Ilana Weizman : « Les mythes sont faits pour nous écraser, parce qu'on n'est jamais à la hauteur du mythe »
Sociologue, autrice de « Ceci est notre post-partum » et militante féministe, Ilana Weizman a traversé une dépression après la naissance de son fils avant de faire du post-partum son objet de recherche et de combat. De sa propre chute au décryptage des racines millénaires du tabou, elle raconte pourquoi une expérience vécue par la moitié de l'humanité reste totalement invisible et ce qu'il faudrait faire pour que ça change.
Ilana Weizman a 37 ans. Sociologue en doctorat, autrice d'un essai remarqué sur le post-partum, militante féministe en ligne et hors ligne, elle vit à Tel Aviv, a grandi en France, et navigue sans cesse entre les deux. Elle est aussi la mère d'un petit garçon de trois ans et demi. Et c'est par là que tout commence par le gouffre entre ce qu'elle avait imaginé de la maternité et ce qu'elle a vécu.
« Avant d'avoir un enfant, j'avais une vision absolument fantasmée et ultra-idéalisée de la maternité. » Elle se souvient de la petite fille de huit ou neuf ans qui s'extasiait devant les nourrissons, du rêve d'une famille nombreuse, d'une éducation où la maternité était « sacralisée ». Rien, ni ses proches, ni ses amies, ni le personnel de santé, n'est venu fissurer ce fantasme avant l'arrivée de son fils. « La chute a été assez rude. »
La pente descendante
L'ironie, c'est que tout ce qui précède s'est merveilleusement bien passé. Une grossesse « sur un petit nuage » pas une nausée, pas un mal de dos, « je n'ai jamais été aussi en forme ». Un accouchement sans péridurale, comme elle le voulait : « Je me suis sentie puissante. En maîtrise. » Elle se rappelle même ses mots exacts quand on lui a posé son fils sur la poitrine : « Ça y est, là, ça va être facile. Maintenant, tout va rouler. »
C'est précisément là que les difficultés ont commencé. Presque tout de suite mais masquées, d'abord, par l'explication universelle : la fatigue. Elle venait d'accoucher pendant près de 24 heures, l'allaitement se mettait en place, on dort peu. « Et puis ça commence à s'installer. Au fil des semaines et des mois, ça va de moins en moins bien. C'est une pente descendante : des idées noires, du manque de plaisir dans les petites choses qui me plaisaient avant. »
Chez elle, la dépression n'a pas pris le visage qu'on lui prête souvent le désinvestissement, la difficulté à tisser le lien. C'est l'inverse : le surinvestissement. « J'étais extrêmement angoissée par tout ce qui concernait mon bébé. J'avais plein d'applications, je rentrais toutes les données possibles pour suivre ses courbes de sommeil, les quantités de lait. J'ai été obsédée par les soins à mon enfant. Et je ne savais pas, à ce moment-là, que ça pouvait aussi être un signe de dépression. »
Son analyse rétrospective est d'une lucidité saisissante : « Je me suis noyée dans cette relation parce que je m'étais perdue. Identitairement, après un accouchement, c'est le chaos. On ne sait plus qui on est. » Elle avait intégré les assignations au féminin au point d'envisager, dans les premières semaines, d'arrêter sa thèse et toute carrière. « Plus j'allais mal, plus je me dévouais corps et âme à ce rôle, parce que c'était le seul endroit où je me sentais à ma place. Une place douloureuse, mais ma place. »
Le cercle vicieux culmine autour de l'allaitement. D'abord précieux « des moments de fusion, de tendresse » , il devient vers les cinq mois le lieu d'une ambivalence violente : « Je ne supportais plus qu'il s'accapare mon corps. » Mais les standards qu'elle s'était fixés étaient inflexibles : donner un biberon de lait en poudre, « j'avais l'impression que j'allais l'empoisonner ». Elle allaitera encore trois mois, dans la souffrance, en s'en voulant, en en voulant même parfois à son bébé.
Le soir où tout a craqué
Elle raconte le point de bascule avec une précision de sociologue et une franchise rare. Un fils costaud 4,2 kilos à la naissance , un sommeil « infernal », une heure, deux heures, trois heures de bercement chaque soir. Une épaule déboîtée qu'elle n'a même pas fait examiner, « tellement je faisais passer les besoins de mon enfant en premier ». Et un soir, après plus d'une heure et demie : « J'ai senti à l'intérieur de moi qu'il s'est passé quelque chose. Quelque chose qui a craqué, définitivement. Je ne pouvais plus mettre un petit pansement dessus. »
Elle pose le bébé dans son lit, s'assoit par terre, et fond dans une crise de larmes incontrôlable au point de ne plus entendre son fils pleurer. Son mari entre dans la pièce. Détail déchirant : d'habitude, elle prenait soin de ne pleurer que dans les toilettes ou sous la douche. « Là, j'ai été vue dans cet état. Je ne pouvais plus le nier. Et il a dit : il faut qu'on fasse quelque chose. »
Huit mois s'étaient écoulés depuis la naissance. Huit mois de dégradation graduelle avant le diagnostic de dépression et le début d'une thérapie chez une thérapeute qu'elle connaissait déjà, consultée après une IVG vécue au début de sa relation, dont elle parle sans détour. Pas de traitement médicamenteux, finalement : une thérapie par la parole, très rapprochée, jusqu'à deux séances par semaine. Et un travail central : « Évacuer la culpabilité. Ce qu'elle me renvoyait, c'était : ce n'est pas de ta faute. »
C'est là que le vécu intime rejoint l'analyse politique. « Ce qui est attendu de nous en tant que mères est complètement intenable. C'est de l'ordre du mythe. Et les mythes sont faits pour nous écraser, parce qu'on n'est jamais à la hauteur du mythe. » Remettre la responsabilité sur un système plutôt que sur l'individu : « Ça m'a fait un bien énorme. » Elle ne prétend pas que tout est réglé la culpabilité revient, elle se débat encore. « Mais maintenant, j'ai les outils. Une fois qu'on a conscience des mécanismes, c'est plus facile à vivre. »
Une publicité censurée, un déclic
Car Ilana Weizman a fait de sa traversée un objet de travail. Son essai croise sociologie et féminisme pour « déraciner » le tabou du post-partum. Le constat de départ tient en une aberration : « Des personnes qui vont potentiellement vivre un post-partum, c'est quasiment la moitié de l'humanité. Pourquoi une expérience aussi fondamentale, aussi courante et normale, est-elle complètement invisibilisée ? »
Le déclic, elle le date précisément : la censure, par la chaîne ABC, d'une publicité de la marque Frida Mom pour des produits d'hygiène post-partum, retirée de la diffusion des Oscars 2020 pour contenu jugé « trop graphique ». Elle s'attend à des images choquantes, du sang, de la violence. Elle découvre tout autre chose : « Une publicité absolument douce, édulcorée. Une vraie femme à quelques jours de son accouchement, le ventre encore distendu, la linea negra, qui grimace, qui se déplace difficilement. Des scènes qu'on a toutes vécues. » La conclusion s'impose : « Ce qui dérangeait, ce n'étaient pas les images. C'était le simple fait qu'on parle de post-partum. Juste le montrer, c'est déjà perçu comme violent. »
Et cette prise de conscience vertigineuse : à ce moment-là, deux ans après la naissance de son fils, c'était la première fois de sa vie qu'elle voyait un corps post-partum à l'écran. « Avant de voir mon propre corps, je n'en avais jamais vu. Ni au cinéma, ni dans les séries, ni en peinture. On voit des femmes enceintes, des nourrissons, des Vierges à l'Enfant, des mères extrêmement heureuses. Mais ce qui se passe après : black-out. Il y a un clap de fin au moment où l'enfant paraît. »
Les trois racines du tabou
De ses recherches de la Grèce antique aux écrits bibliques, de l'iconographie aux séries contemporaines elle dégage trois grands axes.
Le premier : la douleur des femmes, « depuis la nuit des temps, moquée, discréditée, hystérisée ». Elle remonte à cette vision antique de l'utérus comme organe monstrueux et démoniaque, et montre que ces représentations laissent des traces jusque dans la médecine moderne : le tabou des règles — elle cite ce témoignage d'une jeune femme dont le père lui interdisait d'entrer dans les vignes pendant ses menstruations, croyance tout droit héritée de l'Antiquité , et l'errance diagnostique autour de l'endométriose, maladie pourtant décrite dans les livres médicaux depuis plus d'un siècle. Or le post-partum est précisément un temps de convalescence : les témoignages du hashtag #MonPostPartum parlaient de rouleau compresseur, d'accident, de post-opératoire. Une douleur bien réelle, donc inaudible.
Le deuxième : le corps. Le corps post-partum vulve et périnée « en chantier », cicatrices, déchirures « est une insulte à ce qu'on attend des femmes en termes d'esthétique ». D'où l'avalanche d'articles sur « retrouver sa ligne » et effacer les vergetures. Elle pointe une hypocrisie fondamentale : « On a, en tant que femmes, l'assignation ultime d'enfanter. Si tu n'as pas d'enfant, tu n'es pas une vraie femme regardez comment sont traitées les jeunes femmes qui demandent une ligature des trompes. Mais une fois qu'on a répondu à cette assignation, la société ne veut pas voir les résultats tangibles de ce qu'une grossesse fait au corps et à la psyché. On est perdantes à tous les coups. » Elle ajoute une intuition frappante issue de ses recherches : le corps post-partum dérange aussi parce qu'il est « une image prémonitoire de la vieillesse » moins tonique, moins « productif », moins disponible dans des sociétés âgistes qui relèguent déjà les femmes vieillissantes. « Tant que ce corps n'intéresse pas la société, on le laisse à l'ombre. »
Le troisième : la mythologie d'une maternité « merveilleuse, facile, naturelle et exaltante ». Le bonheur existe, précise-t-elle mais toujours combiné à des difficultés, à de l'ambivalence. Or l'ambivalence n'est pas acceptée : « Dire "là, je n'ai pas envie d'être avec mon fils, sa présence me fait me sentir prisonnière" je le ressentais, mais je me disais : si tu dis ça, on va te dire que tu es une mauvaise mère. » Et quand elle en parle publiquement, l'objection revient en boucle : si on raconte les souffrances, les femmes ne voudront plus d'enfants. Sa réponse est cinglante : « C'est hyper infantilisant. On ne laisse pas quelqu'un sauter en parachute en lui disant : tu verras bien pendant la descente. On le prépare. De toute façon, on va le vivre alors pourquoi ne pas informer, et surtout accompagner ? »
« On n'a pas besoin de crème, on a besoin d'humains »
Sur les réponses politiques, Ilana Weizman ne mâche pas ses mots. Elle raconte cette « box bébé » gouvernementale contenant une petite crème hydratante pour la maman, « pour qu'elle pense à elle, qu'elle n'oublie pas qu'elle existe » elle cite le communiqué. « Ça, c'est une claque. Soit c'est une maladresse totale, soit c'est presque de la méchanceté. Parce qu'on connaît très bien le gouffre d'isolement et de détresse que vivent la plupart des mères. On n'a pas besoin de crème, on n'a pas besoin d'une application : on a besoin d'humains. De politiques de santé publique courageuses, de professionnels qui viennent à la maison pendant les premières semaines, d'un vrai suivi psychologique. »
Les chiffres de la santé mentale maternelle sont « catastrophiques », rappelle-t-elle dépressions, burn-out, jusqu'au suicide maternel, l'une des premières causes de mortalité des mères. Face à cela, les petites mesures l'inquiètent plus qu'elles ne la rassurent : « En faisant de toutes petites mesures, on met ensuite le dossier sous la pile en disant : vous voyez, on a fait quelque chose. C'est un faux message. On nous a donné des miettes pour qu'on se taise. » Elle rappelle que le rapport des 1 000 jours, lui, était ambitieux neuf semaines de congé pour chaque parent y étaient évoquées et que ce qui en est sorti reste « tellement peu » au regard des besoins. « On ne veut pas de pansement sur une jambe infectée. On veut des changements radicaux. »
Le nerf de la guerre, pour elle, c'est l'égalité parentale structurelle. Car les représentations ont beau évoluer le père investi est valorisé comme jamais , « quand on prend les chiffres froids, la répartition des tâches ne bouge quasiment pas : environ 71 % des tâches parentales sont encore effectuées par les mères ». Elle en fait la démonstration par sa propre vie, avec un sens de l'autodérision qui n'enlève rien au propos : après presque un an passée seule avec son fils « je l'ai vécu comme un choix, mais c'était la seule voie ouverte » , les habitudes ont perduré. « Encore ce matin, mon mec m'a réveillée pour me demander quoi mettre dans le sandwich de la crèche. » Et cette phrase entendue mille fois, à commencer par sa propre mère : tu as de la chance, ton mari t'aide. « Il ne m'aide pas. Il fait sa part de père et encore, il en fait moins que moi. » Quant aux « nouveaux pères » médiatisés, elle salue leur existence tout en refusant le trompe-l'œil : « Ce sont les bons élèves du système. C'est bien qu'ils soient là, mais ce n'est pas la norme, c'est la marge. Et les mettre en avant laisse penser que le problème est réglé. »
Toutes ensemble, tous les récits
Elle termine en élargissant le cadre, et c'est peut-être là que son propos est le plus rassembleur. Le mythe de la maternité heureuse, naturelle et évidente ne blesse pas que les mères en post-partum : « Il touche les femmes qui ne parviennent pas à avoir d'enfants, celles qui sont en PMA, celles qui vivent des deuils périnataux, des fausses couches. Il est délétère pour toutes les femmes, peu importe leur rapport à la maternité qu'elles veuillent un enfant ou non. »
Et elle glisse un regret, teinté d'espoir : la compétition entre mères, « aussi une résultante du patriarcat, qui nous met en compétition les unes avec les autres ». Son vœu : « Qu'on soit capables, collectivement, de toutes s'écouter, même si nos expériences sont différentes. D'accueillir tous les récits maternels, toutes ces nuances. Pour qu'on puisse en sortir toutes gagnantes. »
C'est exactement ce que fait son travail : ouvrir l'espace où ces récits deviennent dicibles. Et rappeler qu'à défaut d'être à la hauteur du mythe personne ne l'est , on peut choisir de démonter le mythe. Ensemble.