Maeva : « Ne vous dites pas non à vous-mêmes. Attendez que les autres vous disent non. »

Maeva - Mon Capital

Commerciale dans la tech, maman solo, créatrice du compte Instagram Budget Bento et autrice d'un livre sur la finance personnelle, Maeva parle d'argent aux femmes — et surtout aux femmes noires — avec une franchise qui dérange les idées reçues. Interview d'une militante de l'autonomie économique qui refuse le confort du silence.

Maeva n'a pas eu d'éducation financière. Elle le dit d'emblée, et sans complexe. « Je me suis formée à 50 % sur Internet, 50 % en faisant des erreurs. » Ce n'est pas une confession d'humilité — c'est le fondement de son projet. Si elle a appris seule, les autres peuvent apprendre aussi. Et si certaines n'apprennent pas, ce n'est pas parce qu'elles ne sont pas capables. C'est parce qu'on ne leur a pas dit que c'était pour elles.

Aujourd'hui à 39 ans, elle parle de finance personnelle à des dizaines de milliers de personnes sur Instagram, dans un livre, dans des conférences. Elle le fait avec un angle que peu de créateurs de contenu financier adoptent : celui d'une femme noire qui a identifié, dans les borgnes de l'information financière, une invisibilité spécifique. Et qui a décidé de la combler.

Parler d'argent quand on n'a pas d'argent

Il y a une croyance tenace que Maeva démonte dès le début : celle que parler d'argent, c'est réservé aux gens qui en ont. Ceux qui partent de rien, qui ont peu, qui sont premiers de leur famille à avoir un vrai salaire — eux, ils se considèrent hors sujet. « Les gens qui ne gagnent pas forcément bien leur vie vont avoir tendance à se dire : en fait, ce n'est pas pour moi. Je n'en suis pas encore là. »

Sauf que c'est précisément quand on a peu d'argent que l'éducation financière est la plus urgente. C'est là que les pièges sont les plus nombreux et les plus dangereux. Le paiement fractionné, présenté comme une solution pratique, n'est qu'un crédit déguisé — souvent sans plafond de taux, sans vérification sérieuse, disponible sur une dizaine de sites simultanément. « L'argent n'est pas gratuit. Il y a des intérêts. Donc au final, tu as gagné 100 €, tu dois rembourser 120 €. »

Elle cite un livre, The Real Price of Scarcity, qui décrit le phénomène avec précision : quand on est dans la précarité, les problèmes d'argent saturent la bande passante cognitive. Ils prennent tellement de place qu'il ne reste plus d'énergie pour s'informer, se projeter, comparer. « Tu vas prendre des décisions qui, sur le court terme, ont l'air magiques. Sauf que sur le long terme, ça t'enfonce encore plus dans ton trou. »

C'est pour ça qu'elle insiste : la première action financière à faire, c'est d'épargner quelque chose. N'importe quoi. Même dix euros par mois en virement automatique. « Si tu attends d'avoir la situation parfaite pour commencer, tu n'attendras toute ta vie. »

Les femmes noires et l'invisibilité financière

Dans le paysage des créateurs de contenu financier en France, Maeva est rare. Femme noire, parlant à des femmes noires, avec la conscience explicite que son expérience et la leur partagent quelque chose de spécifique.

Les femmes noires représentent une minorité dans la population française, et une minorité encore plus marquée parmi ceux qui parlent publiquement d'argent. Ce n'est pas anodin. Il y a l'effet miroir — on a tendance à s'identifier à ceux qui nous ressemblent, et donc à aller chercher l'information auprès de personnes qui partagent notre expérience. Mais il y a aussi quelque chose de plus profond : une grande partie de la communauté afro en France est issue de l'immigration, et donc statistiquement parmi les populations ayant accès à moins de patrimoine transmis.

« Les personnes de la communauté, c'est souvent des premières génération à vraiment gagner de l'argent dans leur famille. Elles n'ont personne à qui parler. C'est compliqué d'aller voir les autres membres de sa famille qui ont du mal à mettre 1 000 euros de côté. »

Ce que Maeva observe souvent parmi ses abonnées : des femmes qui gagnent plus que leur partenaire, et qui ne savent pas quoi faire de cette situation. Qui ressentent une forme de responsabilité, parfois de honte, parfois de solitude. Qui ont besoin que quelqu'un leur parle de leur réalité — pas d'une réalité normée et blanche qui ne correspond pas à leur vie.

Le 50/50 : une fausse égalité qui appauvrit les femmes

Sur la question du couple, Maeva tranche avec une clarté qui surprend. Le 50/50 — ce principe que les féministes de sa génération ont souvent érigé en idéal d'égalité dans le couple — est, pour elle, une erreur mathématique quand il s'applique à des revenus inégaux.

« Si tu gagnes moins, tu ne peux pas faire 50/50. C'est des maths. »

Le 50/50 sur les charges, c'est une chose. Mais le budget d'un couple, ce n'est pas seulement les charges. C'est aussi l'épargne. Et là, une femme qui gagne 1 500 euros par mois et qui divise à parts égales les dépenses communes avec un partenaire qui en gagne 3 000, elle ne met rien de côté. Lui, si. Dans dix ans, l'écart patrimonial sera abyssal — même si les deux ont « fait 50/50 ».

« Sur les charges, vous faites 50/50. Sur l'épargne, ça ressemble plutôt à du 10/90. Mais le budget, c'est tous les euros. Pas que les charges. »

Elle ne remet pas en cause le principe de contribution équitable — elle en propose une définition plus juste : que chacun contribue proportionnellement à ses revenus. Comme les impôts. « Quand tu gagnes plus, tu paies plus d'impôts. C'est normal. Dans le couple, c'est pareil. »

Le tabou de l'argent dans le couple — et ce qu'il coûte vraiment

Il y a une raison pour laquelle les femmes n'abordent pas facilement les questions d'argent dans le couple. Et cette raison s'appelle la michto. Dès qu'une femme pose une question sur les finances communes, sur la répartition, sur sa propre sécurité économique, elle risque d'être étiquetée comme intéressée, vénale, profiteuse. « Le vrai problème, ce n'est pas qu'elles ne savent pas quoi faire. C'est qu'elles ne savent pas comment aborder le sujet de l'argent sans passer pour une croqueuse de diamants. »

Cette étiquette est elle-même une arme de contrôle. Elle décourage les femmes de parler d'argent, de négocier, de se protéger légalement. Elle les incite à accepter des arrangements déséquilibrés au nom de l'amour ou de la bonne volonté. Et quand la séparation arrive — et elle arrive —, elles se retrouvent dans une situation économique dégradée, sans les protections légales qu'elles auraient pu avoir.

Maeva insiste sur un paradoxe : dans les milieux qui se disent féministes, il y a parfois un discours qui retourne contre les femmes leur propre émancipation. Le mariage, présenté comme une institution patriarcale à éviter — soit. L'argent, présenté comme la valeur du capitalisme à rejeter — soit. « Mais si tu ne veux pas gagner d'argent, que tu ne veux pas te marier et que tu veux faire 50/50, il n'y a aucune configuration où ça fonctionne. »

Il ne s'agit pas de défendre le mariage comme institution romantique. Il s'agit de regarder les protections légales qu'il offre — et de ne pas s'en priver par idéologie quand la réalité économique les rend nécessaires.

Le concubinage : une illusion de liberté, une vraie précarité

Sur ce sujet, Maeva est directe jusqu'à la provocation. « Légalement, ton boulanger et ton concubin ont les mêmes engagements envers toi. C'est-à-dire : aucun. »

En France, les couples en union libre n'ont aucun droit légal l'un envers l'autre. Pas de prestation compensatoire en cas de séparation. Pas de pension de réversion en cas de décès. Et si le partenaire décède sans testament, les héritiers légaux — parents, frères et sœurs — récupèrent la part du bien commun. Une femme qui a vécu dix ans avec quelqu'un, sacrifié sa carrière pour lui, mis sa vie en commun avec lui, peut se retrouver en indivision avec sa belle-famille — et contrainte de vendre.

Mais il y a pire encore que l'absence de protection : la croyance qu'un testament suffit. Non. Pour un concubin non pacsé, recevoir un héritage est taxé à 60 %. Sur un appartement de 100 000 euros, le premier héritier effectif n'est pas la personne désignée — c'est l'État, qui récupère 60 000 euros. Ce que beaucoup ignorent, et ce qui peut réduire à presque rien ce qu'on pensait avoir protégé.

Sa recommandation minimum : le Pacs. Pas parce qu'il faut se marier si on n'en a pas envie. Mais parce que le Pacs permet de désigner un héritier dans un testament avec une fiscalité bien moins lourde qu'en concubinage. « Vous vous mariez si vous avez envie de vous marier. Mais au moins, faites le Pacs. »

La communauté de biens : ce que les femmes perdent en ne comprenant pas leur régime

Sur les régimes matrimoniaux, Maeva vulgarise avec efficacité. Il existe quatre régimes en France. Le régime par défaut est la communauté réduite aux acquêts : tout ce qui est gagné pendant le mariage appartient aux deux, à parts égales. Les biens acquis avant — non. Les héritages — non. Mais les revenus, les achats, le remboursement de crédit — oui.

Ce régime est souvent mal compris, dans les deux sens. Certains hommes qui ont gagné plus se retrouvent à devoir partager à 50/50 et le vivent comme une injustice. Maeva répond : c'est précisément ce que vous avez signé. Et ce n'est pas du vol — c'est la reconnaissance que l'un d'entre vous a mis sa carrière « en low battery » pour que l'autre puisse avancer. « Ce sacrifice-là est reconnu dans la communauté. J'ai laissé la place pour que tu puisses aller chercher ton argent. Cet argent, c'est l'argent de la famille. »

Ce qu'elle observe comme une répétition dangereuse : des femmes qui suivent leur partenaire, réduisent leur activité, sacrifient leur indépendance — sans être mariées, sans aucune protection, en pensant que l'amour suffit. « J'ai vu la génération de nos mères, de nos grand-mères. Qu'est-ce qui fait que cette génération pense qu'elle est plus intelligente ? »

L'autonomie comme horizon, pas comme point de départ

Il y a une dernière chose que Maeva dit, et qui résonne différemment des discours habituels sur l'émancipation financière. Elle ne dit pas aux femmes qu'elles doivent être riches, indépendantes, seules. Elle leur dit de ne pas déléguer leur avenir à une figure d'autorité — qu'elle soit le partenaire, le banquier, le courtier ou même les parents.

« Pour les femmes, je dis qu'il faut arriver à se détacher des figures d'autorité. Non pas les ignorer, mais les voir comme des figures de consultation. Et après, se dire : mais moi, qu'est-ce que je veux ? »

Elle parle aussi du syndrome de la bonne élève — cette tendance apprise à l'école à attendre que tout soit parfait avant d'agir. En finance, ce syndrome est paralysant. Il n'y a jamais de moment parfait pour commencer à épargner, pour négocier son salaire, pour demander ses droits. Attendre ce moment, c'est ne jamais commencer.

« Ne vous dites pas non à vous-mêmes. Attendez que les autres vous disent non. »

Et pour les mamans solos — dont elle fait partie, élevant son fils en garde alternée — elle observe quelque chose que la société ne voit pas : que la séparation, souvent, libère. Que nombreuses sont celles qui lui disent que depuis qu'elles sont seules, leurs finances vont mieux. Que l'absence d'une figure d'autorité dans la maison les a forcées à apprendre à décider — et qu'elles ont découvert qu'elles en étaient tout à fait capables.

Ce n'est pas un plaidoyer pour la solitude. C'est un constat sur ce qui se passe quand on cesse de remettre son autonomie entre les mains d'un autre.

Interview réalisée dans le cadre du film documentaire.

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