il sera remis à toutes les femmes exprimant le désir d'accoucher à domicile : « C'est une avancée, parce que ça veut dire qu'on reconnaît ce choix. » Les échanges ont aussi permis d'apaiser des peurs concrètes, comme celles des pompiers et du SAMU, en rappelant que la sage-femme accompagne, y compris dans le fourgon, jusqu'à la maternité si un transfert s'impose. Et qu'elle n'arrive pas « avec un petit sac où il y a trois machins » : « Ma femme, c'est une voiture pleine. C'est moi qui la charge et la décharge, souvent la nuit. Elle a tout, y compris l'oxygène. »

Reste le scandale de fond : la fermeture des maternités, qui a mis des femmes à plus d'une heure et quart du premier plateau. « Quand on parle de risque, je suis désolé, mais il y a beaucoup plus de risques en faisant ça. Il y a eu des économies d'échelle au détriment de la santé. »

La naissance respectée, ce « cadeau »

Qu'est-ce, au fond, qu'une naissance respectée ? La réponse de Didier tient toute entière dans l'écoute. « C'est d'abord être à l'écoute du bébé et de la maman. Parce que ce sont les deux qui sont les acteurs de la naissance, et qui savent. » Le corps de la femme est bâti pour cela le bassin qui se modifie, le périnée qui s'écarte si on lui laisse le temps. Le bébé lui-même participe : « S'il n'a pas envie, il se planque. Les positions fœtales ne sont pas là par hasard. »

D'où sa croisade sémantique, menée jusque sur les réseaux sociaux, contre les soignants qui disent « j'ai accouché madame Untel ». « Non. C'est la femme qui accouche, et le bébé. Tous les deux, ils s'organisent. Quand ils se mettent dans leur bulle, laissez-les dans leur bulle : ça se passe très bien. » Le reste coule de source : le peau à peau, le cordon qu'on ne coupe pas tant qu'il bat « c'est cadeau pour le bébé » , le vernix qu'on n'a aucune raison d'aller enlever. « C'est un lâcher-prise médical pour permettre de déployer toutes les compétences de la femme et du bébé. »

Et puis il y a elle, son épouse, dont il parle avec une admiration intacte. Trente ans d'hôpital, des missions humanitaires auprès de réfugiés syriens en Jordanie, environ 1 600 accouchements accompagnés et, de mémoire, deux césariennes. « Parce que quand on croit, quand on accompagne, quand on dit à la femme : tu vas y arriver, sans mettre de pression, on évite beaucoup de choses. » Passée à l'AAD presque par accident — un premier accouchement à domicile parce qu'il était trop tard pour partir, qui s'est « passé super bien, bien mieux qu'à la maternité » , elle s'y est épanouie dans l'accompagnement global, jusqu'à douze naissances par mois, un salon transformé en cabinet, et quelques bébés nés dans ce salon même, les soirs de neige. « Elle est là, mais elle ne fait rien. Et c'est là que c'est le mieux. Pas parce qu'elle ne fait rien en soi, mais parce qu'il n'y a pas de raison. » Il rit : « Elle est shootée à l'ocytocine. Ça aide la femme mais je crois que ça aide pas mal la sage-femme aussi. »

Son dernier mot est un appel. Rejoindre les associations, ou simplement le maillage qui ne coûte rien, n'exige aucune adhésion. « On a besoin de vous, de chacun, de tous ceux qui sont convaincus que la naissance respectée, c'est fondamental. Et que ça ouvre du possible dans l'humanité. »

Passionné, il l'est. Et il conclut lui-même, sourire dans la voix : « Tant mieux si c'est contagieux. »

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