Hélène Périvier : « L'égalité femmes-hommes n'a pas besoin d'être économiquement rentable pour être juste. »
Hélène Périvier - Mon Capital
Économiste à l'OFCE et directrice du programme Présage à Sciences Po, Hélène Périvier travaille depuis des années sur les inégalités entre femmes et hommes dans l'économie. Elle déconstruit les mythes — celui du foyer protecteur, celui de la performance comme argument féministe — et propose une lecture rigoureuse et politique de ce qui maintient les femmes dans une position d'infériorité économique.
Il y a une tentation, dans les débats sur l'égalité femmes-hommes, de tout ramener à la performance. Les entreprises seraient plus efficaces avec plus de femmes aux postes de direction. Le PIB augmenterait de tant de milliards si les femmes travaillaient davantage. L'argument semble pragmatique, conciliateur, apte à convaincre ceux que les principes de justice laissent froids. Hélène Périvier, économiste à l'OFCE et directrice du programme de recherche sur le genre à Sciences Po, le démonte patiemment. « La raison pour laquelle on veut l'égalité femmes-hommes, c'est pour respecter les principes de justice de base qui sont dans notre démocratie une valeur fondamentale. Ça doit suffire. »
Ce refus de justifier l'égalité par sa rentabilité est au cœur de sa démarche. Et il structure tout ce qui suit.
Une science construite par des hommes, pour un monde d'hommes
L'économie comme discipline scientifique s'est institutionnalisée à la fin du XIXe siècle. À une époque où les femmes n'avaient pas accès à l'instruction, ou très peu. Où leur participation à la vie publique était restreinte légalement, économiquement et socialement. La science économique s'est donc construite avec les questionnements, les représentations et le regard des hommes — dans un contexte profondément patriarcal.
Les effets de ce biais fondateur ne sont pas que symboliques. Ils se lisent dans la façon dont l'économie a longtemps mesuré — ou plutôt omis de mesurer — le travail des femmes. Les femmes ont toujours travaillé : les historiens l'ont bien documenté, elles n'ont jamais représenté moins d'un tiers de la population active, même avec une définition restrictive du travail. Mais leur travail — dans les champs, dans les ateliers, dans les foyers — était beaucoup moins institutionnalisé, moins reconnu, et donc beaucoup plus difficile à repérer dans les statistiques que celui des hommes.
Un exemple parmi d'autres : pendant longtemps, les enquêtes emploi qui servent à compter les travailleurs et travailleuses considéraient que la femme du boulanger qui tenait la caisse « n'aidait » que son conjoint et ne travaillait donc pas. Une invisibilisation systémique, inscrite dans les catégories mêmes de la discipline.
Le travail domestique — s'occuper des enfants, cuisiner, faire le ménage, prendre en charge les dépendants — représente aujourd'hui environ 20 % du PIB si on l'estimait en termes marchands. Il n'est pas rémunéré. Sa valeur est reconnue symboliquement, parfois fiscalement, mais jamais convertie en indépendance économique pour celles qui l'accomplissent.
Monsieur Gagne-Pain, Madame Gainette : l'histoire d'un modèle
Pour expliquer comment les inégalités économiques entre femmes et hommes se sont structurées, Hélène Périvier a construit ce qu'elle appelle le modèle « Monsieur Gagne-Pain / Madame Gainette ».
Au XIXe siècle, seuls les privilégiés — aristocrates et grands bourgeois — pouvaient se permettre d'avoir une épouse sans revenus propres. Pour la classe laborieuse, deux salaires étaient une nécessité absolue. C'est l'économiste Veblen qui théorise alors que disposer d'une épouse à la maison devient un signe extérieur de richesse : montrer qu'on n'a pas besoin de demander à sa femme de travailler, c'est afficher sa réussite sociale.
Ce qui change après la Seconde Guerre mondiale, c'est la démocratisation de ce modèle. L'État social naissant va mettre en place tout un ensemble de dispositifs — allocations, avantages fiscaux, congés — pour rendre économiquement accessible à une large classe ce qui n'était jusque-là réservé qu'à une élite : le modèle de la famille où monsieur travaille et madame reste au foyer pour élever les enfants. Ce modèle est cohérent, dit Hélène Périvier — il repose sur un contrat implicite : madame exécute des tâches utiles à la société, monsieur subvient aux besoins du foyer, et si monsieur décide de partir, il devra maintenir le niveau de vie de madame.
Mais ce modèle cohérent est aussi profondément enfermant. Il prive les femmes de toute émancipation économique individuelle. Il les rend dépendantes d'un homme. Et il ne leur laisse aucune issue en cas de séparation — si ce n'est la dépendance à l'État.
À partir des années 1960, les femmes entrent massivement dans le salariat. Pour des raisons multiples : le système capitaliste avait besoin de cette main-d'œuvre de plus en plus qualifiée, les femmes s'éduquant davantage avaient leurs propres aspirations professionnelles, le mouvement féministe portait l'émancipation économique comme revendication centrale. « Simone de Beauvoir en faisait la pierre angulaire de l'égalité. »
Mais l'entrée dans le salariat n'a pas suffi à établir l'égalité. Et c'est là qu'intervient le second modèle — celui de Madame Gainette. « Madame Gainette, c'est madame qui n'arrive pas à gagner, pour un travail égal, le même salaire que monsieur. » Les inégalités salariales restent autour de 25 % en moyenne. Les femmes sont surreprésentées dans les métiers peu valorisés, dans le temps partiel, dans les secteurs rémunérés au SMIC. On est passé d'un modèle très inégalitaire mais cohérent à un modèle plus égalitaire dans les droits, mais incohérent dans les faits — avec des impensés qui bloquent l'avancée réelle vers l'égalité.
La division sexuelle des rôles : un problème collectif, pas individuel
Pourquoi ces inégalités persistent-elles malgré des décennies de discours sur l'égalité ? Hélène Périvier est précise sur ce point : il ne faut pas confondre le choix individuel avec la contrainte collective.
À l'arrivée des enfants, les couples se réorganisent. Et cette réorganisation est massivement asymétrique : les femmes prennent en charge la grande majorité du travail domestique et parental. Ce n'est pas un problème en soi qu'une personne souhaite passer du temps avec son enfant. « La question qui se pose, c'est pourquoi ce ne sont que les femmes ? »
Parce que lorsque c'est essentiellement les femmes qui assument ces tâches, elles deviennent une catégorie statistique. Les employeurs anticipent que les femmes s'arrêteront de travailler, prendront des congés, limiteront leurs horaires. Ces stéréotypes se répercutent dans les décisions d'embauche et de promotion. « Ce que font les femmes individuellement devient une norme collective qui s'impose à toutes les femmes. »
Les métiers du soin — aide à domicile, éducatrice de jeunes enfants, aide-soignante — concentrent ces dynamiques à l'extrême. Ce sont des métiers historiquement attribués aux femmes, considérés comme « naturellement » féminins, donc jugés non techniques, non productifs, facilement dévalorisés. « On a toujours considéré que les femmes savaient le faire, que ce n'était pas technique, que c'était un peu inné. Et ces formes de préjugés conduisent à la sous-valorisation de ces métiers. »
La crise de recrutement dans ces secteurs est déjà là. Elle va s'aggraver. Et y répondre passe, selon Hélène Périvier, par plusieurs leviers simultanés : de meilleures formations avec des perspectives d'évolution, des référentiels de métier clairs, des grilles salariales qui prennent en compte la réalité du travail — y compris les déplacements entre domiciles pour les aides à domicile —, et des possibilités de reconversion. Mais il faut aussi attirer les hommes vers ces métiers, ce qui suppose de déconstruire en profondeur les normes de genre qui les en éloignent.
Le piège du quotient conjugal
Sur la question de la fiscalité, Hélène Périvier est particulièrement incisive. Le quotient conjugal — ce système par lequel les couples mariés ou pacsés sont imposés sur la moyenne de leurs revenus — est présenté comme une reconnaissance du travail domestique. Monsieur gagne, madame ne gagne pas ou peu, donc on imposera le revenu moyen du couple plutôt que le revenu de monsieur seul. C'est censé tenir compte de la réalité du foyer.
Mais ce dispositif, mis en place dans les années 1950 précisément pour encourager le modèle Gagne-Pain, est régressif. Il avantage d'autant plus les ménages que ceux-ci sont riches : plus l'écart de revenus entre les deux conjoints est grand — et plus le conjoint le plus riche gagne — plus l'avantage fiscal est élevé, sans aucun plafonnement. « Le quotient conjugal n'est pas plafonné. Le quotient familial, lui, l'est. Ça n'a aucune justification en termes de justice fiscale. »
Ce système non seulement reproduit les inégalités existantes mais les encourage activement : il crée un frein fiscal au travail des femmes. Si madame commence à travailler, le foyer fiscal peut payer plus d'impôts. Ce n'est pas une théorie — c'est une mécanique intégrée dans le code fiscal depuis des décennies.
La réforme qu'elle propose est au minimum de plafonner le quotient conjugal, comme l'est déjà le quotient familial. Ce serait une mesure qui toucherait peu les ménages modestes mais réduirait les avantages exorbitants accordés aux foyers très aisés où l'un des deux conjoints a des revenus très élevés.
La performance comme faux argument féministe
Il y a un discours qui circule dans les milieux institutionnels, dans les entreprises, parfois dans les médias progressistes, et que Hélène Périvier a décidé d'analyser et de critiquer rigoureusement : celui qui justifie l'égalité femmes-hommes par ses bénéfices économiques.
Ce discours — qu'elle a qualifié avec sa collègue Rejan Sénac de « nouvel esprit du néolibéralisme » — prend la forme de slogans familiers : le PIB augmenterait de tant de milliards si les femmes travaillaient autant que les hommes, les entreprises avec des femmes dans leur direction seraient plus performantes, la diversité rendrait les conseils d'administration plus efficaces.
Son problème est double. D'abord, il met la question économique de production avant la question de justice. « La raison pour laquelle on veut l'égalité femmes-hommes, c'est pour respecter des principes fondamentaux de démocratie. Ça doit suffire. » Chercher à prouver que l'égalité est rentable, c'est admettre implicitement que si elle ne l'était pas, on n'aurait aucune raison de la poursuivre.
Ensuite, ce n'est pas vrai. Dire que le PIB augmenterait si toutes les femmes travaillaient, c'est oublier que les femmes qui ne sont pas sur le marché du travail font quelque chose. Ce quelque chose devrait être fait par quelqu'un d'autre, ou par des services marchands. Le PIB ne mesure pas ce travail actuellement accompli gratuitement, donc il ne faut pas lui faire dire ce qu'il ne dit pas.
Et l'argument de la performance dans les entreprises repose lui-même sur des stéréotypes : l'idée que les femmes auraient des visions du monde différentes, plus coopératives, moins risquées, et que c'est pour ça qu'il faut en avoir plus dans les directions. « Ça entretient des préjugés et ça conduit à une inclusion conditionnelle : je vous inclus, mais à condition que vous restiez femme au sens où la société l'entend. » Ce n'est pas de l'égalité. C'est une inclusion à condition de performance genrée.
Ce qu'il resterait à faire
Hélène Périvier ne conclut pas sur le découragement. Elle liste ce qui peut changer, ce qui doit changer.
Sur la fiscalité : plafonner le quotient conjugal, réfléchir à sa suppression progressive, et engager un vrai débat public sur ce que ce dispositif dit de notre vision de la famille et de l'égalité.
Sur les allocations : repenser les conditions d'isolement qui font perdre certaines prestations aux mères qui se remettent en couple — une règle qui, au nom de la solidarité, finit par entraver la vie privée des femmes les plus précaires.
Sur les métiers du care : revaloriser les salaires, construire des diplômes reconnus avec des perspectives d'évolution, attirer les hommes vers ces secteurs en déconstruisant les normes de genre.
Et, en surplomb : rappeler que l'objectif n'est pas de faire en sorte que les femmes performent mieux dans un système inchangé. C'est de changer le système pour que les femmes — et les hommes — puissent choisir librement leur vie sans que ces choix soient prédéterminés par des normes de genre héritées du XIXe siècle.
« Ce n'est pas en reconnaissant davantage le travail domestique qu'on va y arriver. C'est en le dégenrant. »
Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.