Taoufik Vallipuram : « Mon fils n'est pas blanc. Son capital culturel, ce n'est pas marqué sur sa tête. »

Entremetteur professionnel, père d'un garçon de sept ans et demi, transclasse assumé et fils d'immigrés, Taoufik Vallipuram réfléchit à voix haute à ce que c'est que d'éduquer un enfant quand on navigue entre deux mondes, deux classes, deux héritages. Une conversation dense sur la transmission, le racisme, la paternité et la responsabilité collective.

Taoufik Vallipuram commence par se présenter différemment des autres. Pas par son métier — « entremetteur, quelqu'un qui connecte et crée de l'harmonie entre des gens qui n'auraient pas naturellement l'idée de se parler » — mais par son origine. Né d'un père sri-lankais et d'une mère algérienne, grandi dans le 13e arrondissement de Paris, dans un quartier populaire et multiculturel qu'il décrit comme le lieu où il a vraiment forgé son identité. Ce socle, il le porte en lui. Même si, depuis, sa trajectoire l'a conduit ailleurs.

C'est de cette double position — entre le milieu populaire d'où il vient et le milieu bourgeois dans lequel il évolue aujourd'hui — que naît toute sa réflexion sur la paternité.

Devenir père : ce qu'on n'avait pas prévu

Il y a un texte qu'il lit à la fin de l'entretien, une sorte de lettre à lui-même d'avant. Il y énumère tout ce qu'il se demandait avant de devenir père : est-ce bien raisonnable d'avoir un enfant dans ce monde ? Est-ce qu'il allait pouvoir l'aimer comme il le souhaitait ? Est-ce qu'il saurait lui transmettre ses valeurs ? Et surtout : tu te demandais si tu avais compris ce qu'était le patriarcat. Tu pensais avoir compris comment lutter contre le formatage masculin de notre société.

La réponse implicite à cette liste de questions : non, il ne savait pas. Personne ne sait vraiment. Et c'est en partie ce qui rend la paternité, selon lui, si intellectuellement stimulante.

« Je ne soupçonnais pas à la fois le plaisir d'être père et tout ce que ça engendre comme réflexion, comme bouleversement, comme bousculement. Toute la préparation du monde, je n'avais aucune idée. »

Ce qui l'a mis sur la piste, très tôt, c'est un détail en apparence anodin. Son fils rentre de l'école en chantant une comptine : Oh, la menteuse, elle est amoureuse. Taoufik reconnaît la chanson. Il la chantait lui-même il y a trente ans. « Comment est-ce possible que trente ans plus tard, elle se transmette encore ? » Ce n'est pas qu'une question sur une chanson. C'est une question sur la transmission involontaire, sur ce qui circule dans les cours d'école sans qu'aucun adulte n'ait décidé de le transmettre — le sexisme ordinaire, les préjugés, les stéréotypes. « Si on voulait transmettre volontairement cette chanson à des enfants, on ne saurait pas le faire. »

La transclasse : naviguer entre deux mondes sans en trahir aucun

Taoufik préfère le terme de « transclasse » à celui de « transfuge de classe ». La philosophe Chantal Jaquet a conceptualisé le terme pour effacer la connotation péjorative de « transfuge » — comme si changer de milieu social était une trahison. Dans transclasse, il y a l'idée de déplacement, de mouvement, pas d'abandon.

Ce déplacement, il le définit à travers son propre parcours : issu d'un milieu populaire, il mène aujourd'hui une vie qu'on pourrait qualifier de bourgeoise ou bobo. Mais il s'empresse de préciser : « Mon identité de quartier populaire, je la porte en moi et je mets des actions dans ces milieux-là. Je me sens solidaire des personnes qui y vivent encore. »

La reproduction sociale — ce phénomène par lequel les enfants ont statistiquement de très fortes chances d'évoluer dans la même catégorie sociale que leurs parents — est une réalité en France. Il y a peu de personnes qui passent d'un milieu populaire à un milieu favorisé. Ceux qui le font se retrouvent dans une position particulière : « Tu navigues entre différentes facettes de ton identité. Ça crée des malaises ou des complexes. »

Pour son fils Naël, sept ans et demi, la situation est inédite dans leur famille. Ce que vit cet enfant, ce n'est pas ce qu'a vécu son père, ni ses grands-parents, ni ses arrière-grands-parents. Les écarts sont énormes. Et ça pose une question centrale : qu'est-ce qu'on transmet ? Et à qui ?

La transmission entre classes : ce qu'on veut garder, ce qu'on craint de perdre

Il y a un paradoxe que Taoufik nomme avec honnêteté : il idéalise certaines valeurs des classes populaires. La façon d'entrer dans une salle et de dire bonjour à tout le monde. La simplicité des rapports. L'absence de certains codes bourgeois qu'il connaît, qu'il maîtrise, mais qu'il n'a pas intériorisés comme naturels. « Ce sont des règles façonnées par le monde bourgeois. Mes parents m'ont donné une éducation pour me préparer à ce monde-là. Mais il y avait une différence entre ce que tu vis à la maison et ce que tu vis dehors. »

Avec son fils, il choisit la voie de l'ancrage dans les deux mondes. Pas de rupture avec ses parents — au contraire. Il voulait que Naël passe le plus de temps possible avec ses grands-parents. Il voulait qu'ils lui transmettent leur langue. « Dans les milieux populaires, les grands-parents s'occupent beaucoup plus des enfants que dans les milieux bourgeois, où la famille est recentrée autour du couple et des enfants. »

Il parle aussi de la pauvreté. Ce n'est pas un sujet qu'il évite avec son fils. Quand ils vont voir sa mère dans la tour HLM dans laquelle il a grandi, la situation sociale des habitants n'a pas beaucoup changé. « J'essaie de montrer à mon fils les différences entre ce dont il bénéficie et la situation des personnes qu'il voit. » Pas de manière folklorique, pas misérabiliste. Simplement, à partir du réel.

Et il formule une ambition qui dépasse son enfant : « Sa place dans le monde, c'est d'être solidaire et de se mettre au service des personnes auxquelles il est lié par notre famille et par le milieu social dans lequel il a grandi. »

L'école publique : un choix politique et un choix pour son fils

La question de la scolarisation est, pour Taoufik, au cœur de ses valeurs. Son fils est à l'école publique. Et ce n'est pas un choix par défaut — c'est une conviction.

Il cite les chiffres : 73 % de financement public pour les collèges et lycées privés, soit 7 milliards d'euros sur un budget de l'Éducation nationale de 50 milliards. « L'école privée est sur-subventionnée par l'État pour accueillir majorité des enfants qui viennent de familles favorisées, qui auraient les moyens de se payer une école hors contrat. » Pendant ce temps, il y a des lycées dans le 93 où le plafond s'effondre et où il n'y a pas de chauffage. Des collèges à Paris où des élèves étudient au sous-sol sans fenêtres.

Mais il distingue deux niveaux d'action. Défendre structurellement l'école publique, c'est s'engager politiquement pour elle — ce n'est pas simplement y mettre son enfant. En revanche, mettre son enfant à l'école publique quand on a un capital culturel bourgeois, c'est défendre le lien social localement. « Quand on a ce qu'on appelle un capital culturel bourgeois, qu'on peut aider son enfant à faire ses devoirs, qu'on s'implique dans la vie de l'école, là, on défend le brassage, le lien social. »

Et il ajoute quelque chose qui dit tout sur sa vision de son fils : « Si je le mettais dans un ghetto privé, il pourrait me dire : pourquoi tu m'as coupé du monde ? Comment j'évite un conflit d'identité supplémentaire à mon fils ? Réponse : il est à l'école publique. »

La charge raciale : ce que les pères blancs n'ont pas à porter

Naël n'est pas blanc. Et ça, quel que soit son capital culturel, quel que soit le milieu dans lequel il grandit, personne ne pourra le lui enlever. « Sa profession de son père, ses relations sociales — ce n'est pas marqué sur sa tête. »

La mort de Nahel, en juin 2023, a été un choc pour Taoufik d'une façon particulière. Quand un ami l'appelle pendant qu'il se rend à la manifestation et lui demande ce que ça lui fait que le jeune tué porte le même prénom que son fils, il répond que ce n'est pas un sujet. Et puis il arrive dans le cortège. À chaque fois qu'il entend le prénom, il pleure. « J'ai réalisé à ce moment-là que demain, mon fils pourrait être concerné. Il ne vit pas dans un quartier populaire. Mais mon fils, il pourra être concerné. »

Il n'a pas su parler de cela à son fils. Il l'appréhendait. « Je n'ai pas su lui dire : il y a un enfant qui s'appelle comme toi et qui a été tué par un policier de manière injuste. C'est la prochaine étape. »

Il pose ensuite une question qui dérange : pourquoi est-ce à lui, en tant que père d'origine étrangère, de transmettre à son fils les sujets liés au racisme ? Pourquoi ce n'est pas l'école ? Pourquoi ce n'est pas un psychologue ? « Je n'ai pas envie de réveiller les questions douloureuses pour moi. Je n'ai pas envie de dire à mon fils les violences racistes que j'ai subies. » Et il fait le parallèle avec les femmes, qui portent de la même façon la charge d'éduquer leurs enfants aux violences sexistes et sexuelles. « Ça, c'est un vrai sujet. Pourquoi c'est à nous de transmettre ça ? »

C'est ce qu'on appelle la charge raciale — le concept décrit notamment dans le livre de Douce Dibondo. Le fardeau de devoir gérer, expliquer, anticiper et transmettre les effets du racisme, alors qu'on n'a pas forcément soi-même réglé son rapport à ces questions. « Tu n'as pas encore réglé ton rapport à ces questions-là, et tu devrais déjà être dans la transmission, dans la prévention, dans la préparation de tes enfants. »

Sur Nahel, les émeutes et la responsabilité collective

La rhétorique qui a suivi la mort de Nahel — où était le père ? — Taoufik la démonte avec méthode. Non pas par militantisme, mais parce que les travaux de sociologues comme Marwan Mohamed le démontrent : l'absurdité des réponses répressives, des condamnations immédiates de parents, est d'abord une absurdité intellectuelle. Elle ne renforce pas l'autorité des parents aux yeux de leurs enfants. Elle les fragilise davantage.

Et il pointe ce qui est vraiment en jeu : « Ces décisions émanent du fait qu'ils n'ont pas l'expérience. Ils ne comprennent pas la question. » Il raconte avoir demandé, lors d'une réunion ministérielle : Qui ici a vécu la situation sociale sur laquelle vous travaillez ? Personne n'a compris la question.

Sa conclusion n'est pas de déresponsabiliser les parents. C'est de recadrer sur la responsabilité collective. « Est-ce que ces familles ont aujourd'hui une vie digne ? Est-ce que l'État, est-ce que nous, en tant que citoyens, on s'assure que ces personnes puissent s'occuper de leurs enfants sans avoir à penser à un tas de sujets de domination, de précarité, de pauvreté ? Une fois qu'on aura réglé tout ça, on pourra commencer à aller dans du jugement moral. »

Et pour terminer, une image qui dit tout sur ce que la société fait aux enfants pauvres qui commettent des erreurs comparées aux enfants riches qui font de même : il raconte ce gamin dans un spa de luxe à Chamonix, dont les parents n'étaient pas là, qui crie le dernier à l'eau, c'est un fils d'ouvrier. « Les conneries que tu fais n'ont pas les mêmes conséquences en fonction du contexte social. »

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