Mélody Thomas : « La mode est politique parce que les corps sont politisés »
Journaliste mode et autrice d'un lexique remarqué sur les rapports entre femmes, vêtement et pouvoir, Mélody Thomas passe la lingerie au scanner de l'histoire et du féminisme. Du corset victorien aux bodys gainants d'aujourd'hui, des anges de Victoria's Secret aux influenceuses aux corps retouchés, elle raconte comment un simple sous-vêtement charrie des siècles de contrôle des corps féminins et pourquoi les tétons restent, encore aujourd'hui, une affaire d'État.
Mélody Thomas a une façon bien à elle de résumer sa démarche. Son livre, un lexique de 27 mots de l'âgisme au body positive en passant par le voile et les femmes politiques tient tout entier dans une phrase : « La mode est politique parce que les corps sont politisés. » Alors forcément, quand on l'interroge sur la lingerie, ce territoire le plus intime du vestiaire, sa réponse déborde très vite le tiroir à culottes pour raconter autre chose : une histoire du pouvoir.
Car la lingerie, rappelle-t-elle, fait partie de l'industrie de la mode et ce qui s'y est joué ces dix dernières années est un condensé de toutes les batailles de l'époque. « On est véritablement passé d'un corps très sexualisé à une imagerie qui mise plus sur le confort des femmes dans leur corps que sur la satisfaction d'un regard extérieur. »
Le temps des corps découpés
De quoi vient-on, exactement ? Elle convoque des images que toute une génération a en tête : les publicités de lingerie des années 90-2000, « où on ne voyait que certaines parties du corps féminin, même pas une femme dans son entièreté ». Et bien sûr Victoria's Secret et son défilé-spectacle, qui a imposé « l'imaginaire d'un corps qui devait être mince, de préférence blanc, et surtout toujours là pour flatter ce qu'on appelle aujourd'hui le male gaze ».
Un détail de son analyse mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il évite le piège de la diabolisation des matières : la soie, la dentelle ne sont pas sexualisantes en soi. « C'est des choses qu'on a sexualisées à travers nos regards. » Ce que ces défilés ont renforcé, en revanche, c'est une idée : « que les femmes pouvaient être des objets déshabillées, et là pour séduire ».
Et la poitrine fantasmée que cette industrie a vendue pendant des décennies ? Menue, pas très visible, toujours haute, redressée, centrée, compressée le décolleté « pigeonnant ». Sa lecture est implacable : ce cahier des charges est celui du jeunisme. « L'idée, c'est de montrer que la femme parfaite, c'est la femme qui reste jeune avoir la poitrine d'une jeune fille. » Avec, au passage, une contradiction dont la société ne sort jamais : d'un côté l'idéal du sein menu et discret, de l'autre le fantasme des courbes généreuses. « On continue à créer chez les femmes l'idée que l'herbe est toujours plus verte ailleurs : si on a des petits seins, il en faudrait des gros, et si on en a des gros, ce serait mieux d'en avoir des petits. »
On reconnaît là un très vieux couple d'archétypes, qu'elle nomme sans détour : la mère et la putain. La petite poitrine, c'est l'invisibilité, le désir construit « sur de l'interdit, sur de l'invisible » la femme bonne à marier. La femme plantureuse, elle, montre tout : « Et si tout est visible, c'est qu'elle le veut bien. Par conséquent, on y appose un imaginaire hypersexuel. » Deux cases, aucune sortie.
Une brève histoire du contrôle : du corset à la gaine de menton
Quand la lingerie a-t-elle commencé à façonner notre vision des corps ? Sa réponse renverse la question : la naissance même de la lingerie est un projet de modification du corps. « C'est dire qu'on a besoin de compresser ce qui n'a pas besoin de l'être, de dissimuler ou de montrer son corps d'une certaine manière. » Et elle pose la dialectique qui traverse tout son travail : le vêtement est « à la fois un outil de libération et un carcan. À la fois un moyen de contrôler le corps des femmes et un moyen pour elles de le libérer des regards que la société y appose. »
Le voyage historique qu'elle propose vaut le détour. Les années 20, qu'on imagine émancipatrices avec leur silhouette garçonne, furent aussi « la période de la lipophobie » : gaines partout « il y avait même des gaines de menton, parce que rien ne devait tomber, tout devait être signe de jeunesse ». L'ère victorienne, elle, a inventé autre chose avec le corset : la sobriété punitive. C'est l'époque où les veuves disparaissent sous le noir pendant des années, où la morale exige des femmes une forme de pénitence permanente. « On a ancré les valeurs du protestantisme à travers un vêtement. C'est l'idée de contrition : les femmes souffrent. » Elle rit presque en le disant, avant de pointer la longévité du principe : « C'est la manière dont on envisage le vêtement jusque dans les années 2000. Il faut souffrir pour être belle. »
Même le soutien-gorge moderne, en apparence anodin, participe de cette entreprise de stabilisation. L'intervieweuse le formule joliment supprimer le corps en mouvement, ne pas montrer des seins qui pointent, qui gonflent pendant les règles et Mélody Thomas prolonge : maintenir le corps « dans une certaine position, une certaine taille », c'est faire « comme si on avait affaire constamment à la même femme, qui ne vieillira pas ». Double bénéfice du système : satisfaire un regard masculin persuadé que « ce qu'il y a de plus beau chez une femme, c'est sa jeunesse », et rassurer des femmes à qui l'on a inculqué depuis l'enfance que leur pouvoir de séduction était leur capital le plus précieux.
Les seins de Marianne et les seins de Jane Birkin
Impossible de parler poitrine en France sans croiser la République. Elle s'amuse de « toutes ces personnalités politiques qui ne peuvent pas s'empêcher de citer les seins de Marianne toutes les trente secondes, même sur des sujets sans aucun rapport ». Le paradoxe français dans toute sa splendeur : la poitrine nue érigée en symbole de liberté, de mère épanouie, de femme libre « et finalement, on n'en voit la représentation nulle part, à part dans ce symbole totalement rêvé de la République ».
Même lucidité sur l'héritage des années 60 et de la fameuse libération des corps. La révolution sexuelle ? « Beaucoup de gens ont compris que ça a été majoritairement une révolution morale qui s'est passée au sein de la bourgeoisie, et qui n'a pas forcément touché les autres classes sociales. » Et surtout, ce qui reste en images de cette période dit tout : Jane Birkin « une femme blanche, très mince, avec une poitrine menue ». Autrement dit, la libération elle-même avait un dress code corporel.
Quant au soutien-gorge d'aujourd'hui, elle glisse une remarque qui fera tiquer plus d'un service marketing : l'idée qu'il serait douloureux ou dangereux de s'en passer est d'abord « un argument marketing pour nous pousser à acheter ». Que les très fortes poitrines aient besoin de maintien, « c'est une certitude ». Mais pour beaucoup d'autres ? « Je pense qu'on est nombreuses à ne pas porter de soutien-gorge et à ne pas souffrir le martyre non plus. Ce n'est pas scientifiquement avéré. » Et elle note la subtilité du discours commercial : dire « quand on a une petite poitrine, on peut s'en passer », c'est déjà admettre, en creux, que personne n'est obligée d'en porter un toute sa vie.
Le patriarcat, mais pas que : une pensée qui se complexifie
Un des moments les plus intéressants de l'entretien arrive quand elle refuse la réponse facile. Oui, les industries de la mode et de la lingerie sont largement dirigées par des hommes « comme pratiquement tous les secteurs ». Mais elle s'astreint à « une réflexion un peu plus subtile sur la question du patriarcat » : le regard masculin, dit-elle, peut aussi être porté par des femmes. Elle cite une interview de Paco Rabanne qui observait que les créatrices ont tendance à créer à partir d'elles-mêmes, de leur propre corps, laissant de côté « les corps autres, les corps qui ne leur ressemblent pas ». Pas pour accabler qui que ce soit : « C'est quelque chose de très humain, de fantasmer le corps de l'autre ou de l'oublier pour mettre en avant le sien. Je n'ai pas de réponse positive ou négative. On peut juste observer qu'on est tous affectés dans nos regards et nos imaginaires par la société dans laquelle on vit. »
C'est cette honnêteté-là préférer l'observation fine au réquisitoire qui donne son poids au reste de son analyse.
Mannequins, actrices, influenceuses : trois corps, trois fonctions
Journaliste en presse féminine, elle connaît de l'intérieur la machine à images. Les magazines, dit-elle, sont « un miroir de la société » : ils transmettent les préjugés qu'on vit, qu'on subit et qu'on projette au quotidien. Dans le mannequinat, « ne pas avoir de poitrine est considéré comme la norme » au point qu'une Lara Stone, au milieu des années 2010, a « fait sensation » simplement en ayant un corps considéré comme normal, traité avec le même sérieux qu'une Kate Moss ou une Naomi Campbell.
Sa comparaison entre mode et cinéma est un petit bijou d'analyse culturelle. Le mannequin, rappelle-t-elle, tire son nom du mannequin de bois : « Il n'est pas censé exister. Il doit disparaître au profit du regard de la cliente qui doit pouvoir se projeter. Le mannequin ne doit pas avoir de corps. » L'actrice hollywoodienne, c'est l'exact inverse : elle incarne. D'où des corps plus présents, plus en courbes Marilyn Monroe, Jayne Mansfield et la fabrique de « la femme fatale, la mangeuse d'hommes qui fascine ». Avec, là encore, des nuances de traitement révélatrices : Marilyn, hypersexualisée mais « modérée à travers une forme de candeur » il fallait la croire un peu naïve, dépassée par ce qui lui arrivait ; Jayne Mansfield, plus assumée dans sa sexualisation, « rangée dans la case de la femme objet, dont elle n'a jamais vraiment pu sortir ». Deux industries, deux archétypes, un même horizon pourtant : « La femme idéale au cinéma a un peu plus de poitrine, mais pas trop ; un peu plus de fesses, mais pas trop. Le plus possible mince, le plus possible jeune, le plus possible blanche. Ça, on ne l'a toujours pas quitté. »
Et les influenceuses, dans ce paysage ? Leur succès initial, elle l'explique par un manque que les médias féminins avaient creusé : « Quelqu'un qui te ressemble et te montre vraiment à quoi va ressembler le vêtement porté sur toi. Le conseil, pas l'injonction. La réciprocité, pas le "il te manque encore quelque chose". » Mais dix ans plus tard, le retournement est saisissant : à l'ère des filtres et des applications qui permettent de « changer la taille de ton nez, amoindrir certains aspects de ton corps, changer la couleur de tes yeux », l'influenceuse devient à son tour « un corps qu'on oublie, parce qu'on ne sait pas s'il est réel ». La boucle est bouclée : « On est dans l'idée d'effacer la réalité corporelle qu'on a pour créer une réalité digitale qui serait mieux que qui on est. »
Skims, body positive et le grand détournement
Reste le présent, et il ne la rassure qu'à moitié. Elle raconte cette publicité qui la poursuit depuis six mois, pour un body « tellement serré que je pense qu'il te déplace l'intestin ». Le retour, donc, de la lingerie qui modifie le corps —dont Skims, la marque de Kim Kardashian, est à ses yeux le symbole parfait : « L'idée d'une lingerie qui maintient en place tout ce qui doit l'être. C'est l'idée de confort, mais confort pour correspondre le plus possible à la norme. Pas "je me sens bien dans mon slip", mais "je n'ai plus besoin de penser à mon corps et à la manière dont il pourrait être perçu, parce qu'il est conforme à ce qu'on attend de moi". » Kim Kardashian elle-même incarnant, dit-elle, « un corps qu'on peut créer de toutes pièces ».
Vient alors son analyse la plus politique : le détournement du body positive. Né comme un mouvement de lutte contre la grossophobie, cri de ralliement des femmes que la société refusait de représenter, il a été vidé de sa charge : « On a utilisé toute l'énergie du mouvement pour détourner sa portée politique et en faire un enjeu marketing. » Le glissement s'est fait en douceur : accepter son corps est devenu le montrer plus. « Et quand on se dénude plus, il faut encore plus maintenir. On ne sort pas de ce cercle vicieux. » Les bodys toujours plus échancrés, les crop tops « de plus en plus crop », les minijupes de plus en plus mini mais pour les porter, « il faut être de plus en plus mince, avoir les seins de plus en plus rapprochés, de plus en plus ronds, de préférence des abdos ». L'histoire du crop top résume tout : parti de « tout le monde devrait avoir le droit de montrer son corps même les hommes, même les personnes grosses », on a fini à « c'est encore mieux quand on a des abdos ». Sa formule claque : « Accepter les corps, aujourd'hui, c'est accepter les corps tant qu'ils correspondent à la norme. » Une norme qu'elle décrit sans illusion : mince, blanche, musclée, abreuvée de solutions « healthy » et de méthodes pour perdre du poids.
Elle veut croire, malgré tout, que le retour en arrière complet le « back to business » que tentent certains créateurs se heurtera à un mur : « Quand on a donné autant de liberté aux gens, quand on a installé de nouvelles normes, c'est très difficile de les reprendre. Les femmes préféreront ne pas acheter le magazine et se tourner vers des marques qui les représentent dans leurs valeurs et leur corporalité, plutôt que vers celles qui répètent tous les jours : tu n'es pas assez bien. »
Le téton, ce détail qui dit tout
Et puis il y a cette conclusion, amenée par un accessoire en apparence futile : le cache-téton. Elle en rappelle l'origine savoureuse le cabaret, où il servait précisément à « inciter à regarder vers la poitrine ». Un objet hypersexualisant devenu aujourd'hui un compromis pratique : pas de soutien-gorge, mais pas de tétons visibles non plus. Compromis qui, justement, ne résout rien : « Ça continue de poser la question : qu'est-ce qu'il y a de mal à montrer ses tétons ? » Une question à adresser à nos réseaux sociaux préférés qui censurent les tétons féminins et eux seuls autant qu'à la société entière.
Car pour Mélody Thomas, le téton est le symbole condensé de tout ce qu'elle a décrit pendant une heure : « La question des tétons est symbolique de la manière dont on voit le corps des femmes : toujours sexualisé. Un corps de femme n'est pas juste un corps. C'est un corps qui doit séduire je dirais même : un corps qui séduit de facto. Et tant qu'on ne sera pas sortis de ça, on pourra mettre tous les cache-tétons qu'on veut. Ça ne changera rien. »
Tout est dit. Le problème n'a jamais été le sous-vêtement, la dentelle ou le bout de tissu. Le problème, c'est le regard et lui ne se range pas dans un tiroir.