Marie Docher : « On ne se construit pas dans l'absence de représentation. Ça n'existe pas. »
Photographe, activiste féministe et autrice du livre Et l'amour aussi paru aux Éditions La Déferlante, Marie Docher a passé dix ans à compter les femmes absentes des institutions photographiques, à troubler les entre-soi masculins, à revendiquer le mot lesbienne comme un mot d'émancipation. Rencontre avec quelqu'un qui a décidé de rendre visible ce qu'on préférait ne pas voir.
Tout commence par une scène de colère. Janvier 2013, place de la Nation. Trente cars qui se garent, des gens qui chantent, prêts à défiler contre le mariage pour tous. Marie Docher arrive là pour aller déjeuner avec des amis. Et quelque chose se découpille. « Cette tristesse que je ressentais s'est transformée en colère assez brusque et je me suis mise à crier : Je suis lesbienne et je vous emmerde. »
Elle n'avait jamais utilisé ce mot pour elle. Il était chargé de stéréotypes, de connotations négatives, de tout ce que la société avait déposé dessus. Et là, il sort — brusque, inattendu, libérateur. « Ce mot est devenu le mot de mon émancipation. » Avant, elle était homosexuelle, vivait sa vie, ne la cachait pas vraiment mais n'en avait pas de conscience politique. En disant lesbienne, elle entre dans une phase politique. À 49 ans.
Compter les absentes pour prouver leur absence
Le deuxième point de bascule de Marie Docher, c'est une discussion qui commence par : vous exagérez. Début 2015, chez des amies photographes, elle dit qu'il y a trop d'hommes dans la photographie et pas assez de femmes visibles. On lui dit qu'elle exagère. « Depuis, j'ai compris que lorsqu'on me dit que j'exagère, c'est que j'ai raison. »
Elle décide de vérifier. Elle commence à compter — à la Maison européenne de la photographie, aux Rencontres d'Arles, dans tous les grands festivals, toutes les grandes institutions, les prix, les récompenses. Moins de 15 % de femmes représentées. Quand elles l'étaient, souvent accompagnées d'hommes. Elle avait raison.
Pour diffuser ce travail de documentation, elle ouvre un blog — sous un pseudonyme masculin. Vincent David. Elle l'avait lu dans un article de librairies et d'éditeurs : les hommes ne lisent pas les femmes, ou à la marge. « Je me suis dit : tout ce travail ne va servir à rien. Donc, je vais prendre une identité d'homme. » Et Vincent David est immédiatement traité comme quelqu'un d'intelligent, pas du tout clivant, un mec bien, soucieux de l'argent public. « On ne m'avait jamais dit que j'étais quelqu'un d'intelligent. Là, on me le disait parce que j'étais un homme. »
La même semaine, elle rejoint le collectif d'activistes La Barbe — ces femmes qui mettent une fausse barbe pour aller déranger les entre-soi masculins au pouvoir. « Il s'agissait réellement, physiquement, d'aller troubler cet entre-soi. De transgresser notre éducation. Parce qu'on ne dérange pas les hommes. » C'est là qu'elle rencontre des lesbiennes, qu'elle découvre l'activisme féministe et lesbien, qu'elle reconnaît enfin une énergie qu'elle avait longtemps enfouie sous beaucoup d'alcool et d'addictions diverses. Et les choses bougent. En 2018, la création du collectif La Part des femmes force le festival d'Arles à atteindre la parité l'année suivante.
Ce que les mauvaises représentations font
Il n'y a presque pas de représentations lesbiennes. Et les rares qui existent sont souvent faites par des hommes, ou des femmes hétérosexuelles, avec un regard qui n'est pas le bon. Marie Docher prend La Vie d'Adèle de Kechiche en exemple — non pas pour l'accabler, mais pour montrer avec précision ce qui ne va pas.
« C'est son regard d'homme, d'un homme qui est excité par les fesses. Il a adapté cette histoire à son propre désir, à son propre fantasme. » Il a fait tourner deux actrices hétérosexuelles dans des scènes que les deux ont décrit comme violentes, et qu'elles n'ont jamais voulu recommencer. La BD originale avait été écrite par une dessinatrice — désormais connue sous le prénom Jules — qui a transitionné depuis. Et le Palme d'or à Cannes a été remis non seulement aux actrices mais aussi à Kechiche lui-même, ce qui ne s'était jamais vu. « C'est juste votre regard. Vos fantasmes. Et ça nous nuit. »
Elle se souvient d'amis hétérosexuels lui demandant, avec un air gêné : Mais vous faites comme ça ? Ce film avait façonné leur image de la sexualité lesbienne. C'est ça, le coût d'une mauvaise représentation.
Et pourtant, faute de mieux, on se contente de ça. « On est tellement en manque de représentation qu'on est capable de gober n'importe quoi. C'est-à-dire les pires représentations, on va quand même en être contentes. »
Elle se souvient de la première fois où elle a vu deux femmes s'embrasser au cinéma. Elle avait vingt-cinq ans environ. C'était un film de vampires — Les Prédateurs — avec Susan Sarandon et Catherine Deneuve. « J'étais pétrifiée. J'étais comme ça en me disant : tout le monde va savoir. Et en même temps, complètement fascinée. » Elle s'est souvenue d'avoir cherché la cassette. C'était la seule représentation qu'elle avait pu saisir dans l'obscurité — et encore, par hasard.
Se construire dans l'absence
Grandir lesbienne sans représentations, c'est se construire bancale, sur du vide, à partir de signes que personne n'avait prévus pour vous. Marie Docher est née en province, il n'y avait pas de bars lesbiens, pas de communauté visible, pas d'Internet, pas de minitel. « La première fois où j'ai senti qu'une personnalité publique pouvait ressentir la même chose, c'est Catherine Lara. Je l'avais entendu à la télévision. J'avais deviné, c'est tout. »
Ce silence, cette absence, a des conséquences réelles. « Ça a créé des dysfonctionnements, c'est évident. Beaucoup de lesbiennes sont ou ont été alcooliques ou ont eu des dépendances. » Être marginale peut devenir un art de vivre, dit-elle, mais il y a un coût. Un coût dans les familles, un coût intérieur, un coût sur la trajectoire entière d'une vie.
Et ce coût n'a pas disparu. Il a changé de forme. Les jeunes lesbiennes d'aujourd'hui ont des représentations que Marie Docher n'avait pas — mais elles ont le harcèlement en ligne que la génération précédente n'avait pas. « Vers 14, 15 ans, au moment de ces premières amours, elles se rendent compte de qui elles sont et vont en concevoir une forme de dépression, de honte. Alors que lorsqu'elles en parlent à leurs parents, souvent vers 17, 18 ans, ça se passe très bien. » La honte sociale est encore là. Elle n'est plus la même, mais elle est là.
Le livre : Et l'amour aussi
En 2022, Marie Docher obtient une commande du ministère de la Culture et de la BNF — cent photographes documentent la France contemporaine. Elle est la seule à travailler sur les lesbiennes. « Sur les lesbiennes, je suis la seule. C'est dire. »
Elle se fixe plusieurs conditions. Travailler avec une vraie diversité — géographique, sociale, générationnelle. Aller vers des femmes qui lui sont inconnues, s'éloigner de son milieu parisien naturel. Et elle sait d'emblée qu'elle va dépasser la commande, parce qu'il faut faire un livre. Il n'en existe pour ainsi dire pas sur ce sujet, en France.
Elle rencontre plus de quatre-vingts femmes pour en photographier cinquante. Les entretiens s'articulent autour de trois questions : Où étiez-vous il y a dix ans, pendant les débats sur le mariage pour tous ? Comment vous nommez-vous ? Et avec quelles représentations vous êtes-vous construite ?
« La confiance et le courage qu'elles ont eu de faire ces représentations. Les prises de vue ont toujours été extrêmement joyeuses. Et ça se voit dans les photos. Il y a des vécus très douloureux, mais on ne sent pas le pathos. »
Le titre vient d'une chanson de Cabrel Elle a dû faire toutes les guerres de la vie, et l'amour aussi. « Il y a dix ans, on ne nous a pas parlé d'amour. On a discuté pour savoir si on pouvait faire des enfants, des familles. Mais on n'a pas parlé d'amour. Donc, on va parler d'amour. »
Les Éditions La Déferlante publient le livre à 25 euros, tiré à 6 000 exemplaires. « Jamais ça ne s'était vu dans la photographie. Un livre tiré à 6 000 exemplaires à 25 €, ça n'existe plus. » Ce qui permet ce qui compte : que le livre circule, qu'il sorte du circuit fermé des livres photos réservés aux initiés, qu'une adolescente puisse l'acheter et le mettre dans son sac.
La vision oblique
Il y a une façon de penser le regard lesbien que Marie Docher emprunte à la sociologue Natacha Chetkouti — ce qu'elle appelle la vision de l'oblique. « Les lesbiennes connaissent très bien le système hétérosexuel, puisqu'elles y ont grandi. Mais leur situation fait qu'elles ont une vision décalée. Et c'est très riche. »
Ce n'est pas une revendication de supériorité. C'est la description d'un positionnement particulier ni tout à fait à l'intérieur du système dominant ni à l'extérieur, mais de biais. En mesure de le voir et de le nommer différemment. « Ce que je fais depuis dix ans, c'est dire : là, on vous propose une vision qui est oblique. On connaît bien le système, on a des choses à vous proposer. On va vous montrer des choses. »
Elle défend aussi la formule de Monique Wittig — « les lesbiennes ne sont pas des femmes » — non pas comme une provocation mais comme une façon de dire que le formatage social qui construit les femmes dans la subordination a été résisté, ou du moins décalé, par celles qui ont choisi un autre désir. « Être dans une autre forme de désir, c'est forcément se situer ailleurs. »
Ce qui reste fragile
Marie Docher ne conclut pas sur la victoire. Elle conclut sur la vigilance. Les droits des lesbiennes sont récents, partiels, et réversibles. En Italie, des mères qui n'ont pas porté les enfants se voient retirer leur nom du carnet de famille. L'avortement en France fait l'objet de débats qu'on croyait réglés. L'Europe est traversée par des mouvements virilistes.
« Nos droits sont extrêmement fragiles. Les droits des femmes, les droits des minorités, c'est très, très fragile. Et le combat, il est social, il est politique. Il n'est pas qu'entre lesbiennes. »
Elle met en garde contre une tentation du repli sur soi, de la lutte limitée à sa propre communauté. « Il faut éviter de se tirer dans les pattes entre nous, parce que ce n'est pas nous le problème. C'est un système capitaliste, patriarcal, hétéronormé. » Et elle invite les lesbiennes à étendre leur regard au-delà de leur propre condition — vers les femmes racisées, les personnes trans, toutes celles et tous ceux que le même système écrase différemment.
Et pour les jeunes lesbiennes qui se découvrent aujourd'hui, elle emprunte les mots d'Anne Pauli, qui a écrit la préface du livre : J'aurais aimé avoir ce genre de livre entre les mains. J'aurais peut-être perdu moins de temps à me demander comment j'allais faire pour vivre ma vie de gouine. Les représentations sont déterminantes. Elles ne règlent pas tout. Mais elles changent la vitesse à laquelle on se retrouve soi-même.
« Ce que je garde de cette aventure, c'est l'absence de représentation, l'absence d'histoire. Et après, on est sur une variation de multiples histoires. C'est d'une richesse folle. Il y a tout à écrire.»