Lucile Quillet & Lucile Peytavin : « Ce sont les hommes et l'État qui ont une dette envers les femmes. Pas l'inverse. »

Lucile Quillet et Lucile Peytavin - Mon Capital

Journaliste et autrice d'une enquête sur le coût du couple pour les femmes, Lucile Quillet ; historienne et autrice du Coup de la virilité, Lucile Peytavin. Toutes deux membres de l'Observatoire de l'émancipation économique de la Fondation des femmes. Ensemble, elles dressent un constat implacable : le système administratif, fiscal et social français est organisé pour maintenir les femmes dans une dépendance économique dont elles ne mesurent pas toujours l'ampleur.

Il y a une image tenace sur les femmes et l'argent : elles profiteraient du couple, se feraient entretenir par leur mari, et utiliseraient les pensions alimentaires pour s'offrir des loisirs au détriment de leurs ex-conjoints. Lucile Quillet et Lucile Peytavin ont décidé de lui opposer des chiffres. Des chiffres tirés des rapports du ministère de la Justice, des études de l'INSEE, des travaux de la Haute Autorité de santé, de la comptabilité nationale. Et ces chiffres racontent une histoire très différente.

« Ce sont les hommes et l'État qui sont redevables, qui ont une dette envers les femmes. Pas l'inverse. »

Le couple coûte cher aux femmes — avant même d'être en couple

Lucile Quillet commence là où personne ne commence : la contraception. En France, on dit volontiers que la pilule ne coûte que deux euros. C'est faux. La Haute Autorité de santé a étudié le reste à charge réel de la contraception sur toute une vie : selon les méthodes — et les moins contraignantes sont précisément les moins remboursées — il peut aller de 2 000 à 7 000 euros. Sans compter le temps passé à organiser les rendez-vous gynécologiques, les IVG éventuelles, les démarches administratives qui absorbent des RTT, des heures de travail, de l'énergie mentale.

« Ce sont des coûts intériorisés par les femmes dont on ne parle pas et qu'on ne partage pas, même une fois en couple. »

Et dès qu'on entre dans le couple, les inégalités s'accumulent. Un homme célibataire consacre onze heures par semaine aux tâches domestiques. Une femme célibataire, seize heures. Déjà un écart significatif. Mais voilà ce qui se passe quand ils forment un couple : lui passe à neuf heures. Elle passe à vingt-trois heures. « Le couple a un effet de surcharger les tâches domestiques pour les femmes. » Ce n'est pas une anecdote. C'est une mécanique systémique.

L'aidance : les femmes comme variable d'ajustement permanente

Lucile Peytavin développe un angle souvent ignoré : l'aidance. Environ 60 % des aidants informels — ceux qui s'occupent d'un proche malade, âgé ou handicapé — sont des femmes. Et plus la situation de la personne aidée est lourde, plus cette proportion augmente : on monte à 74 % quand les besoins deviennent intensifs.

Ces femmes aidantes sont, pour la grande majorité, des actives. Ce n't pas des retraitées avec du temps libre. Quarante pour cent d'entre elles voient un impact direct sur leur vie professionnelle. Un quart sont contraintes au temps partiel. Avec des conséquences qui se calculent sur des décennies : moins de cotisations retraite, moins d'évolution de carrière, moins de revenus. Et dans 50 % des cas, ces aidantes fournissent également un soutien financier à la personne aidée — alors qu'elles ont déjà des revenus plus faibles que la moyenne.

Neuf aidants sur dix ne reçoivent aucune aide de l'État. Non pas parce que les dispositifs n'existent pas — depuis 2023, il y a une allocation de congé d'aidant. Mais ses critères d'attribution sont si restrictifs qu'elle est presque inaccessible : elle ne s'applique pas si le handicap de la personne aidée est inférieur à 80 %, elle est limitée à une seule personne aidée, elle ne peut pas être cumulée avec d'autres aides, et elle est fiscalisée.

Mais le problème dépasse les critères techniques. « Quand tu as une charge mentale XXL, une charge émotionnelle de voir un parent devenir dépendant, ajouter une charge administrative pour gratter des aides auxquelles tu as peut-être droit, parfois il est plus simple de dire : je me débrouille autrement. » Le non-recours aux aides n'est pas de l'ignorance. C'est souvent une décision rationnelle face à un système épuisant.

Un État bloqué dans les années 1950

C'est le diagnostic central que les deux Lucile posent avec force : les règles administratives françaises ont été conçues dans les années 1950, pour un modèle de famille où l'homme est le pourvoyeur principal, la femme est au foyer, le couple est marié en communauté de biens, et on ne divorce pas. Ce modèle a disparu. Les règles, elles, sont restées.

Aujourd'hui, la moitié des enfants naissent de parents non mariés. 84 % des familles monoparentales sont dirigées par des femmes. Les couples se séparent, se recomposent. Les personnes vivent en union libre, en concubinage, parfois dans des logements séparés tout en étant en couple. « Il y a une diversité aujourd'hui des familles qui n'est pas du tout prise en compte dans nos règles administratives. »

Et le comble de cette absurdité : l'État considère que la solidarité conjugale s'applique dès que deux personnes habitent ensemble — ce qui peut réduire les aides auxquelles elles ont droit — mais ne leur ouvre aucun droit en cas de séparation ou de décès, s'ils ne sont pas mariés ou pacsés. Pas de prestation compensatoire. Pas de pension de réversion. Un couple en union libre qui fait les mêmes concessions économiques qu'un couple marié se retrouve, à la rupture, sans aucune protection.

« Nos grands-mères étaient mieux protégées que nous, alors qu'elles n'avaient pas le droit de vote et qu'elles étaient femmes au foyer. Elles se mariaient en communauté de biens. Nous, on n'est pas marié, et on n'a rien. »

Le piège fiscal : un cadeau de 11 milliards aux hommes les plus riches

Sur la fiscalité, Lucile Quillet est précise et incisive. Le quotient conjugal — ce système qui impose les couples sur la moyenne de leurs revenus — est présenté comme une reconnaissance de la situation des foyers où l'un des conjoints gagne peu ou rien. En réalité, c'est un avantage fiscal massif qui bénéficie principalement aux hommes les plus aisés.

Dans 75 % des couples hétérosexuels, c'est l'homme qui a le revenu le plus élevé. L'écart de revenus au sein des couples en France est de 42 % en moyenne — bien supérieur à l'écart de salaires entre hommes et femmes, parce que les femmes travaillent plus souvent à temps partiel et dans des secteurs moins bien rémunérés. Quand on divise par deux les revenus de ce couple pour calculer l'impôt, c'est principalement le salaire de monsieur qui baisse — et donc ses impôts.

Le coût pour les finances publiques : au moins 11 milliards d'euros par an qui ne rentrent pas dans les caisses de l'État. « Un cadeau fiscal fait aux hommes les plus aisés, pendant qu'on fait des coupes dans les budgets sociaux et qu'on n'arrive pas à financer des places en crèche. »

Pendant des années, le taux de prélèvement dit « personnalisé » s'appliquait par défaut — ce qui faisait que la femme qui gagnait moins payait ses impôts en fonction du revenu élevé de son conjoint, comme s'il était le sien. Une loi récente a changé le taux par défaut vers une version individualisée. Mais l'avantage de fond du quotient conjugal reste intact.

La prime d'activité et la conjugalisation des aides : dépendance organisée

Il y a une aide dont peu de femmes savent qu'elle est conjugalisée : la prime d'activité. Elle est censée encourager le travail des personnes à faibles revenus — typiquement une femme qui a réduit son activité pour gérer la famille et qui essaie de maintenir une activité professionnelle. Or cette aide est conditionnée aux revenus du conjoint. Si le conjoint gagne bien sa vie, elle n'y a pas droit. « On crée une dépendance économique de la femme au sein du couple à son conjoint. »

Pire : cette dépendance crée de la redevabilité. La femme qui n'a pas la prime parce que son conjoint gagne trop va avoir tendance à ne pas lui demander de partager les tâches ménagères à égalité. Elle compense par d'autres moyens. « Et parfois, le conjoint ne paye même pas plus. Mais le mécanisme est là. »

La même logique s'applique à l'allocation de soutien familial. Une mère seule dont le père ne verse pas la pension alimentaire y a droit — 190 euros par mois et par enfant, avancés par l'État en attendant de récupérer la somme auprès du père défaillant. Mais si cette mère se remet en concubinage, elle la perd. L'État suppose que son nouveau compagnon prend en charge les enfants — même si juridiquement, un beau-parent n'a aucune obligation alimentaire envers les enfants de sa conjointe.

« L'État fait des économies sur le dos des femmes en supposant qu'un homme va les prendre en charge. »

Les pensions alimentaires : une comptabilité inversée

Sur les pensions alimentaires, Lucile Quillet et Lucile Peytavin citent les travaux des sociologues Sibylle Gollac et Céline Bessière — auteurs du Genre du capital — qui ont montré le mécanisme qui s'applique dans les calculs judiciaires : ce qu'on appelle la « comptabilité inversée ». Au lieu de partir des besoins de l'enfant pour fixer la pension, on part de ce que le père peut payer sans « abîmer son patrimoine ».

Résultat : une pension moyenne de 170 à 200 euros par mois, quand l'INSEE estime qu'il en faudrait plus de 600 pour permettre à un enfant de vivre décemment. La pension alimentaire représente environ 13 % du revenu du débiteur — loin de l'image d'un homme saigné par son ex. Et ce débiteur peut déduire cette somme de ses revenus imposables — un avantage fiscal supplémentaire. La mère qui la reçoit, elle, doit la déclarer comme un revenu, et peut être imposée dessus.

Il y a aussi un mécanisme particulièrement pervers : si la mère se remet en couple, le père peut demander à faire baisser sa pension alimentaire au motif qu'elle bénéficie d'économies d'échelle. « En quoi la situation conjugale de la mère dédouane le père de sa responsabilité parentale ? » La responsabilité envers un enfant n'est pas conditionnelle au mode de vie de l'autre parent.

Et la réalité des chiffres est sans appel : plus un homme a d'enfants dont il n'a pas la garde, plus son niveau de vie augmente — jusqu'à 12 % de gain avec trois enfants. Pendant que les mères qui ont la garde exclusive frôlent le seuil de pauvreté à mesure que le nombre d'enfants augmente. Un tiers des familles monoparentales vivent en dessous de ce seuil.

Ce qu'il faudrait changer

Les propositions de Lucile Quillet et Lucile Peytavin sont concrètes, systémiques, et politiquement réalisables. Déconjugaliser les aides sociales — c'est-à-dire ne plus conditionner leur attribution aux revenus du conjoint, comme cela a déjà été fait pour l'allocation adulte handicapé. Étendre la pension de réversion et la prestation compensatoire aux couples non mariés. Supprimer ou plafonner sérieusement le quotient conjugal, dont le seul effet réel est un transfert de richesse vers les hommes les plus aisés. Rendre neutre fiscalement la pension alimentaire — ni déductible pour celui qui la verse, ni imposable pour celle qui la reçoit.

Et, en amont de tout cela, changer de paradigme : reconnaître que le travail invisible accompli gratuitement par les femmes — la garde des enfants, l'aidance, le travail domestique, la charge mentale — représente environ un tiers du PIB. Qu'il fait tenir la société. Qu'il profite à l'État, aux entreprises, aux hommes. Et que ceux qui en bénéficient sans le payer ont une dette envers celles qui le font.

« Les hommes n'auraient jamais les richesses qu'ils ont et les carrières qu'ils ont sans le travail gratuit des femmes. »

Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.

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